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DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS
D'ARRAS.
11° SÉRIE. — TOME IV.
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ARRAS
Typographie et lithographie de A. Courtin, place du Wetz-d'Amaïin, n° 7.
1870.
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ACADÉMIE D'ARRAS.
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MÉMOIRES
DE
L'ACADEÈMIE
DES SCIENCES, LETTRES ET ARTS
D'ARRAS.
11° SÉRIE. — TOME IV.
ARRAS
Typographie et lithographie de A. Courtin, place du Wetz-d'Amain, n° 7.
MDCCCLXXI.
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LECTURES
faites dans les séances hebdomadaires,
LA
SAINTE-CHANDELLE D'ARRAS
(1794-4803)
Par M. Louis WATELET
Hombre résidant.
MESSIEURS,
Le culte rendu à « Notre-Dame des Ardents » et la
dévotion à « la Sainte-Chandelle d'Arras » occupent dans
les annales religieuses de l'Artois une place trop impor-
tante pour n'avoir pas attiré l'attention des érudits. Sans
compter les écrivains antérieurs à Ja Révolution, plu-
sieurs membres de notre Académie ont recherché, au
triple point de vue de la religion, de l'histoire et de l'art,
tout ce qui concerne l'avénement du Saint-Cierge, la con-
frérie fondée en son honneur, la custode d'argent qui
lui servait d'écrin et cette chapelle du Petit-Marché,
= Ne
où, pendant plus de sept siècles, se manifesta la foi de
nos péres.
Après les travaux de MM. Proyart, de Linas et Ter-
ninck, ne semble-t-il pas que tout soit dit sur ce sujet,
et qu'à peine il reste à explorer, d'une manière plus
complète, les vieux parcheinins extraits du coffre de la
confrérie? On se tromperait néanmoins, si l'on pensait
que les événements les plus éloignés sont ceux qui se
dérobent le plus aux regards des investigateurs. Les
recherches auxquelles je me suis livré en compulsant
des papiers de famille et les documents que possèdent
les Archives d'Arras m'ont convaincu que les circons-
lances au milieu desquelles la confrérie de Notre-Dame
des Ardents a été dissoute, la gracieuse pyramide de la
Petite-Place renversée, la custode du Saint-Cierge (chef-
d'œuvre de l'orfévrerie du XIIT° siècle) conservée pro-
videntiellement, ont été rapportées jusqu'à présent d’une
facon incomplète et inexacte. J'ai donc résolu de faire
connaitre le résultat de mes découvertes et d'apporter
ainsi une pierre à la restauration du passé. Peut-être
cette tentalive sera-t-elle jugée opportune, au moment
où le premier pasteur du diocèse, avec le concours de
la ville d'Arras tout entière, élève un monument reli-
gieux sous ce vocable antique et vénéré : Notre-Dame des
Ardents.
C'était en juin 1791. Encore bien que la Constitution
civile du clergé eût donné naissance à quelques mesures
hostiles à l'Eglise (les électeurs du Pas-de-Calais avaient
procédé à la nomination d’un évêque constitutionnel; le
Conseil général de la Commune d'Arras venait de sup-
primer sept paroisses sur onze et d'apposer les scellés à
nr
l'ancien évèché\, la confrérie de Notre-Dame des Ardents
n'avait recu aucune atleinte ; elle conservait son orga-
nisalion, ses mayeurs et ses fètes; elle continuait de
faire célébrer l'office divin dans la chapelle de la Petite-
Place et dans celle dite du Préau. Tout à coup, un évé-
nement en apparence izdifférent mit un terme à son
existence. Le 28 juin 1791, le clocher de l'église du col-
lèce s'écroula. La chute de cet édifice, situë au centre
de la ville et près de la rue la plus fréquentée, impres-
sionna vivement la population. Les imaginations s'ému-
rent. On se demanda si d'autres monuments, placés
dans des conditions plus dangereuses et encore plus
maltraités par les ans, ne constituaient pas une menace
permanente pour la sécurité publique.. Ges préoccupa-
tions se portèrent principalement sur la pyramide ue la
Sainte-Chandelle. Qu'arriverait-il si cette flèche, cons-
truite au commencement du XIII* siècle, élevée de
quatre-vingt-six pieds au-dessus du sol, s’écroulait en
plein marché ?
L'émotion populaire, surexcitéc sans doute par quel-
ques meneurs, parvint à la connaissance des mavyeurs
de la confrérie. Sans perdre un instant, ils se réunirent,
et, allant au-devant des inquiétudes réelles ou simulées
de leurs concitovens, ils proposèrent au Conseil général
de la Commune la visite de la pyramide, à l'effet d'en
conslater l'état et d'en vérifier la solidité. Leur délibé-
ralion, dont voici la teneur, atteste l'initiative qu'ils
prirent à ce sujet :
« L'an 1591, le xxvim° jour du mois de juin, les
membres composant la société laïque de Notre-Dame des
Ardents, dite du Saint-Cierge de cette ville d'Arras,
= l0—
assemblés en leur chapelle du Préau, nommée vulgai-
rement du Tripot, en la manière accoutumée, après con-
vocation faite en la forme ordinaire, il a été exposé par
l'un des dits membres qu'à propos de la chute précipitée
du clocher de l'église du collège de cette ville, arrivée
cejourd'hui vers une heure trois quarts de l'après-midi,
certaines personnes ayant conçu ou prétexté des craintes
d’un pareil accident par rapport à la pyramide de l'an-
cienne chapelle de la dite société, érigée sur la Petite-
Place de cette dite ville, laquelle chapelle ainsi que celle
adjointe, dite la Chapelle rotonde, appartiennent à ladite
société, il avait été question de motions à faire pour pro-
voquer la démolition de la susdite pyramide ; et comme
la présente assemblée, en même teinps qu'elle se doit à
elle-même de maintenir ses propriétés, consacrées par
les titres les plus respectables et par la plus longue pos-
session, s'empressera toujours de reconnaître d'ailleurs
ce qu'elle doit à la fois à la süreté et à la tranquillité
publique, il a été unanimement résolu que cette assem-
blée fera procéder incessamment, et au plus tard le jeudi
trente de ce mois, à la visite de la susdite pyramide par
les sieurs Lincque et David, architectes et arpenteurs
jurés de cette ville, pour reconnaitre l'état réel et actuel
de cette partie d'édifice, constater si sa situalion peut
faire craindre quelque accident ou autre danger pour le
public, ou s’il est opportun d'y faire quelque réparation ;
nommant pour ses commissaires, aux fins d'assister à la
dite visite, MM. de Hauteclocque et Desmazières, mem-
bres d'icelle société, lesquels en souscriront le proces-
verbal avec les experts ci-dessus et autres qu'il appar-
tiendra ;
— 11 —
« Et pour que Messieurs les Officiers municipaux puis-
sent, s'ils le jugent à propos, y faire intervenir de leur
part tel expert qu'ils trouveraicnt bon de choisir pour
rendre, sil le faut, cette visite contradictoire, expédition
de la présente sera remise au corps municipal par les
dits commissaires.
« Résolu, au surplus, que dans le cas où il arriverait
que la dite pyramide fût jugée devoir être démolie par
le danger prouvé de sa chute, la dite démolition, qui sera
faite aux frais de la société, sera adjugée au rabais et
moins disant, dans une nouvelle assemblée qui sera con-
voquée à cette fin.
« Fait et délibéré les jour, mois et an susdits, avant
les membres composant la dite assemblée signé l'ori-
ginal d'icelle couchée au registre. — Collation faite par
le secrétaire soussigné de la présente expédition à l'ori-
ginal couché au dit registre et trouvé y concorder, ce-
jourd'hui vingt-neuf juin 1791. — Pochon. » (1!.
La municipalité, à qui cette délibération fut notifiée le
29 juin, prit le jour même la résolution suivante :
« Les Officiers municipaux de la Commune d'Arras
assemblés en la forme ordinaire, il a été exposé que la
chute subite et inopinée du clocher de l'église de l'Ora-
toire, arrivée hier vers une heure trois quarts de l'après-
midi, donne des craintes et cause des inquiétudes à plu-
sieurs habitants de cette ville, notamment de la Petite-
Place, où sc trouve une pyramide élevée au-dessus de la
chapelle dite de la Sainte-Chandelle, qu'on dit défec-
(1) Archives de la ville d'Arras. — Liasse concernant la pyramide
de la Sainte-Chandelle,
Le 19 —
e
tueuse et prête à tomber de vétlusté; qu'il est intéres-
sant, pour la sûreté publique et pour remédier aux alar-
mes que ces bruits peuvent faire concevoir. de prendre
les mesures convenables et que l’intérèt que la police
exige; que les personnes qui composent la confrérie de
la Sainte-Chandelle nous ont eux-mêmes présenté leur
vœu sur la nécessité de cette visite. Sur quoi, la matière
mise en délibération, ouï le Procureur de la Commune,
il a été résolu d'ordonner que la pyramide de la chapelle
dite de la Sainte-Chandelle, située sur la Petite-Place,
sera visitée demain, trente de ce mois, et tous les bâti-
ments qui forment l'ensemble, en présence des Officiers
municipaux commissaires aux ouvrages, par le sieur Pos-
teau, architecte de la Commune, et le sieur Degand,
maitre maçon, qui tiendront procès-verbal de l'état de
la pyramide et des bâtiments pour constater les défec-
tuosilés qui s'y rencontrent, et être ensuite par le Corps
muñicipal, après avoir entendu le Procureur de la Com-
munc, statué ce qu'il appartiendra ; à laquelle visite
seront appelés les sieurs David et Lincque et deux per-
sonnes, les sieurs Desmazières et de Hauteclocque, aux-
quels le présent arrêté sera notifié. A laquelle assemblée
ont assisté M. Romain Fromentin, maire; MM. Caron-
Wagon, Cornille, Carré, Frassen, Choquet, Hazard, Bil-
lion, Petit, Déplanque et Piéron. » (1).
Le procès-verbal de l’expertise à laquelle les experts
de la confrérie et de la municipalité procédérent le 30
juin fournit des renseignements précieux sur l'état de
(!) Archives de la ville. — Registre Il des délibérations du Corps
municipal.
_ 13 —
la « chapelle, prramide et autres bâtiments appartenant
à la société des Ardents. »
« Les susdits bâtiments, disent les experts, peuvent être
considérés relativement à leur forme et à leur établisse-
ment. Le plus ancien nous a paru être l'édifice piramidal
sous lequel était la chapelle des Ardents, et dont il reste
encore un ancien autel. Le plan de cette piramide est
quarré, sur lequel la dite piramide se forme en poligone
à huit côtés, et au centre de laquelle est un escalier en
spirale construit en gré, allant se terminer à l'endroit où
sont établies huit fenêtres fermées de vitres en plomb.
« Nous avons remarqué, le long du dit escalier, qu'il
se trouve plusieurs lézardes occasionnées par la violence
des vents qui agitent d'autant plus fortement les corps
de maconnerie dont la légèreté est telle que cet édifice,
qui est du commencement du treizième siècle, a dù souf-
frir considérablement, dans un si long espace de temps,
eu égard à sa délicatesse.
« Nous n'avons pu reconnaitre, dans l'intérieur, les
défauts qui affectent la partie supérieure de la dite pira-
mice, qui, par les marques extérieures que nous avons
remarquées, consistent dans un hors de plomb vers le
sommet. À cette défectuosité, dont nous n'avons pu cons-
tater l'étendue, on peut joindre celle de la dégradation
des ornements extérieurs, particulièrement des figures
engagées et celles ennichées au-dessus des fenêtres sus-
dites, dont les premières sont totalement dégradées par
le salpètre, et les dernières mutilées et tombant en ruine.
Il se trouve, en outre, à un des angles du côté de Saint-
Géry, quelques pierres saillantes d'ornement, lesquelles
sont tombées de vétusté.’
_—
« Les cinq chaines de fer dont on a orné la dite pira-
mide en différens endroits, en ajoutant à la solidité natu-
relle de cet édifice, n'ont jamais empêché et n'empéche-
ront jamais les dangereuses suites qui peuvent résulter
de la chute des pièces différentes dont on vient de parler.
« Au pied de la dite piramide, du côté de l'Hôtel-de-
Ville, se trouve un petit édifice servant de dépôt d'or-
nemens et de logement pour un concierge, lequel, quoi-
que très ancien, peut encore être d'une longue durée
sans aucun danger.
« À l’autre côté opposé de la dite piramide se trouve
un autre édifice de forme circulaire. décoré d'’architec-
ture régulière, avec leur entablement tant en dedans
qu’en dehors, au-dessus desquels est un attique qui sup-
porte un dôme de pierre, terminé par une lanterne recou-
verte d’une calotte, l’une et l’autre aussi de pierre, au
sommet de laquelle est une figure de Vierge. Cet édifice,
bâti en 1640, est aujourd'hui assez négligé dans ce qui
concerne les gouttières, sans que cette défectuosité puisse
intéresser la sûreté publique. » {{\.
Il appartenait à la confrérie de la Sainte-Chandelle,
même en regardant comme suffisantes les constatations
trop superficielles des experts, de proposer l'exécution
de travaux propres à assurer à la fois la restauration de
sa chapelle et la sécurité publique ; mais nous devons
reconnaître, pour expliquer la précipitation avec laquelle
on laissa détruire ce monument si digne de conserva-
ion, que plusieurs des Mayeurs, faisant partie du Corps
municipal et imbus des idées nouvelles, exerçaient né-
(4) Archives de la ville.
19 —
cessairement de l'influence sur ceux de leurs confreres
qui auraient été disposés à la résistance. Le zèle pour le
maintien de la confrérie et la conservation de ses monu-
ments s'était d’ailleurs affaibli depuis que Mgr de Conzié,
promu depuis peu au siége d'Arras, avait cru devoir
prendre, au sujet du « Cierge appelé miraculeux, ou
autrement dit Sainte-Chandelle (1) », une ordonnance en
huit articles qui supprimait, dans les fêtes de la con-
frérie, les usages consacrés par le temps, et qui impo-
sait aux mavyeurs l'obligation de justifier que leur société
avait été érigée canoniquement par ses prédécesseurs.
Ajoutons enfin que nos pères, habitués à admirer les
beautés classiques de « l'architecture régulière, » pro-
fessaient une grande indifférence pour les chefs-d’œuvre
de l’art ogival.
Ainsi s explique la nouvelle requête adressée, le 2 juil-
let, « aux maire et officiers municipaux par les mayeurs
et membres composant la société laïque de Notre-Dame
des Ardents, dite du Saint-Cierge d'Arras.
« Si d'un côté, dit la requête, il résulte du rapport
des experts que les édifices dont il s'agit, pour les par-
ties qui composent l'ancienne chapelle, celle dite la cha-
pelle Rotonde et celle servant de dépôt aux ornements,
sont d’une solidité telle que le public n'ait rien à redou-
ter de longtemps de leur chute, de l’autre, il n’en est
pas de même pour la pyramitle, du moins pour sa partie
supérieure, à compter du seuil des fenêtres vitrées qui se
trouvent placées au-dessus de la petite voûte qui couvre
l'escalier en grès au centre de cette pyramide.
(1) Texte de l’ordennance du 13 juin 4780,
= 10 —
« Peut-être un examen plus recherché aurait-il donné
à connailre, dans cetle partie, les causes du hors de
plomb qui y existe: mais ce hors de plomb ne pouvant
être révoqué en doute exige impérieusement qu on pré-
vienne les accidents quil pourrait occasionner.
« Il scrait possible d'y pourvoir en retranchant, c’est-
à-dire en diminuant la pyramide jusqu'au dessus de la
voûte dont on vient de parler, et en recouvrant cette
voûte d’une plombée dont le dessin serait analogue à la
partie restante de ces édifices; mais les exposants ne
dissimuleront pas que cette réduction ne laisserait qu'un
morceau tronqué et difforme de ce qui fut envisagé jus-
qu’icy comme un chef-d'œuvre de l'art et de la délica-
tesse de bâtir. |
«-[ls ne dissimuleront pas non plus que les autres
bâtiments offrent aux citovens deux considérations di-
verses qui peuvent donner lieu à des combinaisons et à
des vues opposées : d'une part, la facilité des habitants
de la Place de satisfaire leur piété, facilité qui peut leur
faire désirer qu'on se contente de supprimer ce qui peut
être nuisible; de l'autre, le bien-être général el l'intérêt
public, qui peuvent demander que, puisqu'il n’est plus
possible de conserver dans toute son intégrité un monu-
ment dont l'érection a devancé celle de tous les autres
monuments de cette ville, sans en excepter aucun, la
suppression soit sans réserve el effectuée de manière à
rendre libre une place qui se trouve embarrassée par
des édifices dont l'emplacement est devenu absolument
irrégulier. |
« Les exposants abandonneront donc ces considéra-
Lions à votre sagesse el à votre justice, et pleins de con-
_
ET ue
fiance dans l'une et dans l'autre, en vous rappelant que
le Corps municipal d'Arras fut dans tous les temps le
protecteur et le défenseur de leur association, ils vous
adressent la présente pour qu'il vous plaise, Messieurs,
dans le cas où vous estimeriez qu'il y a lieu de sup-
primer les bâtimens et édifices dont il s'agit appartenant
aux exposants, leur donner acte de l'abandon pur et
simple qu'ils en font à la Commune de celte ville, ainsi
que du sol et terrains qu'ils occupent, aux charges et
redevances qui y ont été annexéces jusqu ici et qui se
pavaient à la ci-devant abbaye de St-Vaast, au cas que
ces charges soient encore existantes et puissent être exi-
uées, pour, par le Corps municipal, faire et disposer du
Lout ainsi qu'il trouvera convenir, sous la réserve néan-
moins du mobilier, des autels, boiseries, balustrades,
ornements et autres effets quelconques garnissant les
dites chapelles et bâtimens et qui v sont déposés; dire
el déclarer, en conséquence, que les exposants seront
autorisés de transporter la totalité des dits effets dans la
chapelle du Préau, dite du Tripôt, appartenant à leur
société, située en cette dite ville, rue Neuve-des-Ardents.
— Signé : De Hautcelocque, Desmazières. »
Cet abandon de droits, à neu près consenti par la partie
intéressée, ne laissait place à aucun débat. Sur les con-
clusions du Procureur de la Commune, le Corps muni-
cipal ordonna que la chapelle du Saint-Cierge serait
démolie incessaniment :
« Attendu qu'il résulte de la visite de la chapelle dont
il s'agit qu'une partie des édifices ou des bâtiments qui
la composent est en mauvais état et menaçant ruine, et
que l'autre partie exige des réparations sans lesquelles
2
— 19 —
elle ne saurait subsister longtemps; qu'en supprimant
la partie des objets absolument défectueux, le surplus
ne présenterait que des ruines dont la difformité serait
plus frappante dans une place publique ; que dans cet
élat de choses, l'embarras qu'occasionnent ces batimens,
dans un lieu qui sert de place d'armes et de marché, ne
laisse d'autre parti que celui de la suppression totale de
la chapelle, et par là restituer à l'utilité publique un
emplacement qui lui est nécessaire ; que les membres
de la dite société, pénétrés eux-mêmes de ces vérilés,
offrent à la Commune ct les bâtiments et le terrain; tout
considéré, nous ordonnons que la chapelle et tous les
édifices qui la composent, situés sur la Petite-Place de
cette ville, seront démolis incessamment, et que l’em-
placement sera restitué à l'utilité publique ; qu'en con-
séquence et conformément aux offres faites par les mem-
bres de la société des Ardents, et les acceptant au be-
soin, les dits bätiments et édifices seront vendus et
adjugés au profit de la Commune en la forme et manicre
accoutunmiées ; ordonnons néanmoins que préalablement
il sera dressé par les Officiers municipaux commissaires
aux ouvrages, et en présence de deux membres de la
dite societé, un état et inventaire du inobilier, des autels,
reliques, bannières, balustrades, ornements et autres
effels quelconques garnissant les dites chapelles et bâti-
ments et qui y sont déposés ; au surplus autorisons les
membres de la dite société à faire transporter tous les
dits effets et objets dans la chapelle du Préau, dite du
Tripot, appartenant à la dite société et située rue Neuve-
des-Ardents; ordonnons que la présente ordonnance sera
notifiée aux membres de la dite société. Fait en l'hôtel
— 19 —
commun d'Arras, le deux juillet 1791.— Signé : Romain
Fromentin, maire; Caron-Wagon, Cornille, Hazard, Bil-
lion, Choquet, Petit, Frassen, Déplanqne. » (1).
L'arrêt de démolition était irrévocablement prononcé;
cinq jours avaient suffi pour faire condamner un monu-
ment admiré depuis des siècles, et qui aurait pu sub-
sister longtemps encore, si on avait consenti, comme on
l'eût fait certainement de nos jours, à le consolider et à
en restaurer les parties défectueuses. Une résistance
plus ferme de la part des mayeurs aurait-elle été dési-
rable? oui sans doute. Aurait-elle été longtemps efficace ?
il est permis d’en douter, en considérant la suite des
événements et en songeant que, dans la ville d'Arras
opprimée par la Terreur, chapelles et oratoires, églises
paroissiales et cathédrale allaient être renversées par
un souffle destructeur.
Quoiqu'il en soit, il importe de constater, dans l’in-
lérèêt de la vérité historique, qu à la date du 2 juillet
1791 et nonobstant la marche précipitée de la Révolu-
tion, on était encore loin de 1793 et de 1794. — C’est
donc à tort que l’on attribue aux « patriotes de 1791 » la
démolition de la pyramide, et que l'on accuse « la Révo-
lution » de l'avoir rasée, puisque les personnes les plus
respectables et les plus éloignées de loute idée révolu-
tionnaire ont acquiescé, a vec regret sans doute, à la des-
truction de ce sanctuaire renommé. C'est donc aussi
exagérer quelque peu les choses et s’abuser sur les in-
tentions des otliciers municipaux eux-mêmes, que de
qualifier « d'acte de vandalisme et d’impiété » le fait
(1) Archives de la ville d'Arras.
auquel ont participé avec réflexion les mayeurs de la
Sainte-Chandelle, notoirement connus pour avoir con-
servé les plus saines doctrines politiques et religieuses.
C'est enfin confondre les dates et les souvenirs que
d'avancer que « la chapelle de la Petite-Place fut détruite
par nos barbares de 93 ;.… que la chapelle dite Rotonde
resta debout jusqu'en 93, et qu'elle tomba, comme la
flèche, sous la pioche de nos agitateurs. » Les « barbares
de 1793 » ont assez de méfaits à se reprocher pour qu'on
ne leur en impute pas d'imaginaires.
Le temps pressait ; les mayeurs de la confrérie, dans
la crainlie d'être pris au dépourvu par des ordres de
« démolition incessante, » s'occupèrent de mettre en lieu
sûr les objets mobiliers qui garnissaient la chapelle de
la Petite-Place, et dont ils s'étaient réservé la propriélé.
Comme il étail impossible de tout déposer dans la cha-
pelle du Préau, ils obtinrent de M"* Watclet de la Vinelle
un emplacement pour emmagasiner ce qui restait (1).
Le 5 juillet, le sieur Bourgois, serrurier, déplaça « la
grille, les balustrades et autres objets »; J.-B. Mathon,
maitre charpentier, enleva « l'autel et les marbres. » Le
6, Antoine Savignan démonta « l'orgue, le buffet et pièces
de mécanique faisant partie du dit instrument, et les
transféra ensuite chez M"° Watelet, après avoir pris ins-
pection et tenu une note des pièces défectueuses qui
ne pourraient subsister sans une réparation, dans le cas
qu'on vint à les remonter. » Du 5 au 15 juillet, treize
voitures furent employées à ces divers transports. Un
(1) On s'est trompé en écrivant : « Lors de la suppression des céré-
monies extérieures, en 1770 ou peu après, la chapelle de la pyramide
fut démeublée, et le Saint-Cierge transporté rue du Tripot. »
— 9 —
des bons remis aux ouvriers par M. Desinazières porte ce
qui suit : « M. Morel voudra bien payer aux porteurs,
maçons, qui ont passé la nuit, trois livres douze sols de
gracieuseté. 15 juillet 1791. Desmazières (1). » A la date
du 15 juillet, on touchait au terme des travaux. Il est
probable qu'au moment où les portes de la chapelle
étaient démontées (2), les mayeurs voulurent mettre à
l'abri des profanations nocturnes les locaux qu'ils aban-
donnaient, et en confiérent la garde à quelques hommes
sûrs.
On a vu que, par la délibération du 28 juin, les
mémbres de la confrérie des Ardents avaient résolu que
« la démolition de leur chapelle, si elle était jugée néces-
saire, serait faite aux frais de la société et adjugée au
rabais. » Revenant sur cette sage détermination, qui
aurait permis d'assurer jusqu’à la fin le respect dû aux
choses saintes, la confrérie avait consenti, le ? juillet, à
l'abandon pur et simple du terrain et des bâtiments. De
son côté, la municipalité avait accepté cette offre, cet
décidé la mise en adjudication des bâtiments à démolir.
Dans un intérêt de spéculation, on vendit séparément la
couverture en plomb du dôme de la chapelle, et on prit
la délibération qui suit :
(1) Liasse de quittances confréries et sociétés laïques, Ë.—Archives
du département.
(2) Les clefs de la chapelle ont été données au Musée d'Arras par
M'ie Watolet. Elles sont placées dans une des vitrines avec celte ins-
cription : « Véritables clefs de la chapelle de la Sainte-Chandelle
trouvées chez Mlle Watclet de la Tourelle. » La plus grosse de ces clefs
ouvrait la porte principale du monument. L'autre est vraisemblable-
ment l’une de celles qui s'adaptaient à la porte de fer qui proté.eait
le Saint-Cierge.
__ 99 —
« L'an 1791, le 21 juillet, avant midi, les Officiers
municipaux de la Commune d'Arras assemblés en la
forme ordinaire, il a été exposé qu'il était utile de s'oc-
cuper sur-le-champ de la démolition de la chapelle dite
de la Sainte-Chandelle, située sur la Petite-Place ; que de
toutes les manières d'opérer cette démolition, il semble
que celle de l'économie soit à préférer, par la raison qu’il
se trouve dans ces bâtiments une grande quantité de fer
et d'autres matières dont la Commune ne jouirait pas si
cette démolition était adjugée, parce que ces circons-
tances sont peu ou point connues ; que, d'un autre côté,
il est intéressant que ces travaux ne durent pas long-
temps, et soient dirigés de manière à causer moins d’em-
barras el à laisser le plus tôt possible aux habitants la
liberté d'y continuer leurs ventes et leurs achats, ce qu'il
serait difficile d'obtenir d’un adjudicataire, y fût-il même
obligé par l’adjudication.
« Sur quoi, la matière mise en délibéralion, oui le
Procureur de la Commune, il a été résolu de faire faire,
sans délai, la démolition de la chapelle et des bâtiments
qui l'entourent, situés sur la Pctite-Place, aux frais de
la Commune; qu'en conséquence, les Officiers munici-
paux commissaires aux ouvrages ordonneront cette dé-
molition, le transport des décombres et la conservation
des matériaux utiles et propres à être vendus, et pren-
dront toutes les mesures qu'ils croiront propres à empé-
cher les accidents qui pourraient résuller de l'impru-
dence ou de la curiosité, et à accélérer les travaux pour
rendre au plus tôt cet emplacement à l'utilité publique. »
Un dessin de F. Verly, dont il existe à Arras un assez
grand nombre d'exemplaires, atteste l’inconvenance avec
53
laquelle les « officiers municipaux commissaires aux ou-
vrages » firent exécuter cette délibéralion : au moyen
de longs câbles, des groupes d'ouvriers sont occupés à
mettre én bas la partie supérieure de la rotonde et la
statue qui la surmontait. Déplorable inspiration, il faut
le reconnaitre, que d’avoir donné un caractère de van-
dalisme irréligieux à une mesure que l’on s'était efforcé
de représenter comme conseillée par la prudence et l'in-
térêt de la sécurité publique! On ne saurait assez blâmer
les deux commissaires aux ouvrages d’avoir fait renver-
ser, avec les apparences d’une violence populaire, un
monument que le peuple d'Arras avait entouré de véné-
ration durant sept siècles, et dans lequel vingt généra-
tions étaient venues implorer le secours d’en-Haut (1).
La démolition de la chapelle de la Petite-Place fut
complétement terminée avant la fin d'août 1791. Les
mémoires d'ouvriers que nous avons sous les veux in-
diquent comme date extrême de leurs travaux les 21 et
23 août. Le dessin de ce monument, fait par l'architecte
Posteau, l’un des experts de la municipalité, renferme
dans sa légende une indication concordante avec ces do-
cuments : « Démoli en août 1791. » Enfin, un bon rédigé
par M. Desmaziéres est ainsi conçu : « M. Morel délivrera
aux porteurs la somme de quatre livres pour gratification
de la recherche qu'ils ont faite de la première pierre de
la chapelle sur la Place, dont je lui expédierai plus tard
un mandat en règle. À Arras, le 21 août 1791. — Desma-
(1) D'après les souvenirs conservés par la tradition, la traction
exercée au moyen de câbles fut impuissante à ruiner la pyramide : on
fut obligé, pour la faire écrouler, de l’attaquer per la base,
— 95 —
riéres. » Les materiaux furent vendus, et produisirent
une somme de 4,948 livres, qui fut emplovée, suivant
délibération du Conseil général de la Commune prise le
26 octobre 1391, à la continuation des travaux d’un atc-
lier de charité.
Six mois s'écoulerent, pendant lesquels il ne se pro-
duisit aucun fait qui intéressät particuliérement la con-
frérie de Notre-Däme des Ardents. Constatons seulement,
d'aprés les quittances données par plusieurs ecclésias-
tiques, qu'on continua de célébrer la sainte messe dans
la chapelle du Préau, située rue du Tripot, et que Phi-
hippe Joncqué, marchand orfévre, fut chargé, le ? août
1791, de réparer la custode de la Sainte-Chandelle :
« Travaillé et soudé quelques placques d'argent à la
quaise de la Sunte-Chandelle ; plus, soudé et livré... »
Le bon remis à l'orfevre est visé par MM. Watclet et
de Hauteclocque.
Cependant l'agitation fomentée par le schisme que la
Constitution civile du clergé avait fait naitre dans la
France entière occasionnait à Arras des manifestalions
irréligieuses. Le 13 mars 1792, cent soixante-quatorze
citoyens requirent la municipalité de convoquer une
assemblée de Commune, pour recueillir le vœu général
au sujet des oratoires et des communaulés. (Elles ser-
vaient, disait-on, de refuge aux fideles et au clergé
réfractaires;. Les pélitionnaires, repoussés de ce côté, se
présentérent au Département, au nombre de cinq cent
vingl-sept, et demandérent que les portes des oratoires
fussent enlevées et les chapelles fermées.
Mécontents des demi-mesures adoplées par l'adminis-
tration départementale, « les citoyens se réunirent en
= 98 =
armes sur le Marché au Poisson pour prendre une déter-
minalion. » L'agitation devint très considérable, et les
esprits s'aninérent. Vainement le Maire fit remarquer
que la prise d'armes était illégale. On insista, et l'on fit
craindre les plus grands malheurs. Le Directoire du dé-
partement fut contraint d'ordonner la « fermeture pro-
visoire de toutes les chapelles et oratoires. » (Arrêté du
18 mars 1792.
Le jour même, un officier municipal, accompagné de
l'inspecteur de la police et d'un serrurier, « se transporta
vers la chapelle des Ardents, dite du Tripot. Après dif-
férentes réquisitions faites tant au concierge de la dite
chapelle qu'aux confrères propriétaires d’icelle, ils firent
ouvrir une fenêtre donnant sur la gouttière, et s'étant
introduits dans la dite chapelle, ils firent barricader la
porte pour en empêcher l'entrée, et étant sortis par la
dite fenètre, ils la refermèrent avec des vis en bois. »
Les 21 mars et 4 avril, le même officier municipal ct
le secrétaire commis dressérent l'inventaire des meubles
garnissant la chapelle du Tripot, et les firent transporter
au dépôt général établi dans le couvent des Capucins (1\.
(1) « Nous avons procédé aux devoirs d'inventaire comme suit :
Dans la dite chapelle, l'autel en bois, son tableau en bois, la statue
en bois de la Vierge couverte de feuille d’argent, tenant dans sa main
le saint Cierge et une boule d'argent, deux pots à bouquets garnis en
argent, vingt-quatre offrandes en argent, quatre chandeliers d'autel
en argent, deux croix d'ébène, dont une garnie d’un christ d'argent,
et l’autre d'un christ d'ivoire avec des ornements en argent, deux pots
et leurs bouquets placqués et ouvragés d'argent, un plat et deux
burettos en argent, un calice de vermeil et sa patène, un canon à
cadres dorés... une niche en fer du côté de l'Epitre, servant à ren-
fermer la Sainte-Chandelle, dans laquelle il ne s’y est rien trouvé... »
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armes sur le Marché au Poisson pour prendre une déter-
mination. » L'agitation devint très considérable, et les
esprits s'animérent. Vainement le Maire fit remarquer
que la prise d'armes élait illégale. On insista, et l'on fit
craindre les plus grands malheurs. Le Directoire du dé-
partement fut contraint d’ordonner la « fermeture pro-
visoire de toutes les chapelles et oratoires. » (Arrêté du
18 mars 1792).
Le jour même, un oflicier municipal, accompagné de
l'inspecteur de la police et d’un serrurier, « se transporta
vers la chapelle des Ardents, dite du Tripot. Après dif-
férentes réquisitions faites tant au concierge de la dite
chapelle qu'aux confrères propriétaires d'icelle, ils firent
ouvrir une fenètre donnant sur la gouttiére, et s'étant
introduits dans la dite chapelle, iïls firent barricader la
porte pour en empêcher l'entrée, et étant sortis par la
dite fenêtre, ils la refermèrent avec des vis en bois. »
Les 21 mars et 4 avril, le même officier municipal et
le secrétaire commis dressérent l'inventaire des meubles
garnissant la chapelle du Tripot, et les firent transporter
au dépôt général établi dans le couvent des Capucins (1.
(1) « Nous avons procédé aux devoirs d'inventaire comme suit :
Dans la dite chapelle, l'autel en bois, son tableau en bois, la statue
en bois de la Vierge couverte de feuille d'argent, tenant dans sa main
le saint Cierge et une boule d'argent, deux pots à bouquets garnis en
argent, vingt-quatre offrandes en argent, quatre chandeliers d'autel
en argent, deux croix d'ébène, dont une garnie d’un christ d'argent,
et l'autre d'un christ d'ivoire avec des ornements en argent, deux pots
el leurs bouquets placqués et ouvragés d'argent, un plat et deux
burettes en argent, un calice de vermeil et sa patène, un canon à
cadres dorés... une niche en fer du côté de l’Epitre, servant à ren-
fermer la Sainte-Chandelle, dans laquelle il ne s'y est rien trouvé... »
= 90 —
Ces visites successives n'avaient pas suffisamment éclairé
les administrateurs du district; de rechef et à deux re-
prises (7 et 24 juin 1793), ils envoyérent un commissaire
à la chapelle du Tripot, déjà vendue au citoyen David,
arpenteur. Les procès-verbaux constatent « qu'il n’exis-
tait plus dans la dite chapelle que deux bancs et leurs
dessus en bois de chêne, et qu'elle était dégradée en
différents endroits. »
On était en pleine Terreur, et personne ne semblait
songer à la Sainte-Chandelle, conservée en lieu sür,
lorsque le 12 ventôse an IT (2 mars 1794), le Comité de
surveillance révolutionnaire, chargé par Joseph Le Bon,
représentant du peuple en mission, d'opérer des fouilles
dans les jardins des détenus, afin de découvrir l’argen-
terie qu'on les soupconnait d’y avoir cachée, mit la main
sur une assez grande quantilé d'objels, parmi lesquels
un reliquaire qui représentait en réduction la custode du
Saint-Cierge. Le Comité jugea sa trouvaille assez impor-
tante pour l'envoyer à la Convention nationale. « Nous
venons de déterrer, écrivit le secrétaire, un embrvon de
la fameuse Chandelle que le fanatisme, la stupidité et la
plume de du Laurens ont rendue trop célèbre. Nous recher-
chons madame sa mére. Nous espérons qu'elle ne nous
échappera pas plus que les aristocrates et les intrigans.
Ce n’est pas que nous redoutions sa fécondité : nos con-
citoyens des campagnes sont trop à la hauteur pour croire,
comme leurs grand'mères, qu'un cierge déposé entre Îles
mains des ciriers brüle éternellement, par miracle, sans
être renouvelé. Ils ont les yeux trop déciies pour se per-
suader que l'eau, dans laquelle quelques gouttes de cette
cire sont tombées, puisse leur rendre la vue ou les empé-
— 97 —
cher d’y voir ; mais la bienheureuse Chandelle a un habit
d'argent que nous convoitons pour la République (1). »
Les soupçons se portérent naturellement sur M"° Wa-
telet. Le 16 ventôse (6 mars), le Comité chargca les
citoyens Blondel-Pelit et Solon, commissaires nommés,
« de se rendre en la maison de la veuve Watelet et en
celle de son fils, pour y découvrir la ci-devant Chandelle
d'Arras et les meubles et effets qui décoraient la chapelle
où elle était placée. » Le lendemain, sur la proposition
d'un membre, l'assemblée arrèta « que le citoyen Goril-
lot serait appelé pour être entendu sur le lieu où se
trouvait la ci-devant Chandelle d'Arras, el que le citoyen
Michault, commissaire nommé à cet effet, se rendrait en
la maison d'arrêt dite l’Abbatiale de St-Vaast, accom-
pagné du citoyen Delegorgue, commis secrétaire, pour
y être entendu sur le même objet la veuve Desmazières,
détenue en la dite maison. »
Ces perquisitions, plusieurs fois réitérées, n'amenèrent
pas la découverte de la custode si convoitée. M"° Wate-
let continua de conserver ce dépôt, au péril de ses jours.
Mais bientôt la journée du 14 avril 1794 jeta l'épouvante
dans toutes les âmes : vingt personnes, appartenant à
l'élite de la société d'Arras, furent condamnées à mort
et exécutées, «pour avoir cherché à perpétuer l'esprit de
fanatisme en faisant passer de l'argent aux prêtres réfrac-
laires dans les pays ennemis. » M"° Desmazières était
comprise dans la liste des victimes (2). La découverte
(1) Archives du département. District d'Arras, liasse n° 394.
(2) Histoire de Joseph Le Bon et des tribunaux révolutionnaires d'Arras
et de Cambrai, par M. Paris, avocat, t. [, p. 325.
—_ 98 —
d'un registre saisi, lors d’une visite domiciliaire, dans la
maison de M° Bataille, veuve d’un chevalier d'honneur
au Conseil d’Arlois, avait déterminé les poursuites.
. M. Watelet ne pouvait temporiser davantage. Dans la
nuit du 14 au 15 avril 1794, il prit la résolution de se
dessaisir de la précieuse relique, devenue si compromet-
tante. Sans se concerter avec les autres mayeurs de la
confrérie, les uns émigrés, les autres incarcérés ou me-
nacés, il chargea un vieux et fidèle serviteur, Alexis Ver-
messe, jardinier du château de Louez, d'aller jeter dans
le puits du Cloitre la custode d'argent et le Saint-Cierge
qu'elle renfermait, le tout soigneusement enveloppé.
Le puits du Cloitre ne garda pas longtemps son dépôt.
On a prétendu que « le lendemain, une personne qui
venait chercher de l’eau ayant fortuitement ramené un
encensoir d'argent, l'éveil fut donné, et le citoyen Len-
illette (1), cureur de puits par état et maire d'Arras par
circonstance, descendit au fond de l’abime ; qu'il y trouva
non seulement la Saintce-Chandelle, mais encore beau-
coup d’autres pièces d'argenterie plus ou moins précieu-
ses. » — La custode de la Sainte-Chandelle fut en cffet
retirée du puits le 15 avril 1794; mais le hasard joua le
rôle qu'on attribue au citoyen Lentillette.
Un procès-verbal dressé à l'instant même par un des
commissaires de Joseph Le Bon rapporte avec autant
d'exactitude que de précision les circonstances qui accom-
pagnérent cette découverte.
« Par devant nous, François-Joseph Caubrière, admi-
(1) Lentillette disons-le en passant, fit partie du Comité de sur-
veillance, mais ne fut maire d'Arras à aucune époque, méme « par
circonstance.
99 —
nistrateur du département du Pas-de-Calais, commissaire
du représentant Joseph Le Bon, sont comparus, le 26
germinal, trois heures de l'après midi, les citoyens Casi-
mir Lefebvre et Jean-Philippe Legros, boulangers, de-
meurants à Arras, section E, lesquels ont déclaré qu'é-
tant allés pour tirer de l'eau dans le puits du ci-devant
Cloitre et retirer les seaux qui y étaient tombés, ils ont
remontés une espèce de piramide en argent qu'ils croient
destiné autrefois à renfermer ce que l'on appelait ci-
devant la Sainte-Chandelle d'Arras, laquelle pièce d'’ar-
genterie ils ont déposé en nos mains pour être remise au
représentant du peuple ; les jours, mois et an que des-
sus, et ont signés avec nous. — F. Caubrière, Lefebvre,
Jean Philippe Legros. » (1).
Joseph Le Bon emporta ce procès-verbal à Cambrai,
où il se rendit le 16 floréal {5 maï) pour y installer une
section du tribunal révolutionnaire d'Arras. Ilécrivit, de
sa main, au bas de celle pièce : « Renvové au District,
qui prendra, si dejà n'est fait, la Sainte-Chandelle chez
Galand (2), et en donnera un recu. À Cambray, ce 19
prairial an IT de la République une cet indivisible. Le
représentant du peuple, Joseph Le Bon. » On lit encore
en marge : « Pris un arrêté le 22? prairial (10 juin 1794). »
Cet arrété relate les faits consignés dans le procès-verbal
que nous venons de transcrire, et renferme le dispositif
suivant : « L'assemblée, ouf l'agent national, 2rrête que
le secrétaire du District se transportera chez le citoyen
Galand, à effet d'en retirer ce que l'on appelait la Sainte-
(1) Histoire de Joseph Le Bon, t. 1, p. 338.
(2) Galand remplissait les functions de greffier du tribanal révolu-
tionnaire,
= 30 2
Chandelle; qu'il en donnera récépissé, et la déposera
au bureau de sûreté du District, où elle restera jusqu’à
ce qu'il en soit autrement ordonné. » (1).
Les détails que fournissent ces documents authen-
tiques sont confirmés par le journal la Sentinelle du Nord,
rédigé par Guffroy, député d'Arras à la Convention :
« Arras, 26 thermidor an II. Un citoyen de cette ville
allant tirer de l’eau à un puits, son scau y resta. Ce
citoven retourne chez lui prendre son chat, revient au
puits pour en tirer son seau ; mais quelle fut sa surprise
de voir en sa place un paquet bien lié, bien garrotté avec
une toile cirée. Dans ce paquet se trouva la petite Sainte-
Chandelle d’Arras, qui, étant lasse de toujours brûler,
s’est jetée dans l’eau. Cette fois-ci, elle n'est pas des-
cendue du ciel; mais elle est remontée de la terre pour
entrer au creuset et éclairer toute la République. » (2).
Trois années s'écoulèrent. Sortie de la crise pendant
laquelle les faits que nous venons de rapporter s'étaient
accomplis, la République continuait d'avoir besoin d’ar-
gent. Elle exigeait que l'on envoyât à la Monnaie de Paris
toute l’argenteric provenant des suspects, des émigrés
et des établissements religicux. La custode de la Sainte-
(1) Archives du département, XVIe registre du district d'Arras.
Où doncun écrivain a-t-il puisé les renscignements qui suivent :
« Quand Le Bon et «cs satellites allèrent à cette chapelle (dé-
truite depuis près de trois ans) pour en extraire la Chandelle et sa
custode, ils ne purent la trouver, et furieux, ils ordonnèrent partout
des perquisitions minulieuses qui ne produisirent aucune décou-
verte etc... »
(2) Pièce communiquée par M. Laroche, et publiée dans la Notire
sur la Sainte-Chandelle, p. 48.
— 31 —
Chandelle et les vases sacrés que l'on avait réussi à con-
server au dépôt d'Arras étaient menacés d’avoir leur
tour, lorsque MM. Corne et Dauchez, représentants du
Pas-de-Calais au Conseil des Cinq-Cents, obtinrent du
ministre des finances que ces objets fussent vendus à
Arras. Le 12 messidor an X (30 juin 1797), on procéda
à cette adjudication. La custode de la Sainte-Chandelle
est ainsi désignée dans le procès-verbal : « L'enveloppe
d’une relique soudée d’étain, attachée avec des clous de
cuivre, pesant sept marcs deux onces, vieux titre, estimée
trente-six livres le marc, adjugée pour deux cent quatre-
vingt-cinq livres au citoven Grimbert, après l'extinction
de trois feux. »
M. Grimbert, ancien maveur de Notre-Dame des Ar-
dents, administrateur des églises de Notre-Dame et de
Sainte-Croix livrées momentanément au culte, n'avait
acheté la custode de la Sainte-Chandelle et diverses
autres pièces d’argenterie que pour les rendre à leur des-
tinalion primitive. On le dénonca au Directoire exécutif,
ainsi que le citoyen Deladerrière, administrateur muni-
cipal de la Commune d'Arras, comme coupables « d'abus
de pouvoir et de prévarircation. » L'acte d'accusation
dressé à leur charge énonçait notamment que « le citoyen
Gorillot, chargé, à ce qu'il avait dit, de porter ses en-
chères jusqu'à cinq cents francs sur la Chandelle d'Arras,
voyant qu'on empéèchait d'enchérir, l'avait laissé adjuger
pour deux cent quatre-vingt-cinq francs. » Fort heureu-
sement, le jury déclara qu'il n'y avait pas lieu à accu-
sation, et M. Grimbert resta en possession du précieux
reliquaire (27 floréal an VI, 16 mai 1798) (T).
(1) Pièces communiquées par M. Charles Grimbert, avocat à Douai.
= 10
Des temps meilleurs arrivérent. Le 16 prairial an X
(o juin 1802), Mgr de la Tour d'Auvergne, récemment
nommé évêque d'Arras, fit son entrée solennelle dans
l'église Notre-Dame (St-Nicolas-sur-les-Fossés, aujour-
d'hui St-Jean-Baptiste\, la seule qui eut échappé au mar-
teau révolutionnaire. M. Watelet, maire d'Arras depuis
le 4 mai 1800, s'empressa de rendre à cette caihédrale
provisoire, entiérement démeublée, le mobilier de l'an-
cienne chapelle de la Petite-Place. Dès le 5 août 1802,
les administrateurs de la cathédrale consignérent ce qui
suit sur le registre des délibérations : « Le citoyen Per-
lin, dépositaire de grilles provenant de chez M. Watelet,
réclame une somme de six livres pour le transport des
dites grilles. Ces grilles ont été mises en magasin; les
. fonds manquaient pour les faire placer. » Le 26 novem-
bre 1802, M. Watelet remit encore « différentes parties
de marbres, de grilles de fer, de boiseries ct tapisseries
provenant de la chapelle du Petit-Marché à Arras. »
Faute de ressources, la fabrique n'aurait pu immédia-
tement tirer parti de ces objets. L'ancien maveur de la
Sainte-Chandelle avait conservé des fonds provenant de
sa confrérie, dont il avait liquidé les dettes. Il les em-
ploya à construire, avec les débris de la chapelle du
Petit-Marché, un autel de paroisse dédié à la Sainte-
Vierge. On lit en effet, dans une délibération des admi-
nistrateurs (5 février 1803) : « Un membre observe qu'il
a été fait présent à la dite église d’un autel en marbre,
avec invitation de le faire placer de suite dans la dite
église, ce qui ayant été exécuté, les mémoires des
sculpteurs, marbriers et autres ouvriers employés à cet
ouvrage, se sont trouvés monter à la somme de 789
livres 15 sous, qui a été sur-le-champ payée par un ci-
loyen qui n'a voulu être connu. »
On s’est demandé si l'autel actuel de la Sainte-Vierge
de l'église St-Jean-Baptiste est bien celui de la chapelle
du Saint-Gierge. Il faut distinguer : l'état des ouvrages
et livraisons faits par Lepage, sculpteur, à l'autel de
paroisse de la Cathédrale, désigne les parties nouvelles,
et permet ainsi de distinguer celles qui sont d'ancienne
provenance ;
« Pavé pour un coffre d'autel en marbre. 80 fr.
« Pavé trente-deux journées au marbrier,
compris les jours de route à six francs, porte. 192
« Pavé pour deux morceaux de corniche
dieené, 4 3 & EL 8 SOS ER RE #
« Pavé pour les voitures du transport des
imarbres. DÉR CRU UE ne
« Employé chacun vingt-six jours avec un
Compagnon, à six francs, porte . . . . . 156
« Pour la sculpture d'une gloire, d’une cou-
ronne en fleurs et d’une porte de tabernacle. 21
« Livré cent cinquante livres de plâtre pré-
paré pour mastie. . . . . . . . . . 6
SL
« Total. . .. . . A7 fr.»
Ajoutons que, pour compléter l’ornementation du nou-
vel autel, M" d'Aix, fille du dernier mayeur des ville
et cilé d'Arras, fit présent le mème jour (5 février 1803;
à l’église Cathédrale « d'une Vierge en marbre, pour être
plicée à l'autel dont s'agit, après avoir fait restaurer la
dite Vierge à ses dépens. » Le procès-verbal n'indique
pas autrement l'origine de cette statue ; on ne peut donc
3
94 .—
affirmer avec une entière certitude qu'elle provienne de
la chapelle du Petit-Marché. Il est cependant à noter
qu'elle tient dans la main droite la partie inférieure d’un
cierge qui a été brisé, et qui est manifestement sculpté
dans le bloc mème.
Cependant le but de M. Watelet n'était pas atteint
complètement; sachant que la custode de la Sainte-
Chandelle était conservée avec un soin pieux par M. Grim-
bert, il entreprit de réintégrer ce reliquaire en lieu saint.
M. Grimbert accéda à ce désir avec le plus louable em-
pressement. Il envoya aux administrateurs de la fabrique
un projet de décharge constatant « qu'il leur avait remis
en main la châsse de la Sainte-Chandelle d’Arras..., en-
semble la cire qui se trouvait dans la châsse lors de son
invention. » La décharge définitive, délivrée seulement
le 4 juillet 1803, mentionne que « le samedi 26 février.
M. Grimbert a remis à M. Watelet, maire d'Arras, et
M. Lincque, administrateurs de la fabrique de Notre-Dame,
la châsse de la Sainte-Chandelle d'Arras, ainsi que la cire
de la dite Chandelle, pour déposer le tout dans une niche
prés de la chapelle de la Vierge, érigée dans la dite
évlise… » On sait que ce reliquaire est conservé actuel-
lement dans le Trésor de l'Évéché (1).
(1) En terminant la lecture de ce travail intéressant (le dernier que
notre excellent et regretté confrère devait, hélas! communiquer à
l'Académie d'Arras) M. Watelet a exprimé un vœu auquel cette Société
et l'administration municipale se sont associés immédiatement ;
c'était de rechercher l'emplacement exact que l'ancienne chapelle du
Saint-Cicrge occupait, et d’en figurer les lignes sur le nouveau pavé
de la Petite-Place. Des fouilles et des sondages ont été opérés ; mal-
heureusement, ils sont restés infructueux.
NOTICE
sur les
TABLEAUX DES ÉGLISES D’ARRAS
par
C. LE GENTIL
Avant 1793, Arras comptait une antique cathédrale
dix églises paroissiales; vingt-denx monastères, parmi
lesquels la puissante abbaye royale de Saint-Vaast; les
refuges de plusieurs maisons conventuelles; un évêché ;
un palais de Parlement: différents siéges de corporations
importantes ; un abbé commendataire; un hôtel des Etats
de la province; quarante chanoines ; un gouverneur ;
une nombreuse noblesse ; vingt-six officiers du Conseil
d'Artois; un barreau d’environ quatre-vingts membres ;
une bourgeoisie qu'avaient enrichie les industries locales
de la draperie, de la savetterie, de la teinturerie, de la
tapisserie, de la poreclainerie : et les églises et chapelles
que nécessitait le culte, ainsi que les palais, hôtels, logis
et maisons qu'habitait ce personnel, renfermaient une
quantité considérable d'objets d'art, en sculpture, pein-
ture, orfévrerie et curiosités de tous genres.
— 36 —
Lorsque souffla la tourmente, ces objets furent pillés,
confisqués, fondus, brisés, brûlés; et il n'en resterait
aucune trace, si Doxcre n’eût obtenu du District le man-
dat de faire un choix dans les « tableaux, statues, bas-
« reliefs, dessins, gravures et autres productions des
« arts » concernant « la religion catholique et la féoda-
« lité » appartenant aux églises, chapelles, couvents et
émigrés ; et pouvant, en raison de leur mérite artistique,
être conservés et « placés au Muséum. » (1).
Relever toutes les œuvres que Doncre a sauvées serait
impossible ; peu de documents existent à la Bibliothé-
que (2), et de minutieuses investigations n'aboutiraient
sans doute qu'à d'insignifiants résultats — les services
sont si tôt oubliés.—Sans donc entreprendre cette tâche,
plus ingrate encore que pénible, nous nous bornerons à
rappeler les tableaux qui, conservés par l'artiste arté-
sien, se retrouvent dans les différentes églises, chapelles
et monuments publics de cette ville.
(1) Registres aux arrétés du Directoire du district d’Arras {4 mars
1793). — Aux arrêtés du Conseil général du district (6 juin 1793). —
Procès-verbal des Commissaires du district et du Conseil général de
la commune {15 novembre 1793).
Les 10 et 11 décembre 1791, en exécution d’un arrêté du Directoire
du district d'Arras, Philibert Bergaigne, peintre, avait procédé à un
inventaire de; peintures et sculptures existant dans les églises et cha-
pelles supprimées. Cette pièce prouve précisément combien peu de
ces œuvres sont parvenues jusqu’à nous. (Archives départementales.
— District d'Arras : liasse 48). — Au nombre des toiles détruites, il
faut compter « deux grandes pièces de Doncre » la Visitation et l'An-
nonciation, peintes antérieurement à 1791 pour l'église St-Jean.
(2) Procès-verbaux de Doncre, en date des 3, 13, 22 brumaire, —
27 frimuire, — & nivôse, — 3, 8, 18, 27 ventôse, — 3, 23 floréal, —
11 fructidor 1794. — Lettre du bibliothécaire municipal Isnardi.
A7
Ces tableaux — non comprises quelques toiles naguère
dans l’ancienne église du Vivier et qui, maintenant relé-
guées dans les combles de St-Vaast, ne tarderont pas à y
pourrir à côté de ce qui reste des portraits des mayeurs
de St-Jacques, — sont au nombre de vingt-quatre, ré-
partis comme suit :
Neuf dans la Cathédrale : La Descente de croix et l’En-
sevelissement du Christ, attribués à Rubens, — les deux
triptyques des Fonts baptismaux et de l'autel du Cal-
vaire, — un Salvalor mundi, — le Massacre des onze mille
Vierges, que l’on suppose très plausiblement de Martin de
Voss, — le triptyque et le Calvaire d'Arras de la sacristie.
Sept dans l'église St-Jean-Baptiste : Deux Descentes de
croir, — l’Assomption de la Vierge, — deux Adorations
des Bergers, — une Présentation au Temple et une Ado-
ration des Mages, d'après l'original de Malines.
Cinq dans l’église St-Nicolas : Les grisailles juxta-
posées représentant les principaux Pères de l'Eglise, —
leur contre-partie polychrome, retraçant l'épisode de
sainte Véronique, et la Mise au tombeau, — l’histoire de
l’ancien et du nouveau Testament, — une Adoration des
Rois, copie encore de celle de Malines.
Un dans l'église St-Géry : Le Baptéme de Jésus, par
Natoire (1).
Un dans la chapelle des dames Augustines : La Sainte
Famille.
Enfin le Christ en croix, qui, provenant du Conseil
d'Artois, orne maintenant la grand salle du Palais-de-
Justice.
(1) D'après l'inventaire de Bergaigne,ce tableau provientdes Capucins.
— 38 —
SAINT-JEAN-BAPTISTE.
Examinons attentivement quelques-unes de ces toiles,
et, suivant la maxime a Jove principium, commencons
par la Descente de croir placée à l’ancien autel du Cal-
vaire, l'une des plus admirables œuvres de l’école fla-
mande, disons-le de suite, quoiqu'elle soit l’une des plus
ignorées (1).
Et de qui donc cette œuvre si transcendante ? deman-
deront de prime-abord les amateurs qui, toujours dou-
tent du mérite d'un tableau quand il n’est pas famé, et
qui, avant d’asseoir leur opinion, éprouvent prudemment
et pour cause le besoin de consulter une signature!
De qui? de Rubens ou de Van Dyck assurément ; eux
seuls ont pu créer un pareil chef-d'œuvre; mais auquel
des deux faut-il le donner ? les avis sont partagés.
À Van Dyck, d’après les uns? Mais alors pourquoi cette
toile n’a-t-elle pas poussé au noir ainsi que toutes celles
dues à ses pinceaux ?
À Rubens, d'après les autres ? Mais alors comment se
fait-il qu'elle soit si pleine de sentiment, si conforme à
la tradition; si en dehors de tout paganisme et de tout
sensualisme, même dans la figure de la Madeleine ? Où
Rubens a-t-il pris cette tête de vierge, si noble, si dis-
tinguée, si désolée, que les meilleurs maitres italiens ne
la désavoueraient pas ?
(1) Tout porte à croire que cette toile est celle provenant de l'an-
cienne église St-Géry, que Bergaigne désigne ainsi dans son inven-
taire « une Descente de croix, tableau original de Rubens » et classe
au nombre des trois meilleures œuvres par lui inventoriées.
— 39 —
Voilà le problème à résoudre. Libre à chaeun de le
faire suivant son gré. Notre opinion, si l’on veut bien
nous permettre d'en avoir une, est que, malgré ses dis-
semblances avec la plupart des toiles religieuses de
Rubens, le tableau qui nous occupe est indubitablement
de lui, et qu'il a dù le peindre sinon en Italie, lorsqu'il
élait sous l'influence des maitres de ses écoles, du moins
quand il en revint tout imbu encore de leurs souvenirs.
Si l'on objectait que l'exécution de cette toile est sage,
nourrie, et que ne s’y rencontrent ni la brossaillerie,
ni la lavasserie, ni le style décoratif que présentent
trop souvent les tableaux d'église du grand Anversois,
nous répondrions que les toiles de Malines ne sont ni
brossaillées, ni lessivées, et que sans se rapproch"x le
moins du monde d'un décor, l'incomparable Sainte-
Famille de St-Jacques est peinte avec une solidité telle,
que le modelé du torse d'Héléna Formann et du petit-fils
de Rubens ne le cédent en rien à la richesse et à la puis-
sance de la couleur, près de laquelle pâlissent les Paul
Véronèse, les Titien et l'Antiope endormie du Corrège.
Suivant une commune opinion, les descentes de croix
qu'a si souvent répétées le maitre des maitres flamands
se résument pour ainsi dire en celle de la cathédrale
d'Anvers : on la cite à tout propos, on ne parle que d'elle
seule ; elle a été tant célébrée dans les livres, tant popu-
larisée par la gravure, qu'il est presque convenu de la
considérer comme le chef-d'œuvre de Rubens, ce qui est
souverainement déraisonnable ; et, comme la plus haute
expression de ce sujet, ce qui est de la plus insigne
fausseté.
Ceci heurte trop les idées généralement reçues, et doit
= 40 —=
trop scandaliser de nombreux admirateurs, pour ne pas
nécessiter quelques mots d'explication.
Pour qu’une peinture soit réellemeut bonne, il ne suf-
fit point qu'elle soit furicusement ou curieusement exé-
cutée, füt-elle de Michel-Ange, d'Herrera, de Rubens ou
de Delacroix, de Gérard Dow, de Metzu, de Denner ou de
Meissonnier; il faut encore qu'elle soit parfaitement con-
cue : en d'autres termes, que la tête de l'artiste ne Île
cède point à sa main, et puis il faut, de plus, que tête et
main aient agi sous l'action du sentiment qui, chez les
maitres, devient le souffle du génie.
Si l'exécution nest pas guidée par la conception.
l'œuvre sera mauvaise ; si l'exécution et la conception
ne sont point dominées par le sentiment, l'œuvre ne sera
que médiocre; par la raison que, ne traduisant pas ce
qu'elle doit rendre, elle ne touchera nullement le spec-
tateur, ne le fera point s'identifier avec l'artiste, et man-
quera complètement son but et son effet (1).
Sous le bénéfice de ces observations irréfutables, la
Descente de croir d'Anvers, parti pris même de ce qu'il
y a de trop strapassé en certains endroits, de ce quil
n'y a point d'assez corsé en certains autres, n'est, aflir-
mons-nous, qu'une œuvre médiocre :
Parce que le sentiment n'y resmire nulle part :
Parce que la tête n'y a point assez dirigé ta main ;
Et que d'un bout à l'autre, par l'inobservation cho-
(1) ............., .… Si vis me flere dolendum est
Primum ip:i tibi; tunc tua me infortunia lædent,
Telephe vel Peleu : Male si mandata loqueris,
Aut dormitabo aut ridebo...…..
_ 4 —
quante de cette règle non moins fondamentale en pein-
ture qu'en poésie:
Aut famam sequere, aut sibi convenientia finge
ce tableau n'est qu'un vaste contre-sens.
Rien de plus émouvant, assurément, que le grand
drame de la Passion. Rien de plus saisissant que ses der-
niers épisodes, qui, convulsionnant la nature entiere
menacée de rentrer dans le chaos, jetérent partout la
terreur et l'effroi. Rien de plus navrant que la scène fu-
nèébre de la descente de croix, alors que détaché du gibet
le corps sanglant de Jésus s'affaissa, entre Madeleine
s exhalant en sanglots, et Marie si défaillante qu'à peine
on l'entendait gémir; eh bien! la peinture d'Anvers
n exprime ou ne rappelle rien de cela. :
Au lieu de se localiser dans une gamme sombre et
lugubre, la tonalité multicolore éclate de blanc, de rouge,
de jaune et de toutes les ressources de la palette, exac-
tement comme si la scène se passait joyeusement sous
un ciel ruisselant de lumière. Contre-sens !
Au lieu d'être invinciblement appelée sur l'Homme-
Dieu, l'attention en est violemment détournée par son
suaire, tellement sa couleur en est tapageuse. Contre-
sens !
Au lieu de personnilier l'archétype de la beauté séra-
phique et de la douleur que, quelque soit sa résignation,
rien ne consolera plus désormais, la Vierge n'offre qu'une
figure vulgaire, gauche et dénuée d'intérêt. Contre-sens!
- Au lieu de se livrer au désespoir passionel, qu'elle
éprouva lors de la mort du Maitre adoré qui lui adressait
_ 49 —
ce reproche : « Marie, vous m'aimez trop selon la lerre,»
la Madeleine, dont la beauté physique est légendaire, ne
représente qu'une épaisse flamande bien commune, bien
insignifiante et insusceptible d’un déchirement de cœur
qu'elle ne laisse même pas soupçonner. Contre-sens !
Enfin, pour en finir, rien de poignant, rien de reli-
gieux, rien de solennel; tel est le tableau.
Il y a loin, on le voit, de ce que nous osons dire à ce
qu'ont écrit M. Louis Viardot, sir Josué Reynolds et tant
d'autres. Mais ne sachant avoir d'extases imposées, ja-
mais nous ne nous prendrons d'enthousiasme pour une
œuvre incomplète, s’appelât-elle la célèbre Descente de
Croix d'Anvers ou le fameux Christ d'Avignon (1).
Suivant M. Viardot, « la composition se recommande
« par la plus parfaite unité, tout se meut autour du
« centre, le corps de Jésus, corps merveilleux, adorable,
« plein de morbidezza, bien lourd, bien flasque, bien mort,
« et conservant néanmoins une dignité qu'on peut appe-
« ler majesté divine. Le saint Jean en manteau rouge,
« qui, fièrement campé, soutient les restes inanimés du
« Sauveur; la Vierge absorbée par sa douleur profonde,
« et la Madeleine dont les pleurs augmentent la beauté,
« forment au pied de la croix un admirable groupe. »
Selon sir Reynolds, « la figure du Christ est une des
(1) Dont à aucun point de vue nous ne nous expliquon; l'incroyable
célébrité
Maintes fois On a refusé de cette œuvre des sommes fabuleuses ; or
il existe à Dieppe un Christ florentin infiniment supérieur à tous les
égards au Christ d'Avignon, eh bien, depuis vingt-cinq ans qu'il est
exposé en vente au prix de 2,590 fr., le Christ de Dieppe n'a point
encore eu d'acheteurs.
=. 18
« plus merveilleuses qui aient jamais été créécs; l’in-
« clinaison de la tête sur l'épaule, et la chûte du corps
« tout entier sur un côté, rendent /a pesanteur de la mort
« d’une façon que rien ne saurait surpasser. C’est en effet
« la mort méme. » Et sir Reynolds ajoute « que la masse
« lumineuse qui rayonne sur tout le tableau provient
« de l'em; loi hardi qu'a fait Rubens, et que lui seul au
« monde pouvait traiter, du blanc sur le blanc, et de
« l'opposition du suaire éblouissant de clarté à la pâleur
« d'ivoire et exsanguc du Fils de l’homme qui se détache
« avec une netteté et un éclat merveilleux sur un fond
« presqu'isochrome. » (1).
Tout en protestant de notre déférence pour M. Viardot
et pour sir Josué Reynolds, il nous est impossible de ne
pas trouver dans leurs louanges une véritable critique
de l’œuvre que, l'imagination et l’exagération aidant, ils
s cfforcent de tant prôner.
Pourquoi le corps de Jésus est-il si lourd, si flasque,
si mort, pourquoi rend-il la mort d'une facon que rien ne
pourrait surpasser ?
La mort de l’'homme-Dieu ne fut-elle pas une protes-
tation contre la mort même? Au lieu de succomber,
comme tous les autres crucifiés, soit avec des contor-
sions horribles, soit dans une entière défaillance, le Christ
n'expira-t-il pas en baissant doucement la têle « incli-
nato capite (2) » et en jetant ce grand cri « clamans voce
. magna (3) » qui fit dire au centurion, subitement con-
(1) Félix Mornand. Guide en Belgique.
(2=7) S. Jean, cap. x1x, vers. 30. — S. Luc, cap. xx, vers. 40. —
S. Marc, cup. xv, vers. 34 et 37.—S. Matth cap. xxvui, vers. 16 et 50.
verti: « L'homme qui meurt en avant la puissance de
« pousser un tel cri ne peut être que le fils de Dieu {1;. »
Quoique momentanément, volontairement et librement
touchée par la mort, l'humanité du Christ ne conserva-
t-elle pas un divin caractère ? Affranchi de la dissolution,
de la décomposition, apanages de la mort dont il devait
bientôt triomphalement secouer le sommeil, le corps du
Christ pouvait-il être un cadavre ordinaire donnant le
spectacle de la mort méme? Non, n'est-ce pas. Eh bien !
est-ce comprendre le sujet que de rendre ce corps si
lourd, si flasque, si mort? Et puis, comment avec cette
pesanteur, cette flaccidité, cet air cadavéreux, ce corps
peut-il rester dans le tableau si merveilleux, si adorable,
el conserver cette dignité que l'on peut appeler une majesté
divine? C'est ce que M. Viardot et sir Reynolds ont omis
d'expliquer. Pourquoi saint Jean est-il si fièrement campé
pour soutenir les resles inanimés du Sauveur? Que les
roulicrs de Salvator, que les spadassins de Callot, flam-
berge au vent, la tète haute, le jarret tendu et la main
sur la hanche, soit fièrement campés, soit; cette tenue
marliale et provocatrice sicd à merveille à ce qu'ils sont
et à ce qu'ils font : mais en quoi ces tournures de mata-
mores peuvent-elles convenir au disciple « que Jésus
aimait » à cause de son innocence et de sa mansuétude,
et lui convenir surtout au moment où, écrasé par sa
douleur et la douleur de la Vierge qu'il vient de rece-
voir pour mére, ce disciple, les yeux baignés de larmes,
(1) « Videns autem centurio, qui ex adverso stabat, quia sic cla-
» mans expirasset ait : vere hic homo Filius Dei erat, » — (S. Marc,
cap. xv, vers. 49),
is
recoit dans ses bras la dépouille mortelle de son divin
maitre ?
Laissant la phraséologie, la morbidezsa, et la Made-
leine dont les pleurs augmentent la beauté, — bien que
si nos souvenirs sont exacts, le Maitre ne lui ait fait
verser aucune larme, — et, entrant plus dans les consi-
dérations pratiques, sir Josué Reynolds trouve que la
masse lumineuse qui rayonne sur tout le tableau tient
surtout à l'emploi hardi qu'a fait Rubens du blanc sur le
blanc, en opposant au suaire éblouissant de clarté la
paleur d'ivoire et exsangue du Fils de l’homme, qui
néanmoins se détache avec un éclat merveilleux sur le
fond presqu'isochrome.
Or, le suaire éblouissant constitue précisément, ainsi
que nous l'avons dit, une faute doublement capitale; en
ce quil fallait d'abord subordonner ce suuire au corps
du Sauveur, et réserver pour lui l'irradiation lumineuse
qui devait émaner de l'Homme-Dieu et non de son lin-
ceul : en supposant que cette irradiation lumineuse, ne .
doive pasètre exclusivement réservée à la transfiguration
et à la résurrection; en ce qu'ensuite la couleur trop
tapageuse du suaire, a forcé à monter toutes les autres
colorations, et à donner à l'ensemble un aspect de plein-
soleil, quand au contraire l’histoire et le sentiment reli-
gieux voulaient que l’action eût lieu sous un ciel aussi
menaçant qu'assombri. Et c'est cette note fausse, ce
point de départ mauvais, qui ont compromis le tableau.
Un corps blanc a été enlevé sur du blanc, non avec
éclat, par parenthèse, mais dans un ton plus neutre, ce
sans quoi le suaire ne resterait plus éblouissant, éteint
et dominé qu'il serait par l'éclat merveilleux du Christ,
16
cest bardi — peut-être — qu'importe ; était-ce une raison
pour eoinmeéttre un pareil contre-sens. Que ces preten-
dues hardiesses s'abordent dans une étude d'atelier.
Lrés-bien:; mais qu'elles s'affichent dans un tableau de
ce genre, jamais, si elles doivent aboutir à de telles
conséquences. Qui ne connait, du reste, ces sortes d’ef-
fets? Quel est le coloriste qui ne les a teniées et réussies
soit dans les gammes sombres, soit dans les teintes
arzentées ? et depuis quand un tour de foree a-t-il eons-
litué un poëme, un drame, ou un tableau ?
Jl n'existe, au surplus, ni tour de force ni hardiesse
remarquables dans le fait d'enlever un blanc sur un
blanc, les peintres en grisaille ne font point autre chose.
Les tons monochromes ou isochromes s'appellent natu-
réellement, il suffit d'observer les valeurs ou les nuances
pour arriver au relief, au trompe-l'œæil ou à tout autre
effet, Autrement difficultueux, est d'opposer et d'harmo-
niser des tonalités polvchromes non complémentaires
l'une de l'autre; un ton froid et un ton chaud, un rouge
etun blea : mais laissons ces détails.
Faut-il, de ce qui précéde, conclure que la Descente de
Croir d'Anvers doive se ranger au nombre des tableaux
de pacotille que Rubens à lant prodigués ; ou se classer
parmi les œuvres appelés « grandes machines d'ate-
lier? » Non certes, et nous n avancerons point une sem-
blable énormité ! Indépendamment de l'exécution fou-
gueuse qu'elle manifeste, elle témoigne d'un agencement
savant de lignes, d'une habile disposition que nous
proclamons hautement, et d'une entière unilé, que n'a
pas le mème sujet traité par Daniel de Volterre d'une
manière cependant bien plus biblique et plus Michel-
D
Angesque. Seulement, par les raisons sus-indiquées, ce
soi-disant chef-d'œuvre ne constitue, pour Rubens sur-
tout, qu'une œuvre étonnante si on le veut, mais sans
grandiose, sans élégance, où font défaut la passion et la
vie ; landis que la Descente de Croix de St-Jean-Baptiste,
à laquelle nous revenons après cette longue digression,
qui pourra la faire apprécier davantage, joint à toutes
les qualités de science et de métier, des mérites d’un
ordre supérieur dont manque le tableau d'Anvers.
Conforme à la tradition et pleine de couleur locale, la
Descente de Croir deSt-Jean-Baptiste (1) offre un ensemble
complet et d’une perfection ne laissant rien à désirer.
Le drame se passe lugubrement à la fin d'une journée
falale « Cum sero factum esset » (2); au premier plan,
repoussés par un ciel de plomb, se voient le Christ, la
Vierge, la Madeleine, saint Jean et Joseph d’Arimathie ;
sur les teintes sanglantes et blafardes de l'horison, tran-
che la silhouette de Jérusalem.
Une impression de recueillement et de tristesse, est
tout d’abord celle qu'inspire le tableau.
Puis l'attention se porte sur la figure du Christ, à la-
quelle tout se subordonne, ensuite sur la Vierge, puis
sur la Madeleine, enfin sur le disciple privilégié et sur
Joseph d’Arimathie.
Voilà pour l'aspect et l'effet produit : il serait impos-
sible que l'artiste eût été mieux inspiré, et se füt traduit
d’une facon plus logique et plus religieuse.
Arrivons à l'analvse. Très mouvementé et composé
(1) Gette toile mesure 3*. 30 de haut, sur 2*, 10 de lirge.
(2) S. Math., cap. xxvui, vers. 37. — S. Marc cap. xv, vers. 42.
des ses eng pterinass. le groige affecte à peu pres
La forene d'une crax leseresentincone». dont le Christ
occupe le centre.
Dans Ve haut, Jean et Josh d2:2a ant doiczmaat
le corps de Jess ; à gauche, la Visrse d:bont, dont la
Lite est prée-gié à la hauteur de rolle de son fils qui sem
ble sincliner vers elle ponr s2 resser sur son sein. le
soutient déja. Dans le bis. La Maulelsin:, vue de dos.
asenosilléée et les cheveux au vent, tal passionnément
les inains afin de recevoir apres Mari: Le divin Maitre
qu'elle à tant ainé.
Quoique altèrés par la mort, les traits du Sauveur
témoignent d'une certaine noblesse ; son corps, souple
encore, S'affaisse bien au milieu de ceux qui l'eutourent.
elle Je cette beauté inmatérielle qne, d'accord avec
la tradition notre imagination lui donne, Marie accuse
par son attitude et sa physionomie la douleur immense.
mais résignée, que son cœur déchiré conventre, et que
ne traduit aucun transport extérieur.
Phvsiquement remarquable, au contraire. d'une car-
nation plus éclatante, mais d'une nature moins fine.
la Madeleine presque affolée s'abandonne au désespoir
violent qu'ellesne cherche point à dissimuler. Rien tou-
tefois de sensuel dans cette figure qui n'est plus celle
de la pécheresse, mais déjà celle de la sainte.
Le sentiment est donc parfait, et les données aussi
orthodoxes que possible.
Insistons sur la distinction exceptionnelle de la tête
et des mains de Marie, sur le raccourci osé, sur la ligne
savamment perdue du ravissant profil de la Madeleine,
sur le godelé de ses épaules et de ses bras ; ajoutons
= Agre
que l'harmonie générale est entière, le dessin d’une
correction irréprochable, la gamme des couleurs conve-
nablement assourdie sans note trop sacrifiée; l'exécution
large, grasse, puissante, soutenue partout : et nous au-
rons, sans phrases et sans hvperbole, donné quelqu'idée
d'une toile qui à elle seule suffirait à la gloire d’un grand
génie, d'un grand dessinateur, d'un grand coloriste ;
d'une toile digne de Rubens, méritant, affirmant sa ré-
pulation sans chercher à l'exploiter ; d'une toile enfin à
laquelle, uous ne saurions trop le répéter, il faut assi-
gner l’un des premiers rangs dans la grande œuvre « du
roi des peintres et du peintre des rois, » suivant l’ex-
pression de l’un de ses contemporains qu'a ratifiée la
postérité, en la restreignant à l'école flamande, dont
Rubens fut, ainsi que l'a fort justement écrit M. Mor-
nand, « le glorieux chef et l'héritier suprême. » (1).
Saint-Jean-Baptiste possède encore une magnifique
Assomption que, sans attribuer à Philippe de Champagne
ainsi que certaines personnes, nous donnons à l'école
francaise.
Dans le bas de la toile, en avant du tombeau de Marie,
sont les apôtres; derrière, quelques disciples et quel-
ques saintes femmes; debout ou agenouillés, sauf un
personnage prosterné face en terre, les uns, avec saint
Pierre, suivent du regard la Vierge ravie au ciel; les
autres, avec saint Jean, considèrent étonnés le sépulcre
vide qu’elle vient de quitter.
Dans le haut, emportée sur un lumineux nuage, Marie
les veux extatiquement levés vers son fils, auquel elle
(1) Guides-cicérone — Belgique, p. 131.
= 0.
tend les bras, entre déjà dans la gloire céleste. A droite,
deux petits anges s'abritent sous son manteau flottant ;
à gauche, un autre ange fait un geste comme pour la
soutenir.
Ces deux groupes sont habilement reliés par un qua-
trième ange paraissant s'envoler du tombeau sur lequel
il plane encore, tenant à la main l'une des roses dont le
sol est jonché, et montrant à l'assistance le miracle de
l’'Assomption.
Bien que ces figures aient toutes une tournure magis-
trale, et que surtout dans le bas les lignes enveloppantes
soient superbes, le papillotage des chevelures, certains
plis cassés des draperies des anges et certain maniérisme
dans leurs attitudes, indiquent cependant une époque de
décadence que trahiraient à eux seuls les deux char-
mants chérubins, ressemblant trop aux amours jolis et
joufflus dont ont tant abusé les artistes du temps de
Louis XV. |
Mais si quelques lignes enveloppées comportent la
discussion, la couleur n’en admet guère.
Généralement grises ou roussâtres dans le bas, no-
nobstant la robe rouge et la draperie verte de saint Jean,
les tonalités deviennent blondes et très dorées dans le haut.
La transition est délicatement ménagée par les glacis
bleutés du ciel, qui partout laissent percer les dessous.
Dans le bas, les colorations sont franches, fermes,
quoique très harmonieuses ; dans le haut, elles sont
rompues, noyées et d’une admirable transparence. On
sent parfaitement, grâce à la perspective aérienne, que
la partie inférieure appartient à la terre et que la partie
supérieure participe du ciel.
Re DRE
Baignée du pur éther qui l'enveloppe de toutes parts,
la Vierge avec ses vêtements blancs légèrement azurés,
et dont la figure et les mains ne sont traitées qu'avec des
huiles de couleur à peu près dans les mêmes nuances
que la robe, a bien ce ton indécis et mangé des objets
qu'immerge l'intensité d’une lumière éblouissante.
Enfin, d'une finesse et d'une souplesse rares, le groupe
entier que domine Marie est d'un grand mouvement et
s'élance bien vers l'Emprrée. |
Dans son beau livre de Notre-Dame de Paris, qui a
sauvé tant de cathédrales gothiques, et si remarquable-
ment mis en relief les magnificences oubliées ou incom-
prises de la plus admirable peut-être de nos basiliques,
Victor Hugo dit :
« Sur la face de cette vieille reine de nos cathédrales,
« à côté d'une ride, on trouve toujours une cicatrice.
« Tempus edax, homo edacior; ce que je traduirais vo-
« lonhers ainsi : Le temps est aveugle, l’homme est
« stupide.
« Si nous avions le loisir d'examiner une à une, avec
« le lecteur, les diverses traces de destruction impri-
« mées à l'antique église, la part du temps serait la
« moindre, la pire celle des hommes, surtout des hom-
« mes de l'art. »
Ces lignes s'appliquent parfaitement à nos deux ta-
bleaux, et surtout au premier. Successivement trans-
portés, au moment de la Terreur, des églises où ils
étaient, aux ci-devant Capucins, des Capucins à l'hôtel
de la Basèque, et de cet hôtel dans nous ne savons quels
hangards, ces toiles avaient été crevées, rongées d'hu-
midité, écaillées, fendillées en mille endroits. La Descente
4
état, M. lassé Lasart La ra Lea rec er2i îrases 1.
Vinrent 4973 ls reitauritnre, Le Fons de T5?
usée sur la larger et sûr la l2=5ear. Eiir éme Es
pen énent réterdie V'Aucn , ton ii Pau vere d ua
sv»
Û à - 2 = > + ë ; - es
Besson, loresse LenresaeTert, Date 83 Lex
desnientinetre d'huie grasse, COGiSUIT JUS Ge Prise.
Osarnt à La Desrente de Croir, clouée snr un assise
dé planches rmal jointes qui + opérerent de nouveiss
casaures, elle subit les repints les pius ouirazeux. les
plus inintellizents, et souffrit considérablement sous l'ac-
Lion fumense el dessicative dés cierges que l'on allumait
à sa proximité, si bien qne la joue entiere de la Vierge,
et parie du torse du Christ, menacaient de tomber.
Aussi, déplorant l'inexplicable abandon dans lequel
on laissait de jour en jour se détériorer davantage ces
malhenreuses peintures, réclamions-nous instamment
depuis longues années une restauration qui les préservât
d'une destruction imminente.
Grâce à M. l'abbé Dubois, curé actuel de Saint-Jean-
Baptiste, cette restauration va s'exécuter, et nous ne tar-
derons pas à revoir ces deux chefsd'œuvre, rendus à
leur éelat primitif. Dire, en effet, que cette restauration
est confiée à M. Demory, l'habile restaurateur des deux
toiles attribuées à Rubens, du Van Thulden et des trip-
(1) On n'est point parfaitement d'accord sur le tableau qui fit ainsi
cumpugne. Certaines personnes prétendent que ce fut la Descente de
Croix, certaines autres que ce fut la Mise au Tombeau, que nous étu-
dicrons liontôt dans la Cathédrale.
=
tvques de la Cathédrale, c'est dire que ce travail, malgré
ses difficultés, sera fait avec toute la conscience et toute
la science désirables (1).
Cet article était écrit, lorsque la restauration nous a
permis de voir de près ces tableaux, et de les étudier
jusqu'aux moindres détails.
Impossible de rendre la maëstria de l'exécution de
Rubens, ces choses-là se voient, se comprennent, mais
ne se décrivent pas; tout ce que l'on peut dire, c'est
qu'il dédaignait les ficelles, les sauces, les grattages et
autres cuisines, toutes fausses monnaies de talent, à
l'emploi desquels tant de faiseurs ont dù leur succés
d'argent et l'usurpation d’une éphémère célébrité.
Si visible que soit la griffe du lion, deux messieurs se
disant experts ct patentés «ad hoc, n'en ont pas moins
très doctement décidé que le véritable auteur de la toile
était Jean Jouvenet : pourquoi pas? D'autres experts,
non moins doctes, la donneront peut-être à Lancret, à
Brauwer ou à Lantara. Le propre des grands experts,
comme des grands augures et des grands astrologues,
étant d’errer parfois
Et quassit persæpe superba cacumina fulmen.
Quant à L'Assomption, elle nous a prouvé que, sans
prétendre aucunement à la science des experts, nous ne
nous étions pas trop grossièrement trompé en la niant
(1) Cette restauration, achevée maintenant, dépasse méme les espé-
rances que nous fondions sur Île talent bien connu de M. Demory.
C'est réellement à se demander si les toiles avaient souffert, et com-
ment, cela étant, il a été possible d'en faire une telle ré:urrection.
_
de Philippe de Champagne, en l'assignant à l’école fran-
çaise, et en la datant de l’époque de la décadence. On
y lit effectivement : « F. A. Vincent, 1771. » (1). Elle
nous a, de plus, fourni une application nouvelle de
l’adage juste entre tous : « Nil sub sole novi. »
Les élèves de M. Couture se sont plu à le présenter
comme l'heureux inventeur d'un genre d'exécution qui
consiste à empâter les lumières et à ne mettre que des
glacis dans les ombres. Procédé assez rationnel, mais
dont il ne résulte, si on l'outre et si l'on emploie le
bitume, qu'une peinture peu durable. Eh bien, Vincent
n'exécutait pas autrement.
Les admirateurs fanatiques du brossage uniforme et
compassé de Delaroche ou d'Ingres, se sont également
plu à reprocher à Delacroix sa touche fiévreuse et mar-
telée (2); touche inouïe tant elle était absurde, préten-
(1) Grand prix de peinture en 1768. Membre agréé à l'Académie de
Paris en 1777 ; membre titulaire en 1782; membre de l’Institut.
(2) Les idées se sont modifiées, paraît-il, à l'endroit de la touche;
le tableau qui, cette année, a valu la médaille d'honneur à M. Bonnat,
était d’une exécution assez lourdement et assez systématiquement
martelée pour ressembler à une mnsaïque. Qu'’eût-on dit si, le génie
et le talent en plus, Delacroix eût exposé semblable peinture |
Constatons toutefois que nous n'en sommes plus au temps où le
Conseil municipal de Lille délibérait longuement sur la question de
savoir s'il convenait d'accepter la Hédée, l’incomparable Hédée, qu'of-
frait le gouvernement, à la condition d'en payer le cadre !.…
Un autre tableau de Delacroix, que le gouvernement avait donné à
l'église de Nantua, ayant été récemment vendu par la fabrique à un
marchand de Paris, la municipalité de Nantua s’est empressée d'assi-
gner fabrique et fabriciens à comparaître pardevant le tribunal de
cette ville, pour s'entendre condamner soit à réintégrer dans l'église
mie
daient-ils, sans s'apercevoir, ou du moins sans convenir
qu'à distance, lorsque le travail disparaissait, elle avait
l'avantage d'offrir un jeu et une transparence que n'au-
ront jamais les teintes plates des méthodistes qu'ils éle-
vaient sur le pavois. Or, dans ses chairs surtout, Vincent
opérait par hachures, exactement de même que si, au
lieu de tenir un pinceau, il se fût servi d'une plume ou
d'un burin.
Mais comment expliquer que ceux qui se sont si fort
engoués de David, aient tant délaissé Vincent; qu'ils
aient à peine daigné regarder son Assomption, alors qu'ils
s’ameutaient autour de la toile, exhibant trois manne-
quins symétriquement alignés, les jambes écartées et le
bras tendu, à l'instar des fédérés du mouneron de « cinq
sols, » sous prétexte d'attester Jupiter ou le Stvx, sur
trois sabres géométriquement disposés en étoile ?
Comme on peut expliquer pourquoi Prud'hon végétait
misérablement, quand on aecclamait Guérin; pourquoi
l'infortuné Géricault, l’immortel auteur du radeau de la
Méduse, serait mort de faim, si n'eussent été ses res-
sources personnelles, quand on se disputait les batailles
de Vernet.
Mais pas plus que les plaies d'Egypte, avec lesquelles
elles ont tant de ressemblance, les coteries et leurs in-
justices ne durent éternellement ; et des peintures aussi
l'on peut dire : |
Habent sua fata tabellæ.
la toile de l'illustre maître, soit à payer la somme de 50,000 francs à
titre de dummages-intérèts.
= 0 =
En tête d’un article rédigé en 1830, sur David, se lit:
« On raconte que ce fut à la protection de Boucher,
« peintre, favori de M"° de Pompadour et aujourd'hui
« oublié, que David encore jeune dut son admission à
« l’école de Vien. » L'un des critiques modernes raconte
également avoir vu, sur le trottoir d'un brocanteur du
quai de la Ferraille, un magnifique Watteau au beau
milieu duquel le marchand fripier avait écrit en grosses
lettres : « Vataur à vendre ». « Dans les derniers temps
« du premier empire, dit M. Auvrav (Revue artistique,
« 1870, page 99, M. Denon, directeur des musées
« impériaux, flânant au milieu des marchands étalagistes
« de tableaux, de gravures, de bric-à-brac qui encom-
« braient alors l’espace entre le Louvre et la place du
« Carrousel : ses regards furent attirés par l'inscription
« suivante tracée à la craie sur un grand tableau « Pier-
« rot voudrait vous plaire. » M. Denon ne pouvait sv
« tromper, c'était le Gilles de Watteau. Il entra dans la
« boutique et dit au marchand : Votre Pierrot me plait,
« Combien en voulez-vous? Celui-ci ne connaissant ni
« l'acheteur, ni le mérite de l’œuvre, lui demande 200
« francs que celui-ci s’empresse de lui donner, et fait
« porter le tableau chez lui, au Louvre, dans la pensée
« de faire profiter le musée de son heureuse trouvaille,
« mais 1l n'avait pas songé à la commission d'examen
.«< des œuvres destinées au Louvre, et qui tout imbue
« du fanatisme de l'école de David, refusa le chef-
« d'œuvre de Watteau avec une touchante unanimité.
« M. Denon en prit gaiement son parti; il garda le la-
« bleau pour lui. A sa vente il fut acheté par M. Sipieres,
« lequel, dans le commencement du règne de Louis
RE —
« Philippe, le vendit à M. La Caze pour la somme de
« 3,000 fr. Plus tard on lui en a offert 250,000 fr. pour
« le musée de Londres, M. La Caze a refusé. » (1).
On sait si. en dépit de ces inepties et de ce vandalisme
passager, Boucher et Watteau trainent encore mainte-
nant par les rues. et sont plus oubliés et plus discrédités
que David et sa classique école (2. L'heure de la répa-
ration à depuis longtemps sonné pour Prud'hon et pour
Géricault, un jour viendra aussi, qui est proche, peut-
(1} Contrairement à la plupart des prétendus amateurs actuels,
grands seigneurs ou non, lesquels forment des galeries par spécu-
lation, afin d'exploiter plus vu moins scandaleusement les œuvres
marquées de leur estampille, M. La Caze qui vient de doter le Louvre
de sa merveilleuse galerie, achetait des tableaux par amour de l'art
et non par ce détestable esprit de boutique et de lucre qui semb'e tout
envahir aujourd'hui. |
(2) À la vente de !a galerie de San-Donato, des tableautins de
Boucher, de Fragonard, de Greuse, s'adjugeaient à 31,000 ; 50,009 ;
58,000 ; 60,060 ; 77,000 ; 89,000 ; 126,000 fr., alors que l'on avait
toutes les peines du monde à atteindre le prix de 5,010 fr. pour la
fameuse Corinne de Gros: chiffre que dépassaient sensiblement de
simples et très médivcres dessus de porte de Boucher. (Voir le Petit
Journal du 28 février 1870).
Il y a là un peu, nous ne nous le dissimulons pas, l'effet de la mole
aussi exugérée en beaux arts qu'en habillements, et de laquelle on a
souvent pu dire :
Diruit, ædificat, mutat quadrata rotundis,
n'a-t-on pas vu préférer les portails « bons goûts » aux vieux porches
romans ? Un bel esprit du siècle dernier, n'a-t-il pas déclaré Notre-
Dame de Paris tolérable, « quoique gothique ! » chantant la gloire du
dôme du Val-de-Grâce. Molière, notre grand Molière, n'a-t:1l pas
qualifié Mignard de continuateur des traditions d'Apelles, de Xeuxis
et de Parrhasius; cru faire un joli compliment à « Jules, Annibal,
so
étre, ou l'Assomiption mieux connue de Vincent, ne pas
sera plus apres le Serment des Horaces et autres étalages
anatomiques de rotules, de biceps et de mastoïides.
CATHÉDRALE.
A droite et à gauche de l'entrée de la sacristie du
chapitre, se voient deux toiles généralement :l'attribuées
à Rubens ; une Mise au Tombeau et une Descente de Croir.
Raphaël, Michel-Ange » en les appelant « les Mignards de leur siècle »
et écrit sur la décoration de cette coupole :
Tout s'y voyant tiré d’un vaste fond d'esprit,
Assaisonné du sel de nos grâces antiques,
Et non du fade goût des ornements gothiques,
Ces monstres odieux des siècles ignorants,
Que de la barbarie ont produit les torrents,
Quand leur cours inoudant presque toute la terre,
Fit à la politesse une nouvelle guerre,
Et, de la grande Rome abattant les remparts,
Vint avec son empire étouffer les beaux arts,
Evidemment les OEufs Cassés de Greuze ne valaient pas 126,000 fr.
et la Corinne de Gros, devait se vendre plus de 5,000.
Qu'il soit, toutefois bien entendu, que nous ne contestons nt Île
mérite de David, ni celui de son école, et que nous ne voulons pro-
tester que contre ce que l'on a singulièrement exagéré chez le mai-
tre et chez ses élèves, au moment surtout où cette exagération a été
la cause d’une réaction outrée et d'un absurde exclusivisme
(1) La Hise au Tombeau a été attribuée aussi à Van Dyck, et même
à Crayer. Dans sou inventaire, Bergaigne releva en l'église des Récoi-
lets cun Christ au Tombeau, original de Van Dyck » qui probablement
est bien le tableau de la Cathédrale.
co ==
Mise au Tombeau.— Presque assis sur le bord du sé-
pulcre, le corps du Christ est maintenu par saint Jean,
debout et regardant avec douleur la Vierge qui, debout
également, et les bras étendus dans l'attitude de la dé-
solation, lève au ciel les yeux noyés de larmes. S'age-
nouillant aux pieds de son Maitre, la Madeleine éplorée
lui baise convulsivement la main. Derrière elle sont
deux saintes femmes.
Comme à Anvers, le corps exsangue de Jésus s'enlève
sur un suaire blanc; mais sa tonalité, presque partout
assourdie par des glacis gris, n’attire nullement l’atten-
tion du spectateur.
La tête de la Madeleine, présentée de profil, est d'un
charme et d'un agrément de couleur auxquels on ne
saurait ajouter. Il serait difficile d'imaginer un type
rendant mieux cette beauté blonde telle que l'ont cons-
tamment conçue les meilleurs maitres, et telle que tous
se plaisent à se la figurer (1).
Descente de Croir. — Soutenu par saint Jean, Joseph
d'Arimathie et Nicodème, le Christ est reçu par la Ma-
deleine agenouillée, et par Marie, qui l’étreint dans ses
bras.
Quoique inférieure à la Vierge du tableau de saint
Jean-Baptiste, en tant qu'expression et distinction, Marie,
vêtue d'une robe de couleur sombre, et enveloppée d'un
long voile noir qui lui descend jusqu'aux pieds, est
(1) « Ce tableau fut restauré en 1862, par M. Demory, peintre à
» Arras. » (Inventaire de la Cathédrale). M. Dutilleux a fait de cette
Mise au Tombeau une fort belle copie placée dans l’une des églises du
département,
Lee
néanmoins remarquable. Son visage exprime bien le
déchirement de l'âme, et son élancement vers son fils
est palpitant de vérité.
La Madeleine noffre qu'une reproduction exacte,
moins l'élégance, de celle de la Mise au Tombeau. Mème
gaze blanche sur les épaules, même écharpe bleue,
même robe violette, mêmes plis, même exécution.
Comme dans la Mise au Tombeau, le Christ est parfai-
tement peint, mais, pas plus qu'en cette toile, rien en
lui ne révèle l'Homme-Dieu (1\.
Si ces deux œuvres ne sont pas, à proprement parler,
de Rubens, elles ont du moins été exécutées dans son
atelier, sous ses veux, et très probablement retouchées
par lui. Non-seulement — en admettant qu'elles ne
viennent point de la même main — elles sont contem-
poraines, mais elles doivent avoir été exécutées à une
époque contemporaine aussi de la Descente de Croix de
St-Jeun-Baptiste : les trois Madeleines, en effet, accusent
indubitablement un seul et même modéle.
Les triptyques sont, l’un près des Fonts baptismaux 2,
l'autre à la chapelle du Calvaire (3.
Ces tableaux, que peu d'amateurs remarquaient et où
on ne distinguait presque plus rien, tellement ils avaient
été brûlés par la chaux des badigeonneurs et altérés par
le vernis à voiture dont on n'avait pas craint de les
(1) Ce tableau qui avait beaucoup souffert a été restauré par M.
Demory. Doncre en a fait une copie qui est au musée.
(2) Lors de la réouverture des églises, ce triptyque fut placé à
Saint-Charles.
(3) À la mêine époque, ce triptyque fut placé en l'église de Saint-
Etienne. (Inventaire de la Cathédrals.)
—UL —
encrasser, quoiqu'ils fussent points à l'œuf; vernis qui
les avait horriblement craquelés et évcaillés; ces tableaux,
disons-nous, depuis leur restauration réapparaissent dans
leur fraicheur premiére.
” Exécutés au commencement du XVI° siécle, ainsi que
l'établirait leur faire, si ne se lisait sur l’un d’eux la date
de « mars (528 », ils appartiennent à ce genre archaïque
illustré par les Van Evck (Hubert et Jean de Bruges), le
mystique, l'idéaliste, le mélancolique, l'incomparable
Hemling, Rogier de Bruxelles {1}, Jean de Maubeuge, Lan-
celot Blondeel et Jehan Bellegambe, l'auteur du fameux
retable de l'abbaye d'Anchin, que le docteur Escallier a
légué à Notre-Dame de Douai, où malheureusement il
s'est déjà beaucoup détérioré.
Au plus grand des deux triptyques, le panneau central
représente l'adoration des Mages; le volet de droite,
celle des bergers ; celui de gauche, une femme en habit
religieux apporlant le berceau de l'Enfant-Jésus, dont un
petit ange dispose la lavette dans une corbeille d'osier.
Ces scènes se passent dans un milieu d'architecture
renaissance, d'une ornementation intérieure excessive-
ment riche. Les arrière-plans offrent des constructions
du temps, d'autant plus curieuses, qu'il en reste moins
aujourd'hui. Celles du volet gauche rappellent beaucoup
les monuments hispano-flamands. =
Les chairs des figures sont traitées avec la plus exquise
(1) Rogier Van der Weyden, que l’on appelle également Rogier de
Bruges. (Wauters, Revue universelle des Arts, 1853-1856. — Messager
des Sciences historiques, 846, p. 130 à 137. — Dehaisnes, l'Art chré-
tien en Flandre, p. 157 et suiv.)
— 69 —
finesse; les cheveux si détaillés, que l’on se demande à
l'aide de quel procédé il a été possible d'atteindre un
pareil résultat. Il en est de même d’un vase d'or, ainsi
que des broderies et des pierreries dont sont surchargés
le mage asiatique et l’ange de la corbeille.
Le dallage en inarbre sous les pieds de la Vierge est
frappant (le réalité.
Au second triptyque, le panneau du milieu retrace
un épisode de la Passion : Jésus dépouillé de ses vête-
ments pour être crucifié. Au volet droit, saint Antoine de
Padoue lit ses heures ; au volet gauche, un ange panse
la plaie de saint Roch. Tout cela est fait sur fond de
paysage, avec un encadrement architectural à chaque
volet.
Comme dans le premier tableau, la tradition n'est nul-
lement respectée. Les personnages, rapière et dague au
côté, en haut-de-chausses et pourpoints avec crevés à
l'espagnole, sont costumés suivant la mode d'alors.
Bien que la tonalité de cette peinture soit plus dorée
que celle du triptyque précédent, dont la gamme est sur-
tout bleue, et dont les figures moins classiques et moins
modelées peut-être, ont tout à la fois plus de délicatesse
et de naïveté; il cest pourtant certain que ces deux œu-
vres, où l'on retrouve dans les figures les ciels, les loin-
tains et les motifs architectoniques, etc... même goût,
mêmes effets et même touche, appartiennent au même
maitre,
Mais quel est-il ?
À la page 245 de son Abbaye d'Anchin, traitant du
retable polyptyque qu'il avait su reconstituer, et dont il
était le glorieux et l'amoureux propriétaire, M. Escalli r
—_ 63 —
écrivait : « Comparaison faite avec les ouvrages authen-
« tiques et connus comme étant de Jean Hemmelinck,
« où Memmelinck, le peintre de Maximilien [*", notam-
« ment avec la châsse de sainte Ursule et les tableaux
« diptyques que l’on voit à l'hôpital St-Jean de Bruges,
« les hommes compétents s'accordent à attribuer le dip-
« tyque d’Anchin à ce grand artiste, qui vivait à la fin du
« XV° siècle et même au commencement du XVI siècle. »
Si cette opinion — moins déraisonnable assurément
que celle de conservateurs de grands musées, donnant
bravement à Hemling, qui jamais n'a peint qu'à l’albu-
mine, la paternité de trés médiocres peintures à l'huile
— pouvait être admise, nous affirmerions immédiatement
que les triptyques de la Cathédrale sont également
d'Hemling; car nous allons démontrer péremptoirement
qu'ils sont du maître auquel est dû le retable d'Anchin.
Mais les œuvres d'Hemling, que nous avons vues el
revues à l'hospice St-Jean, n’ont de commun avec ce
retable et nos triptyques que le caractère gothique et
l'exécution à l'œuf. Il faut en effet, malgré la majesté
du Père Eternel et la beauté touchante du St-Jean de
Douai, reconnaitre que quelque soient le mérite de ces
trois tableaux et l'intérêt qu'on leur porte, ils ne peuvent
en aucune facon, en tant que sentiment, finesse et cor-
rection, entrer en lice avec la Chässe de sainte Ursule, le
Mariage mystique de sainte Catherine et l’Adoration des
Mages, du maitre qui, suivant une expression très-juste,
joignait au spiritualisme élevé de Fra-Angelico une habi-
leté supérieure à celle de Gérard Dow (1).
(1) M. Viardot.
re
Ajoutons surabondamment, qu'Hemling étant mort
quelques années avant la fin du XV siècle, ainsi que Île
prouvent deux actes de 1495 et 1499 :1\, il est matériel-
lement impossible que l'abbé d'Anchin, Charles Coguin,
représenté en grand costume dans le rétable, puisse être
de la main de cet artiste; Coguin n'ayant été appelé à la
dignité abbatiale qu’en 1505, c’est-à-dire dix ans après
le décès d'Hemling.
Il est au reste établi, par un document de 1601, qua
découvert à Bruxelles M. Alphonse Wauters ,archiviste
de cette ville {2}, et qu'a reproduit M. Preux ;3;, que le
retable d'Anchin est de Jehan Bellegambe, artiste douai-
sien, dont parlent Guichardin (4) et Vasari (5).
Qu'au surplus, le retable d’Anchin soit ou non de
l'ynaigier Bellegambe, ce qui intéresse Arras beaucoup
moins que Douai, nous avons avancé et nous répétons que
les triptyques d’Arrassontmanifestement du mêmeauleur.
Si le tableau de Notre-Dame et ceux de la Cathédrale
étaient l'un près de l’autre, il suffirait pour toute dé-
monstration de redire ce que déjà nous avons dit de nos
deux triptyques. Partout on voit, dans les figures, les
ciels, les lointains, les motifs architectoniques, même
arrangement, mêmes effets, même touche ; que l'on com-
pare, et l'évidence apparaitra. Mais ces tableaux, n'étant
point ainsi juxta-posés, il faut arriver aux preuves.
(1) Catalogue du musée d'Anvers, p. 31. — Supplément, p. 2.
(2) Bruxelles, broc. in-8°. Devroye, 1862.
(3) Résurrection d'un grand artiste, p. 7.
(#) Description des Pays-Bas. — Description d'Anvers.
(5) Vie des plus excellents peintres.
— 65 —
Et vraiment, c’est l'embarras du choix: car il y a
identité dans l’ensemble et dans les détails des objets à
comparer.
Identité dans l’ensemble : puisque nous retrouvons
dans les premiers plans, dans les plans intermédiaires et
dans les arrière-plans, mêmes dispositions, même carac-
tère, mêmes opposilions, même exécution, même absence
de clair-obseur et de vraie perspective aérienne, même
sécheresse de contours, mêmes qualités, mêmes imper-
fections.
Identité dans les détails. En voici quelques exemples :
Au plus petit des triptyques d'Arras, le Christ a con-
servé le type hiératique des maîtres mosaïstes, bysan-
tins et colonais : le torse est peu modelé, les jambes et
les bras sont maigres et raides. Répété deux fois dans
le retable d’Anchin, le Christ offre absolument le même
personnage, le même manque de modelé, la même mai-
greur et une raideur égale.
La Vierge du grand triptyque d'Arras a le poignet
gauche assez mal emmanché, les yeux trop petits, la tète
trop allongée et entourée de rayons d’or. Au retable
d'Anchin, Marie reproduit le même caractère et les
mêmes rayons.
Dans le grand triptyque d'Arras, l’ange à la corbeille a
le nez retroussé, les yeux fendus à la chinoise, les ailes
bizarrement faites de plumes de paon. Ces plumes se
retrouvent chez tous les anges du retable d’Anchin, et
le nez retroussé et les yeux chinois à l'ange tenant un
mirouer et à celui jouant avec un moulinet.
Toutes les scènes du grand triptyque d'Arras se pas-
sent dans un milieu d'architecture renaissance, avec force
b
= 66 =
colonnades en marbre rougeätre, force statuettes blan-
ches, et des monuments de la mème époque dans les
arriére-plans ; mêmes choses au retable d'Anchin.
La tête de saint Pierre du retable d'Anchin est la mème
que celle du saint Antoine et du Mage des deux trip-
tyques d'Arras.
Derrière le Mage se voit à Arras un gentilhomme l'épée
au côté, tournant le chef à droite, regardant à l'opposé,
et montrant du doigt ce qui se fait au premier plan. Ce
personnage est exactement reproduit dans la mème atti-
tude à la suite de l'empereur au retable d'Anchin. Seu-
lement, il a un costume plus noir et tient de la main
gauche, non plus sa toque, mais une épée.
Au grand triptyque d'Arras, on remarque des cartou-
ches où sont inscrits des passages de l'Ecriture-Sainte.
Mèêmes cartouches de même couleur, mêmes leltres go-
thiques jaunes dans le retable d'Anchin.
Aux deux triptyques d'Arras, des roches bleues se
profilent sur le ciel qui, bleu dans le haut, a graduel-
lement passé au blanc vers le bas. Mèmes ciels, mêmes
dégradations, mêmes rocs au retable d’Anchin.
Insister davantage deviendrait fastidieux. Il y a déjà
luxe de preuves; ne néglhigeons pas pourtant une preuve
de preuve, afin de convaincre les plus récalcitrants, si
par hypothèse il s'en rencontrail.
Le musée de Douai posséde, de Bellegambe, les volets
d’un autre tableau que l'on pense avoir orné la chapelle
de la confrérie de l’Immaculée-Conception aux Récollets-
Wallons (de Douai). Ces volets, décrits par MM. Cahicr (1)
(1) Mémoires de la Société de Douai, 2° série, t. IV.—Appendice, p. 21.
=, =
et Debaisnes (1), sont peints en grisaille sur une face et
recouverts sur l’autre de peintures polychromes. Ils
offrent, avec les tripltyques d'Arras et le retable d’An-
chin, les mêmes points de repère et de ressemblance.
Mème archilecture, mêmes colonnades, même sta-
tuaire, mêmes cartouches, mêmes légendes.
Même ange au nez retroussé, aux yeux fendus à la chi-
noise, aux ailes en plumes de paon.
La tête de saint Roch, du petit triptyque d'Arras, a
été répétée en grisaille, sans la moindre modification,
dans le saint Joachim de la scène de l’Agneau pascal du
tableau du musée.
Enfin au panneau central du grand triptyque d’Arras,
nous avions considéré comme un repeint archi-maladroit
le morceau de ciel qui, bleu de Prusse dans le haut,
devenait dans le bas très-blanc, sans transition autre-
ment ménagée que par une arcade n'élant nullement de
nature à expliquer le contraste choquant de ces deux
tonalités (2). Eh bien, cette singularité se retrouve iden-
tiquement, dans les mêmes conditions, au tableau du
musée de Douai (3).
(1) Art Chrétien, p. 236 et suivantes
(2) Co contraste est tellement criant, que M. Demory avait été sol-
licité par plusieurs personnes de gratter on de glacer le ciel, afin d’en
atténuer les tons: mais, partageant notre avis, l'artiste s’est refusé à
assumer cette responsabilité. Bien lui en a pris.
(3) Postérieurement à la lecture de cet article en séance académique,
des photographies exécutées d'après les triptyques de la Cathédrale
ont élé portées à Bruges; et, à première vue de la reproduction du
plus grand de ces tableaux, les amateurs Brugeois se sont écriés : —
« Ah! ceci est du peintre de Douai. »
_ G8 —
Que dirait de plus une signature ?
Huit jours s'étaient écoulés depuis que nous avions
fait avec M. Demorvy ces constatations, lorsque nous par-
vint la brochure de M. Preux, où l'on voit à la page 14 :
« Il existe à la Cathédrale d'Arras deux p'tits triptrques
« que beaucoup de connaisseurs rapprochent du retable
« d’Anchin, car ils offrent à peu près les mêmes carac-
« tères; l’un d'eux porte la date de mars 1528. Ici en-
« core les dates autorisent la supposition ; nous signa-
« lons donc ce point aux investigations des érudits. »
Que le rapprochement ait eu licu, ricn de surprenant ;
mais ce rapprochement fait, nous comprenons mal que
ces doutes et ces simples suppositions nous aient permis
de répéter l’Eureka d'Archiméde.
Adoptant la manière de voir de MM. Cahier et Dechais-
nes, M. Preux dit ensuite : « Mais nous n'hésitons pas
« à croire que notre compatriote est l'auteur des deux
« volets polvchromes consacrés à l’Immaculée Concep-
« tion, et qui se trouvent au musée de Douai. Nous ne
« parlons pas des grisailles qui forment l'extérieur de
« ces volets, ct qui sont, ou plus modernes, ou certai-
« nement d'une autre main. »
Pourquoi donc? Comment expliquer que l'extérieur
des volets soit resté à exécuter, ou ait été exécuté par
un autre artiste ? Moins préoccupé de la scholastique go-
thique, Bellegambe a, dans la grisaille, procédé plus lar-
gement que dans les parties polychromes surchargées de
détails et traitées presque en miniature ; cela devait être,
et cela est constamment ainsi, et cela n’établit aucune
divergence entre le faire de la face intérieure et celui
de la face extérieure de ces volets : comme M. Preux
— 60:
pourra facilement s’en convaincre en se livrant à un
nouvel examen, et en comparant la tête de saint Roch
d'Arras, avec sa répélition en grisaille dans le tableau
du musée de Douai.
Terminons sur les triptyques de la Cathédrale par une
double observation.
D'abord, ils ne sont nullement petits, puisque le pre-
mier mesure un mêtre quatre-vingt-cinq centimétres de
haut, cadre non compris, et que le second a des dimen-
sions presque égales.
Ensuite, ils ont une valeur sortie. M. Escallier
a, en cffet, refusé de vendre son retable au roi de Prusse
pour 80,000 fr., et après la mort du docteur, M. Besson,
alors préfet du Nord, a, en présence de M. Maurice,
maire de Douai, et du sous-préfet de cette ville, demandé
au doven de Notre-Dame, s’il consentirait à le céder
pour 500,000 fr., choses que nous savons personnel-
lement, pour les lenir de M. Escallier, de M. Robaut et
de M. le doyen.
Les triptyques de la Cathédrale ont été encadrés par
un mème artiste. Les cadres ajourés dans les rinceaux et
les enroulements desquels se joue tout un monde d’anges
et de chimères, dénotent la même conception, accusent
le même ciscau et sont d'une beauté réellement excep-
tionnelle. Au bas du plus grand, on distingue des mitres
abbatiales; dans les motifs du plus petit, s'agencent les
ours de saint Vaast, portant des écussons aux armes du
Castrum Nobiliacum et à d'autres armoiries particulières,
celles sans doute du donateur, d'où la preuve que ces
tableaux proviennent de l’ancienne abbaye de St-Vaast.
Leur restauration était d’une difficulté effrayante :
— 70 —
peints à l'œuf, en effet, ces panneaux ne pouvaient sup-
porter ni lavage, ni l'emploi des alcools. Il fallait, choses
épineuses, trouver le moyen de faire réadhérer au bois
la couleur écaillée partout, soufflée en maintes places,
prête à tomber, et enlever d’affreux repeints à l'huile et
des mastics de vitrier. Toutes ces difficultés ont été fort
heureusement vaincues par M. Demory; on ne saurait
trop l’en féliciter.
Une chose reste à faire cependant. En raison des va-
riations de température qu'elles subissent, de l’action
solaire qu’elles éprouvent et des brouillards qui s’y for-
ment, les églises sont toujours très-funestes aux pein-
tures. Ces causes délétères agissent particulièrement dans
la Cathédrale, excessivement humide et percée de nom-
breuses fenêtres dont rien ne vient atténuer le jour. Il
serait indispensable qu’une serge verte protégeàt ces
triptyques — d'autant plus sensibles qu’ils sont peints à
l'albumine—contre les dangers que nous venons de
signaler.
Au bras de croix de droite, on remarque le magni-
fique Van Thulden, que l'on peut considérer, dit-on,
comme l’œuvre la plus importante, la mieux réussie et
la mieux conservée de ce maitre.
Au haut de cette toile, apparail majestucusement dans
une lumineuse auréole la Sainte-Trinité.
Du flanc droit du Christ, part un filet de sang qui
tombe en une fontaine dont nous allons parler.
Au-dessous, à gauche, couronne en tête, vêtue d’une
longue robe bleue brodée d’or et de perles, et portée
sur un chœur d’Anges chantant ses louanges, la Vierge
fait jaillir de son sein un lait qui va se mèler au sang
de son fils, et tombe dans le même récipient (1).
Un peu plus bas, à droite, saint Bernard agenouillé
que couronne un ange, dominé lui-même par trois autres
anges personnifiant les Vertus Théologales, tient à la
main, tout arrosée du sang de Jésus et du lait de Marie,
la plume avec laquelle il a écrit le #emorare, l’Ave Maris
Stella, les commentaires du Salve, et parait en extase
devant la Vierge.
Au-dessous de saint Bernard, est la fontaine de la
Sagesse qu'’ornent les attributs des quatre Evangélistes,
que surmontcnt les clefs de saint Pierre, qu'éclaire la
lampe de la Vérité, et au bas de laquelle l'hydre de l’Er-
reur souffle, en rugissant, ses ténèbres et ses flammes
impuissantes. Sur cette fontaine se groupent cinq petits
anges : le premier, figurant l’Innocence, tient une bran-
che de lys, emblème de la Pureté; le second—la Macé-
ration, —porte une discipline et foule aux pieds une cou-
ronne; le troisième—la Prière, —prie incliné; le quatrième
— la Vigilance, —veille attentivement sur la lampe confiée
à sa surveillance ; le cinquième — la Puissance, — porte
un sceptre de roi.
Au-dessous de la Vierge, des moines dominicains,
bénédictins, franciscains, etc..., viennent recucillir dans
leurs écritoires le mélange de sang et de lait qui coule
de la fontaine.
(i) Nous n'avons pos indiqué ce tableau dans la nomenclature don-
née au début de cet article, parce qu'il n’a pas élé sauvé par Doncre,
mais : « offert de 1828 à 1830 à Mgr de la Tour d'Auvergne par une
« dame d'Amiens de Sa connaissance, qui avait éprouvé des revers de
« fortune, » (Inventaire de la Cathédrale.)
— 9
Au loin, on entrevoit vaguement Pégase, traversant
l'espace après avoir, d'un coup de son sabot, fait jaillir
de l'Hélicon la fontaine Hippocrène, où plusieurs poëêtes
puisent l'inspiration; au pied de cette montagne, Minerve
casquée, portant l'égide et appuyée sur sa lance, est sa-
luée par différentes figures mythologiques, Apollon el
les Muses très-probablement ; plus bas, un trou noir et
béant comme l'entrée de l’Erébe. Peut-être cela signifie-
t-il qu’il y a loin de la sagesse humaine et de ses déités,
depuis longtemps éclipsées, à l’infaillible et immuable
sagesse divine ; que l’une ne conduit qu’à l’abime, tandis
que l’autre mène au ciel (1).
Quoiqu'il en soit, ce tableau dans lequel règne un cer-
tain sensualisme de formes, et dans lequel aussi le svm-
bolisme chrétien s'allie à l’allésorie mythologique, n'est
point à l’abri de toute critique. Mais quelle coloration,
quelle fraicheur, quelle harmonie rosée, quelles carna-
tions, quelle brillante exécution !
Vu au travers l'atmosphère d'or qui le voile à demi,
le Christ est d'une noblesse vraiment céleste, ct cette
fois traduit bien l’'Homme-Dieu.
La Vicrge, si elle ne rend pas précisément la chaste
et l'immaculée souveraine du ciel, représente au moins
l’une des plus belles reines de la terre; la tête esl aris-
tocratique, et les mains effilées sont d’une blancheur et
d'une finesse sans égales.
Quant aux Anges, presque entièrement quoique tres-
décemment nus, ils sont aussi, comme couleur et comme
(1) Au bas d’une composition allégorique de Martin de Voss, gravée
par Jean Sadeler, on trouve un Mont Parnasse avec Apollon, les Muses
et Pégase, dont Van Thulden paraît s'être beaucoup inspiré.
nn =
lignes, d'une délicatesse et d’une richesse exception-
nelles. Celui surtout qui lève le bras et parait diriger le
chœur est d’une perfection que l’on ne saurait guère
dépasser (1).
C'est ici Le lieu de disculper M. Demory de l'accusation
aussi retentissante qu'imméritée que lui a valu la res-
tauration de cette toile.
Quand après leur décrassement réapparurent les chairs
dans leur éclat primitif, Mgr Parisis trouva, l’on ne sau-
rait l'en blâmer, que la gorge de la Vierge était insufi-
samment couverte, et pria M. Demory de la voiler davan-
tage. L'artiste, l’on ne saurait l'en blâmer non plus, s’y
refusa nettement en disant que porter la maïn sur un
chef-d'œuvre de Van Thulden serait un attentat de lése-
peinture auquel rien ne saurait le résoudre. Peu habitué
à des résistances aussi absolues, l'évêque déclara qu’en
ce cas le lableau ne rentrerait plus dans la Cathédrale.
Grâce à des pourparlers nouveaux, une transaction inter-
vint : M. Demory fit au pastel la gaze qu'exigeait Sa
Grandeur, et le tableau fut replacé.
Advint un touriste qui, entendant parler de la modifi-
cation et la prenant pour un repeint, prononça le mot de
vandalisme qu'écho de cette indignation, colporta par
toute la France un journal dont le nom nous échappe
aujourd’hui.
(1) « Cette toile, qui commençait à se détériorer, fut restaurée en
1862, avec beaucoup d'intelligence, par M. Demory-Herbet, peintre
d'Arras; il a fallu détacher une couche épaisse et empâtée de pous-
sière. L'artiste a eu le talent de faire revivre cette œuvre d’un grand
maître, que l'on croit n'avoir pas été copiée. »
(Inventaire äâe la Cathédrale.)
74 —
La grande ire fût immédiatement tombée et le journal
cût réservé ses foudres pour une autre circonstance, si,
mieux informé ou plus clairvovant, le touriste avait su
que le prétendu repeint si criminel était un pastel par-
faitement innocent qu'un coup de mouchoir eut suffi à
faire tomber aussi.
SAINT-NICOLAS.
Les deux remarquables tableaux sur bois que ren-
ferme l'église Saint-Nicolas, sont les volets récemment
dédoublés d’un triptyque, dont le panneau du milieu a
disparu sans laisser de traces (1).
D'un côté, sauf quelques chairs et quelques acces-
(1) MM. d'Héricourt et Godin (Rues d'Arras, tome 11, p. 305 et 3ü6)
disent que ce panneau n'était autre que le tableau représentant l'his-
toire de l’ancien et du nouveau Testament, conservé dans la même
église. |
Ceci est une erreur évidente. Indépendamment de ce que, comme
école, agencement et exécution, ce tableau n'a pas le moindre rapport
avec ces prétendus volets, les dimensions respectives de ces œuvres
essentiellement différentes et souverainement disparates, s opposent
invinciblement à ce qu'elles aient jamais pu constituer le même trip-
tyque.
YŸ compris son ancien cadre, en effet, qui n’a été ni changé ni mo-
difié, ce tableau est loin d'atteindre la hauteur et la largeur des volets
dont s'agit sans leurs cadres. °
Ces peintures proviennent de l'ancienne Cathédrale, à laquelle, suï-
vant une tradition « que n'’appuie d'ailleurs aucun témoignage histo-
rique, » elles auraient été envoyées par la cour de Rome, protectrice
de cette église, depuis que Clément VI s'était élevé du siège épiscopal
d'Arras à la chaire de Saint-Pierre. (Rues d’Arras, 10c0 citato.)
Re
soires, ces volets avaient été traités en grisailles ; sur
l'autre face, au contraire, ils avaient reçu des peintures
polychromes.
Les grisailles nous offrent, à la partie supérieure, les
quatre principaux pères de l'Eglise : saint Jérôme, saint
Ambroise, saint Augustin, saint Grégoire. A la partie in-
férieure, la Vierge assise, tenant sur elle l’Enfant-Jésus;
en face, un abbé agenouillé, les mains jointes, serrant
contre lui sa crosse et ayant à ses genoux sa mitre et ses
armoiries (1).
Ces grisailles sont d’un grand fini (2).
Les peintures polychromes retracent deux épisodes
de la Passion, le Christ tombant sous la Croix et la Mise
au Tombeau.
Dans la première de ces scènes, Jésus, dont la tête est
très-belle, s’affaisse au moment où sainte Véronique va
lui essuyer la face. A leur suite, vient la tourbe des bour-
reaux et des insulteurs. Plus loin, se montre l’escorte de
soldats romains. Plus loin encore, la mére du Sauveur
précédant les saintes femmes et quelques disciples.
Dans la seconde, Jésus est mis au sépulcre par les per-
sonnages traditionnels. Derrière le groupe juif sont trois
figures, dont une dame, costumées suivant le goût du
XVI° siècle, trois portraits assurément. Celui de la dame,
enlevé sans ombres, à la manière de Pourbus et des
vieux maitres, est fort caractéristique. Au fond se voit
la descente de croix.
(1) L'abbé donateur du triptyque très-certainement, c'est donc un
portrait; nous serions également porté à croire que la Vierge en est
un autre.
(2) Elles ont été restaurées par M. Demory.
= 10 —
L'une de ces deux peintures, dont l'accent dominant
est le rouge, porte au bas cette mention : « 4. 4577.
Petrus Claeiss fecit. » Il serait plus que temps de les res-
taurer, si l'on ne veut les voir se perdre complètement,
ainsi que doit le faire craindre leur état déplorable.
CHAPELLE DES DAMES AUGUSTINES.
Au-dessus de l'autel est un tableau de grande dimen-
sion, suffisamment conservé.
Il représente la Sainte-Famille.
Au milieu de la toile, la Vierge, assise, tient l’Enfant-
Jésus deboul, à qui saint Jean-Baptiste à genoux, égale-
ment tenu par sa mére agenouillée aussi, offre un phy-
lactère portant ces mots : « Ecce agnus Dei, qui tollit
peccata mundi. » Derrière sainte Elisabeth et saint Jean
est saint Joseph assis. À gauche de la Vierge et derrière
elle sont sainte Anne assise, regardant l’Enfant-Jésus, et
saint Joachim qui debout écoute ce que semble lui dire
saint Joseph. |
Dans le haut voltigent deux anges. L'un, vu de face,
apporte une couronne ; l’autre, vu de dos, lève un coin
de draperie qui permet de voir un bout de paysage.
Cette œuvre, qui nous paraît avoir plus de caractère
que de finesse, rappelle à la fois l'école du Poussin et
les maitres italiens.
PALAIS DE JUSTICE.
Repoussé par un ciel noir, dont les teintes se dégra-
or
dent insensiblement jusqu'à la ligne d'horizon, le Christ
du tribunal se recommande par un torse très-doucement
modelé, une draperie fort heureuse et une grande har-
monie.
Doncre, qui a copié ce tableau (1), en faisait le plus
grand cas, et il a de fait un aspect dont, malgré la
gamme sombre, a été séduit M. Corot, lorsque nous le
lui fimes voir en compagnie de Dutilleux.
On se plait à attribuer cette œuvre à Van Dyck. Nul
plus que nous ne désirerait qu'il en fût ainsi, mais quoi-
que cela ne soit ni impossible ni improbable, nous n'ose-
rions l’affirmer (2).
(1) La copie de Doncre est dans la Cathédrale.
(2j) Ce tableau a été restauré par M. Demory.
LE
TOMBEAU DE ROBERT D'ARTOIS
et de
JEANNE DE DURAZZO,
Par M. DE LINAS,
Hembre résidant.
Les souvenirs de la patrie éveillent toujours un sen-
timent de respect filial dans l'âme du voyageur qui les
rencontre à l'étranger ; s'ils appartiennent à cette natio-
nalité restreinte, la province, intermédiaire naturel entre
la grande patrie et la famille, l'émotion n’en est que
plus vive.
Quoique les divisions territoriales de l’ancienne mo-
narchie française aient aujourd'hui fait place aux Dépar-
tements, elles persistent obstinément à l’état moral. Les
dénominations, Provençaux, Alsaciens, Bourguignons,
Auvergnats, Bretons, Languedociens, Picards, Flamands,
Artésiens, ont bien pu être effacées sur la carte admi-
-nistrative, elles sont encore profondément enracinées
dans les esprits : on n'en reste pas moins bon Français
pour cela.
— foi —
La religieuse pensée qui m'engage à publier une courte
note recueillie bien loin de l’Artois sera donc, j'en suis
sûr, appréciée comme elle doit l'être.
Dans le mur de clôture du chœur de San-Lorenzo,
église conventueile des Fréres-Mineurs, à Naples, est
encastrée une dalle de marbre blanc sur laquelle j'ai
relevé l'inscription suivante :
IOANNA DYRACHII DVX CAROLI DVCIS
F.
MARGARITÆ REGINÆ MAIOR NATV
SOROR
ROBERTVSQVE ATREBATENSIS EIVS VIR
VENENO OB REGNI SVSPICIONEM
IMPIE NECATI
OC CONDVNTVR TVMVLO
A PENE DIRVTO GENTILITIO SACELLO
VC TRANSLATO
DEVOTA AC PIA P. IANVARII ROCCHI OPERA PATRVMOVE
cox(ventus)
RESTITVTO
AC DIVO ANTONIO DIVISQVE LVDOVICIS
FVLGENTISSIMIS MINORVM SYDERIBVS
D.
ANNO SALVTIS DIC 19 C XXXIX.
Au-dessus de cette dalle, qui fait face à la porte de la
sacristie, on voit, à cheval sur la crète du mur, un sar-
cophage rectangulaire en marbre blanc, semé de fleurs-
de-lys et supporté par trois figures en pied. Il est orné
de bas-reliefs circulaires, représentant à mi-corps le
— 80 —
Christ, la Vierge et sain! Jean ; deux anges accostent le
médaillon du Christ. Le monument est cuc'onné par les
statues de Robert et de Jeanne, couchées sur un lit à
baldaquin dont deux anges soulèvent les rideaux.
La tombe des rejetons de l'illustre maison d'Artois est
placée à une certaine hauteur ; l'un des grands côtés se
trouve entièrement caché par les boiseries du chœur : il
n'est donc pas facile de déchiffrer l'inscription en lettres
gothiques qui court sur la frise du sarcophage. Heureu-
sement un chroniqueur napolitain, D. Cesare d'Engenio
Caracciolo, nous a conservé le texte entier de cette épi-
taphe ; le voici :
Hic iacent corpora illvstrivm Dominorvm Dni Roberti de
Artois et Dnæ loannæ Ducissæ Dvracii conivgvm qvi obi-
ervnt Anno Domini 1387 die 20 mensis Iulii ro Indict. (1)
Les personnages dont il est ici question sont : d'abord,
Robert d'Artois, qualifié comte d’Eu par quelques-uns,
fils de Jean, comte d'Eu, et d'Isabelle de Melun, petit fils
conséquemment de Robert IIT d'Artois, comte de Beau-
mont-le-Rocer, pair de France, ce dernier très-connu
dans l'histoire pour ses procès et sa condamnation (2);
(1) Napoli sacra, p. 115. Naples, 1624, in 4°.
(2) Philippe d'Artois, comte d'Eu, frère cadet de Robert d’Artois-
Durazzo, eut de Marie de Berry un fils, Charles d'Artois, comte d'Eu,
seigneur de Saint-Valery et d'Houdain, créé pair de France en 1158.
Charles mourut le 25 juillet 1472, ne laissant pas d'enfants de ses
deux femmes, Jeanne de Saveuse et Hélène de Melun ; avec lui s’étei-
gnit la première maison d'Artois, issue en ligne directe du troisième
fils de Louis VIII. — V. le P. Ansclme, Hist. généal. de la maison de
France, t. 1, p. 386 à 391.
cnsuite, Jeanne, fille aînée de Charles de Sicile, duc de
Durazzo, et de Marie de Calabre. Jeanne, héritière du
duché à la mort de son père qui ne laissait pas de pos-
térité masculine, avait épousé en 1366 Louis de Navarre,
comte de Beaumont-le-Roger ; devenue veuve en 1372,
elle se remaria avec Robert et décéda le même jour que
son second époux, 20 juillet 1387 (1).
Marguerite de Durazzo, femme de Charles IIL, roi de
Naples, était la sœur cadette de Jeanne. Soupçonneuse et
vindicative, Marguerite se serait débarrassée par le poi-
son d’un beau-frère et d'une sœur dont elle redoutait les
ambiticuses menées; Caracciolo rapporte cette accusation
comme un fait généralement admis de son temps (2).
L'inscription commémorative, au nom près des assas-
sins, vient confirmer le crime dénoncé par Caracciolo;
mais la dale unique du double décès, gravée sur l’épi-
taphe originale, parle assez clairemeni dans son élo-
quente concision pour qu'il soit inutile de chercher ail-
leurs le témoignage du fratricide. |
Robert et Jeanne avaient élé inhumés dans l’une des
cinq chapelles ravonnantes de l’abside, où on leur érigea
d'abord le monument décrit ; il y resta jusqu'en 1639,
suivant l'inscription commémorative, et c'est là qu'il fut
étudié par Caracciolo. Cette chapelle était dite de la
Reine, parce qu'elle avait été fondée par Marguerite en
(1) Hist. généal. etc.,t 1, p. 418.
(2) « Nella stessa cappella si vede il sepolcro di Roberto d'Artois, e
con lui fù sepolta Giovanna Duchessa di Durazzo sua moglie, i quali
morirono in uno stesso piorno, si crede per gelosia del Regno fussero
altossicati per ordine della Reina Margherita. » Napoli sarra, p. 115°
— V. encore Villani. 1. 12, et l’Hist. généal. etc., t. 1, p. 389.
= N9'
mémoire de son père, décapité à Aversa sur l'ordre de
Louis, roi de Hongrie; le 25 janvier 1347, indiction 1,
d'après l'épitaphe publiée par Caracciolo ; le 23 janvier
1348 selon le P. Anselme (1). Outre les tombes de Charles
de Durazzo et de Robert d'Artois, on voyait encore dans
la Chapelle de la Reine les sépultures de Marie, fille de
Charles III et de Marguerite, morte au berceau en 1371.
et de Jeanne Oregli, femme du président Mclazone Funi-
cella, dame d'honneur de la trop célèbre reine Jeanne , 2°.
La translation du cénotaphe de Robert d'Artois à la
place qu'il occupe aujourd'hui eut lieu en 1639, lorsque
le Provincial des Fréres-Mineurs, Janvier Rocco, issu
d'une noble famille napolilaine alliée aux Molosacchi,
princes d'Epire (3), consacra la Chapelle de la Reine aux
saints, Antoine de Padoue, Louis de France et Louis d'An-
jou. La position nouvelle, assignée au monument, n’offrait
rien qui blessät les usages recus alors ; en effet, Carac-
ciolo dit qu'au-dessus de l'entrée du chœur, côté de la
sacristie, est le tombeau de Catherine d'Autriche, épouse
de Charles, duc de Calabre, morte le 15 janvier 1393 (41.
Ce dernier cénotaphe n'a pas bougé; je l'ai encore vu
perché au sommet du mur de clôture, à l'entrée des
stalles, en avant de la tombe de Robert. Il consiste en
un sarcophage de marbre blanc entouré de statues : la
face antérieure est ornée des médaillons du Christ, de
la Vicrge et de saint Jean; la face postérieure montre
(1) Napoli sacra, p. 115; Hist. généal., etc., t. 1, p. 417.
(2) Napoli sacra, p. 115 et 116.
(3) Napoli sacra, p. 111.
(4) Napoli sacra, p. 112.
ss 89 —=
trois autres médaillons, saint François d’Assise entre un
saint et une sainte. Quatre colonnes lorses en mosaïque,
reposant sur de grands lions, supportent le dais dont
les tvmpans sont décorés de bas-reliefs sur fond de
mosaïque; la sculpture tournée vers le maitre-autel re-
présente le Christ dans une gloire accostée de deux
anges. L'épitaphe qui contourne le sarcophage ayant été
publiée par Carracciolo, je trouve inutile de la repro-
duire ici.
COMMUNICATION
RELATIVE AUX
NODULES PHOSPHATÉS
du Pas-de-Calais,
PAR M. PAGNOUL,,
Hembre résidant.
— {ir —
Les principes nutritifs que le sol doit fournir aux
plantes et qu'il ne renferme cependant, surtout à l'état
assimilable, qu'en quantité restreinte, sont : l'azote, l'a-
cide phosphorique, la potasse, la chaux. Tels sont donc
les principes qu'il faut constamment lui restituer et dont
l'ensemble constitue ce que l'on nomme aujourd'hui,
depuis les savants travaux de M. G. Ville, l'engrais com-
plet.
La culture intensive, provoquée par une consomma
tion toujours croissante, réclame donc chaque année des
quantités de plus en plus grande de ces substances, d'où
résulte la nécessité de chercher de nouvelles sources
capables de les produire.
6. —
L'azote n'est encore fourni que par les matières ani-
males, par les eaux d'épuration du gaz d'éclairage et par
les guanos, dont les gisements s’épuisent; mais les re-
cherches récentes faites en Italie, par M. Ville, permet-
tent d'espérer qu'on pourra l’extraire industriellement,
à l’état de sels ammoniacaux, des suffioni de la Toscane
et peut-être même de certains volcans arrivés à leur
période d'apaisement. On en trouverait une source indé-
finie, si l'on parvenait à fixer à l'état de combinaison
assimilable l'azote libre de l'air.
La potasse, extraite des cendres des végétaux et par
conséquent prise au sol même, lui est maintenant resti-
tuée en partie par les engrais chimiques, à l'état de
salpêtre ou même de carbonate ; mais les eaux mères de
nos marais salants, autrefois rejetées comme inutiles, en
contiennent des proportions notables, qui, aujourd'hui,
sont extraites et livrées à l’agriculture. Enfin, les mines de
sels alcalins découvertes récemment à Stassfurt pourront
suflire pendant longtemps à la consommation de l’Europe
centrale.
La chaux se trouve abondamment partout à l’état de
carbonate et de sulfate, mais il n’en est pas de même de
l'acide phosphorique que certaines contrées sont obligécs
d'importer à grands frais.
L’acide phosphorique, de même que la potasse, n'existe
dans le sol que dans une proportion relativement très-
faible et ils s'y trouvent l’un et l’autre sous deux formes
très-différentes; une partie seulement est à l’état assimi-
lable, le reste est engagé dans des combinaisons insolu-
bles et représente la richesse mise en réserve pour
l'avenir. Cette partie, en effet, ne se transforme que
= 1% =
lentement en matière soluble, sous l’action des agents:
atmosphériques. |
On donnait autrefois au sol, par la jachère, le temps
d'opérer celte transformation, mais l’activité de travail
qu'on lui impose aujourd’hui ne s’accommode plus de ces
lenteurs; il faut donc lui fournir ces aliments à la produc-
tion desquels il ne peut plus suffire, que le fumier ne
peut plus lui restituer qu'incomplètement et dont cer-
taines terres, d’ailleurs, sont réellement dépourvues.
Ainsi la Bretagne contenait, il y a une quarantaine
d'années, 900,000 hectares de terres incultes et la plus
grande difficulté que rencontrait leur mise en valeur
était leur pauvreté en acide phosphorique. Le défriche-
ment devint en effet possible et profitable lorsqu'on eut
constaté cette cause d'infertilité et qu'on l'eut fait dispa-
raître par des importations de phosphates de chaux et
de noir animal évaluées dans la seule période décennale
de 1850 à 1860 à 41,000,000 de francs. Les conséquences
de cette découverte, due particulièrement à M. Favre,
maire de Nantes, et à M. Bobierre, directeur du labo-
ratoire de cette ville, ont été de quadrupler la valeur et
le revenu des propriétés, de tripler les salaires et d’aug-
menter d'une centaine de mille la population des cinq
départements de la Bretagne.
L'Angleterre a reconnu aussi depuis longtemps l’effi-
cacité des phosphates, et elle en emploie annuellement
200,000,000 kilog. environ.
_ L'acide phosphorique est fourni par les os employés
directement, par le noir animal qui provient de leur
calcination, par les coprolithes et les nodules phosphatés,
ne
par l'apatite de Norwège, par la phosphorite d'Espagne
et par les guanos.
Les coprolithes, attribués faussement sans doute à des
excréments fossiles. ont été remarqués pour la première
fois, par le docteur Buckland, dans les assises inférieures
du terrain liasique. Les nodules phosphatés se trouvent
dans les terrains crétacés inférieurs, c’est-à-dire dans les
étages dela craie chloritée et du grès vert, et particulière-
ment dans une couche argileuse désignée sous le nom de
Gault.
Le congrès scientifique tenu à Arras en 1854, s'était
déjà occupé de l'emploi des phosphates de chaux na-
turels et de leur existence dans le Nord de la France.
M. Elie de Beaumont avait signalé des nodules dans la
craie chloritée, ct M. Delanoue annoncail la découverte,
dans les environs de Lille, d'une couche de phosphate
calcaire d’une certaine étendue.
Depuis cette époque, l'exploitation des nodules phos-
phatés a pu se faire industriellement et sur une très-
grande échelle dans les départements des Ardennes et de
la Meuse. Or, il résulte des observations de M. Dusouich,
confirmées par celles de notre collègue, M. Coince, qu'il
existe autour du Boulonnais une couche formée par les
argiles du Gault et de même nature que les terrains
exploités dans les Ardennes et dans la Meuse pour l’ex-
traction des phosphates.
Cette couche, qui part de Nesle et du Nord de Neuf-
chatel, passe par Tingrv, Desvres, Lottinghen, Quesques,
Escœuilles, Longueville, Colcmbert, Fiennes, Cafliers;
on en retrouve des ilots à Comté et au sud-est de Fau-
quembergue sur la crête saillante qui divise le départe-
ment dans toute sa longueur en allant du sud-est au
nord-ouest. Des nodules phosphatés existent en effet
dans ces terrains, ct il serait fort ulile de rechercher
s'ils sont exploitables, c'est-à-dire s'ils sont assez riches
et assez abondants pour que leur extraction puisse
constituer une opération lucrative.
M. Delhomel, maire de Montreuil, avant eu l'obliseance
de m'adresser un certain nombre de ces nodules re-
cueillis dans les environs de Neufchâtel, j'ai cherché à
résoudre la première partie de la question en les sou-
mettant à l'analvse.
Voici les résultats que j'ai obtenus sur cinq échantillons:
1. Gris verdûtre.
2. Gris.
3. Gris verdâtre.
4. Gris jaunûtre.
5. Gris un peu verdâtre.
Eau ne
Phosphate de chaux
Phosphates et oxides de fer et
d'aluminium . . . .
Carbonate de chaux.
Résidu insoluble.
Indéterminées et pertes
|
TOTAUX. . . . |100,0,400,0] 100,0,100.0)1100,01100,0
— 89 —
Ces nodules seraient donc un peu moins riches que
les coprolithes anglais, mais leur composition serait la
même que celle des nodules exploités dans les Ardennes
et dans la Meuse.
Le prix des phosphates de chaux naturels est de 4 à
5 francs le quintal, et peut être élevé à 12 ou 13 francs
lorsqu'ils sont transformés en phosphates solubles par
l’action de l'acide sulfurique; il y aurait donc un grand
intérêt à faire quelques recherches pour résoudre la
seconde partie de la question, c’est-à-dire, pour savoir si,
sur certains points, ces nodules sont assez abondants
pour être exploités, et s'ils pourraient l'être par des tran-
chées de quelques mètres de profondeur.
Voici la marche suivie pour l'analyse de ces nodules.
Chaque échantillon est d'abord pulvérisé, puis passé
au crible fin, et la dessiccation est opérée sur 5 gr. à 110
ou 120°. Le n° 1 a ainsi donné 1, 6 d'eau pour 100.
108 sont ensuite portés à l’ébullition pendant quel-
ques minutes avec 100% d'un mélange formé de 80°:
d'eau et de 20" d'acide azotique environ. Le tout est jeté
sur un filtre et lavé à l’eau bouillante jusqu'à ce que l'on
ait obtenu 200%. Le résidu séché et calciné avec lefiltre,
donne les matières insolubles qui ont été, toujours pour
le n° 1, de 28,4.
00e de la dissolution acide correspondant à 2,5 de
nodules sont traités par l’'ammoniaque qui précipite les
phosphates de chaux, de fer et d’alumine, ainsi que
l'alumine et l'oxide de fer qui peuvent se trouver libres.
Ce précipité, lavé à l’eau bouillante, séché, détaché du
filtre et calciné ensuite avec les cendres du filtre, pesait
J8,
— 90 —
90% de la dissolution acide sont additionnés de 10°
d'acide acétique au dixième environ, puis de 20 à 30°
d'une dissolution concentrée d'acétate de soude. L'acide
acélique se substituant ainsi à l'acide azotique dans la
liqueur, on sait que les phosphatés de fer et d'alumine
seuls se précipitent et que le phosphate de chaux reste
dissous. On filtre, on lave le précipité, d'abord en rem-
plissant le filtre avec de l’eau froide, puis avec 100 d'eau
contenant environ {# d'acide acétique, puis une der-
niôre fois avec de l'eau. Avec un lavage moins complet
on laisse de la chaux; avec un lavage plus énergique et
en employant une eau plus chargée d'acide acétique, on
enlève du fer. En opérant comme nous l’indiquons, on
enlève toute la chaux, et [a liqueur filtrée ne contient
plus la moindre trace de fer. Le précipité séché et calciné
coulent le fer et l'alumine à l'état de phosphales. Le
n° | a donné pour ce précipité 108".
Dans la liqueur filtrée on ajoute de l'ammoniaque qui
précipite tout le phosphate de chaux. Le poids de ce
précinité a été de 43,6.
Si l’on ajoute ce dernier poids de 438,6 à celui des
phosphates de fer et d'alumine qui était de 106, on
trouve 53,6, nombre inférieur de 45,4, au poids total
de 58% obtenu par l'action directe de lammoniaque. On
doit donc admettre que la dissolution acide contenait
une partie du fer et de l'alumine à l’état d'oxides libres,
lesquels, dans Ie traitement par l’acétate de soude, se
sont transformés en phosphates insolubles en décom-
posant une parlie du phosphate de chaux et en dépla-
cant 48,4 de chaux. En déterminant, en effet, la quan-
tité de chaux restant, 1° apres le traitement direct par
_ gi —
l'ammoniaque, 2° après le double traitement par l'acé-
tate de soude, puis par l’'ammoniaque, on a trouvé que
le second l'emportait sur le premier de 4s°,9 nombre qui
diffère peu de 46,4.
Le nombre 4,4 représentant la chaux éliminée, mul-
tiplié par #_ donne le nombre 8,1 qui sera le poids du
phosphate de chaux décomposé. Ce nombre, ajouté à
43,6 donnera 51,7, poids du phosphate de chaux total.
Enfin, en retranchant de 58 le nombre 51,7, le reste 6,3
représentera les phosphates et oxides de fer et d'alu-
minium. Ce dernier nombre a d'ailleurs peu d'importance
dans l'évaluation des nodules attendu qu'il pourra varier
avec le degré de concentration de l'acide azotique employé
et avec la durée de l'ébullition.
La chaux qui n'est pas en combinaison avec l'acide
phosphorique, est déterminée, non pas dans la liqueur
traitée successivement par l’acétate de soude et l’ammo-
niaque, puisque sa proportion serait alors trop forte,
mais dans la liqueur traitée directement par l'anmo-
nique; on ajoute à cette liqueur, en suivant la marche
ordinaire, de l'oxalate d'ammoniaque, on chauffe, on
filtre après un repos de plusieurs heures; on traite le
précipité sec par l'acide sulfurique pour le transformer
en sulfate et on multiplie par © pour traduire en car-
bonate.
Depuis cette communication faite l’année derniére à
l'Académie, de nouveaux échantillons, qui nous ont été
envoyés de différents points du département, nous ont
donné les résultats suivants .
_— 99 —
PAU + 5 à .% +
Phosphate de chaux. . . . .
Phosphates et oxides de fer et d’slu-
minium . e . ns . e e e .
Carbonate de chaux
Corps insolubles. . . . .
Corps non déterminés.
ÉTUDE
sur
L'INSTRUCTION PRIMAIRE
OBLIGATOIRE ET GRATUITE
Par M. l'abbé ROBITAILLE
Henbro résidant.
Le double problème de l'obligation et de la gratuité
dans l'instruction primaire est depuis long-temps à l’ordre
du jour dans les écrits et les feuilles périodiques. Des
journaux, où il se plaide devant le tribunal de l'opinion,
il a passé dans les régions élevées du pouvoir. Plusieurs
projets de loi furent successivement élaborés dans le
cabinet des Ministres de l'Instruetion publique et sur le
point d’être soumis aux Assemblées législatives qui
seront appelées, à une époque plus ou moins rapprochée,
à se prononcer sur cette grave question.
Il est naturel, en effet, de voir les esprits à la re-
cherche des moyens de populariser l'instruction, quand,
=. 0 —
depuis quarante ans, tous les efforts tentés pour l'ame-
liorer n’ont eu que des résultats minimes. Malgré les
énormes sacrifices faits par l'Etat et par les particuliers
en faveur de l'enseignement populaire en France, les
progrès en sont lents partout, et dans quelques contrées
entièrement nuls. Pourrait-on supposer, si la statistique
la plus sérieuse ne le constatait, que la France compte
plus du ticrs de sa population masculine qui ne sait ni
lire ni écrire à vingt ans, et, ce qui est plus étonnant
encore, la moitié de sa population féminine absolument
privée de toute instruction? Ajoutez que parmi ceux
qu'on appelle instruits ou lettrés, un très grand nombre
sont incapables de traiter leurs affaires d'intérêt matériel,
et souvent même de faire une lettre.
Comment expliquer ce fait incroyable? Il y a dans les
plus petites localités une école de garçons qui recoit les
filles dans les communes où elles n'ont pas d'école spé-
ciale. Les villes en renferment plusieurs, et, de plus, des
salles d'asile qui donnent aux enfants les premières
lecons de lecture et d'écriture.
D'un autre côté, les maitres et les maitresses ne
manquent plus depuis plusieurs années déjà. Leur
nombre dépasse les besoins du service dans quelques
départements et dans le nôtre en particulier. Ces maitres
et ces mailresses seraient-ils dépourvus d'aptitude et de
zèle pour communiquer à leurs élèves le goût de l'ap-
plication ? On ne saurait le penser, si l'on connait les
épreuves auxquelles ils sont soumis. Ils subissent un
examen sérieux avant d'entrer en fonctions; l'inspection
régulière à laquelle ils sont astreints les tiendrait en
éveil, alors qu'ils ne seraient pas stimulés par l'amour
2-06 —
du devoir. La vue de la récompense honorifique et pé-
cuniaire les animerait, quand ils ne trouveraient pas
dans l'estime d'eux-mêmes et dans les sympathies de
leurs concitoyens d'assez puissants motifs de remplir
relisieusement leurs pénibles, mais nobles devoirs.
Mais si le mal que l'on déplore ne vient ni de la pé-
nurie des instituteurs, ni de l'absence des qualités qui
font les bons maitres, où faut-il en chercher la source ?
Dans l'indifférence des pères et mères pour l'instruction
de leurs enfants, et dans la difficulté pour un grand
nombre de payer la rétribution scolaire, répondent les
partisans de la gratuité et de l'obligation de l'instruction
primaire. Selon eux, le seul moyen de détruire l'igno-
rance des populations et d'éclairer les masses, c’est
d'introduire dans la loi de l'enseignement élémentaire
le double caractère de la gratuité absolue et de l’obli-
sation rigoureuse pour toules les classes de la société.
Ils citent des faits pour appuyer leur système. Voyez,
disent-ils, les contrées où ces lois existent; quel con-
traste frappant elles offrent avec les nôtres. Là, tout le
monde sait lire et écrire, ou du moins les exceptions
sont très rares, à peine peut-on cn signaler trois ou
quatre sur cent. Pourquoi ces résultats ne se produi-
raient-ils pas en France, si le gouvernement entrait
dans la voie que suivent l'Allemagne, la Suisse et une
partie des États-Unis? Pourquoi du moins, continuent-ils,
ne pas faire un essai, lorsque tous les efforts tentés jus-
qu'ici pour généraliser l'instruction populaire ont été
complétement inutiles? Avant d'entrer dans l'examen de
ces deux délicates questions qui semblent diviser et
même passionner les meilleurs esprits, je sens le besoin
— 96 —
de protester contre un préjugé partagé par un certain
nombre d'hommes qui regardent l'Eglise comme ennemie
des progrès de la science, parce qu'ils nuisent à la pro-
pagation des vérités dont elle est dépositaire.
Loin de condamner la science, loin d’en craindre la
diffusion dans les masses, l'Eglise, au contraire, n'a rien
négligé, depuis son berceau, pour 1x propager au milieu
des populations, à mesure qu'elle faisait la conquête de
nouveaux territoires. Lorsqu'elle eut brisé dans la main
des tyrans le glaive de la persécution, et que, dégagée
de toute entrave, elle put élever des temples à la gloire
du Dieu qui l’avait rendue victorieuse de ses ennemis,
son premier soin fut d'y placer des chaires d'où sont
descendues les premières leçons destinées à éclairer le
peuple. À côté des presbytères ou des maisons épisco-
pales, souvent même à l'intérieur de ces édifices, près
des monastères et des communautés religieuses, dans le
sein des Chapitres et des Cathédrales, elle ouvrait des
écoles où elle appelait les jeunes générations sans dis-
tinction de riches et de pauvres, donnant aux uns et aux
autres les rudiments des sciences ou les plus hauts
enseignements, selon leur position sociale et leur capa-
cité. Les païens, il est vrai, avaient aussi leurs écoles,
mais elles n'étaient accessibles qu'aux sages et aux
philosophes; en sorte que la masse de la populationn'en
demeurait pas moins dans la plus profonde ignorance.
L'esprit dont était animée l'Eglise, à son origine, n'a
pas cessé de la diriger dans la série des siècles. Partout
dans les Conciles, dans les écrits des Pères, dans les
bulles des souverains Pontifes, dans les instructions
pastorales des évêques, vous trouverez les exhortalions
— 07 ==
les plus pressantes adressées aux pasteurs des âmes,
aux congrégations religieuses, aux missionnaires, d’ins-
truire les peuples avec un zéle infatigable, et de leur
fournir, par la connaissance des lettres humaines, les
moyens de mieux étudier les vérités de la religion.
Long-temps les prêtres et les moines furent les seuls
instituteurs de l'enfance. Eux seuls avaient mission de
former son esprit et son cœur, et ils devaient consacrer
à cette œuvre de vraie civilisation, tous les moments que
ne réclamaient pas leurs autres devoirs. Lorsque le
nombre des ecclésiastiques le permit, l'enseignement
élémentaire était la seule tâche qu'eussent à remplir ceux
qu'on venait de revêtir du sacerdoce. Beaucoup d’entre-
eux n’arrivaient au gouvernement des paroisses qu'après
avoir dirigé une école pendant plusieurs années.
L'Eglise cependant, avait compris la nécessité de don-
ner aux prêtres des coopérateurs dans l'œuvre de l’édu-
cation des peuples. De là, les congrégations d'hommes et
de femmes dont le but unique est d'élever l’enfance et
la jeunesse, en la formant à la science et à la vertu. Ces
congrégations se multiplient sur tous les points du globe,
montrant partout un dévouement invincible, et se con-
ciliant les sympathies générales, quand les populations
ne sont pas en proie au vertige révolutionnaire.
La France, à elle seule, envoie dans toutes les contrées,
et jusqu'aux extrémités du monde, ces admirables ou-
vriers de la pensée, ces zélateurs de l’enseignement po-
pulaire qui quittent leur patrie, leur famille, leurs biens,
essuyent les fatigues de toutes sortes, s'exposent aux
dangers d’un long voyage, j'allais dire, aux angoisses
7
— 98 —
d'un exil volontaire, pour rompre à l'enfant le pain de
la parole qui l’engendre à la religion et la société.
Vous avez vu sur les traces de nos héroïques soldats
ces frères et ces sœurs, sous des noms divers, s'emparer
du sol nouvellement conquis, y fonder des écoles nom-
breuses, et répandre sur les générations plongées dans
les plus épaisses ténébres les éléments des connais-
sances humaines avec les lumières de l'Evangile. Voilà
ce qu'a fait l'Eglise dans tous les temps.
Il était donc l'interprète de sa doctrine, comme de ses
vœux, l'illusitre évêque d'Orléans, lorsqu'en 1864, il
prononçait, dans le congrès de Malines, ces éloquentes
paroles : « Je le sais, parmi les hommes religieux,
depuis quarante ans, il v a eu quelques préjugés contre
l'instruction populaire. À ces préjugés, presque partout
évanouis aujourd'hui, je me borne à opposer en passant
trois réponses que, j en suis sûr, vous trouverez bonnes.
» On a dit: elle est un danger, quand elle cst incom-
plète. Je ne réponds qu'un mot: donc rendez-la com-
plète; hommes religieux, ouvrez votre bourse, donnez
votre cœur et fondez des écoles complètes et religieuses.
» On dit encore, ec qui est vrai: elle est dangereuse,
parce qu'elle est une source d'orgucil et d'inégalité, tant
qu'elle n'est pas universelle. Eh bien, ma réponse sera
encore ici bien simple : rendez-là universelle.
» Enfin, on dit : elle est dangereuse, parce qu'il v a
de mauvais instituteurs. Ceci serait très-sérieux, s'il
s'agissait d'institcurs impies et immoraux. Quant aux in-
capables, je vous répondrai avec un de nos plus brillants
et plus solides oratcurs de l’année dernière, M. Cauchin :
« De tous les instituteurs, le plus mauvais c'est l'igno-
— 99 —
rance. » Et n'est-ce pas dans ce sens que le saint Pape
Benoit XIII a dit avec tant d'autorité : « l'iunorance est
la source de tous les maux. » /gnorantia omnium malu-
rum origo est. »
Voilà, dirai-je de nouveau, l'esprit de l'Eglise ; et quand
il s'asit de son enseignement, le passé répond de l'avenir.
Aussi, on peut être certain qu'elle ne condamnera pas
les mesures que les gouvernements croiront devoir
prendre dans l'intérêt de l'instruction primaire, si elles ne
sont pas de nature à compromettre des intérêts plus
graves, ceux de la religion et de là morale. Qu'à ce dou-
ble point de vue on lui doune de sérieuses garanties, et
elle ne manquera pas d'applaudir au succés de tous les
efforts tentés pour améliorer et propager l'instruction po-
pulaire. Il serait donc injuste de la mettre en cause,
conune on l'a fait dans quelques écrits, à l'occasion du
caractère d'obligation et de gratuilé que les partisans des
institutions allemandes veulent introduire dans la loi
nouvelle.
Si l'on étudie soigneusement, en effet, les tendances
de l'Eglise, peut-être la verra-t-on pencher vers la gra-
tuité, toutes les fois qu'elle pourra compter sur un ensei-
gnement religieux et moral. N'est-ce pas ce qui ressort de
l'approbation au moins indirecte donnée par elle aux sta-
tuts des Frères des Ecoles chrétiennes où la gratuité
absolue est admise pour tous les éléves, sans égard à
leur rang ni à leur fortune?
Le caractère oblisatoire de la loi parait également
avoir été provoqué par les évêques de nos contrées dans
le XVI et Le XVI siècle. Autitre XXI des décrets syno-
daux du diocèse de Cambrai, en 1550, sous l’évèque Ro-
— 100 —
bertde Croy ; en 1617, sousl'archevèque Vander Burges,
et réimprimé en 1686, du temps de Jacques, Théodore
de Bryas, il est dit que les magistrats seront priés de
forcer les enfants de fréquenter les écoles. Les pères du
concile provincial engagent ces magistrats à infliger des
peines aux parents et aux maitres qui négligent d’y en-
voyer leurs enfants ou leurs serviteurs , et même à ex-
pulser de leur ville et de leur village ceux qui se mon-
trent rebelles à leurs ordres. Le roi d'Espagne sanctionna
ces décrets et les fit mettre à exécution (1).
Ces faits prouvent que l'idée de la gratuité et de l'obli-
galion dans l'instruction primaire, n est pas nouvelle, et
que l'Eglise ne la repousse pas lorsqu'elle propage à la
fois la religion et la sicnce.
Examinons maintenant le double problème de l'obliga-
tion et dela gratuité de l'instruction primaire, et deman-
dons, d'abord, si la pensée d'introduire dans les lois qui
concernent l'enseignement le caractère obligatoire est réa-
lisable en France.
Dans nos villes, en général, la misère chasse nos en-
fants du foyer domestique, et les jette dans les usines ou
dans les ateliers, dès l'âge de six à sept ans, venant de
la salle d'asile où ils avaient appris à épeler, peut-être
même à lire péniblement. Ils oublient bientôt ces pre-
miers rudiments sous le poids des incessants travaux
qui les accablent et les étiolent.
Dans nos campagnes, on se trouve en face des mêmes
difficultés. Des usines de toutes sortes s'y élèvent en
(1) Voir les statuts synodaux de Cambrai. Edition de 1686, pag. 75
et 162.
— 101 —
grand nombre, et renferment une partie considérable
de la jeune population. D'un autre côté, les exigences de
l'agriculture qui, en se perfectionnant, demande plus de
travailleurs ; et, par dessus tout, les besoins qui assiégent
la famille où pour se procurer le pain de chaque jour,
les bras du père et de la mère ne suffisent plus, devien-
nent des obstacles insurmontables au développement de
l'instruction primaire.
Car bien que les travaux des champs ne soient pas
continus, et que le chômage forcé pendant les gros temps
d'hiver laisse des intervalles libres, cela ne suflit pas
pour enseigner aux enfants les choses les plus élémen-
taires. Ce qu'ils ont appris en deux ou trois mois s’efface
vite ; il n'en reste presque pas de traces dans leur mé-
moire; et il faut recommencer, pour ainsi dire, à l'a,
b, c, à chaque réapparition à l’école. Voilà pourquoi des
enfants la fréquentent pendant quatre ou cinq ans, dans
leurs moments de liberté, et la quittent sans rien savoir;
ou ils savent si peu et si mal, qu'à quinze ou dix-huit
ans, ils ont lout oublié.
Tel est l’état des choses dans la plupart de nos dé-
partements. La loi, dont on déplore l'absence, le chan-
gerait-elle? C'est bien douteux, même en employant les
moyens mis en avant par ses partisans les plus décidés.
Comment forcer les pères et mères à mettre leurs en-
fants à l'école, s'ils sont pauvres, ou si, sans avoir re-
cours à la mendicité, ils vivent avec peine à l’aide d'un
travail quotidien auquel les enfants sont enchaïinés dès
l'âge le plus tendre? Les condamnerez-vous à la prison?
Mais alors qui nourrira la famille? Les punirez-vous
d'une amende? mais ils n'ont pas de quoi la payer. Les
— 102 —
priverez-vous des secours indispensables à leur subsis-
tance? Vous les laisserez donc mourir de faim! Les
priverez-vous de certains privilèges, par exemple, du
droit de vote, s'ils ne savent ni lire, ni écrire? La
plupart, peut-être, + seront insensibles, parce qu'ils sont
aux prises avec d'impérieux besoins qui leur ôtent tout
sentiment étranger à leur misère.
Vous vous trouverez donc devant des difficultés de
telle nature que la loi sera frappée d'une complète 1m-
puissance. Les mesures auxquelles elle donnerait licu
de recourir souléverait une réprobation générale, et
provoqueraient des troubles sérieux, sans atteindre le
but proposé. Car si les chefs de famille s’obstinaient à
lutter contre ces exigences, leur persévérance, leur
nombre, la sympathie qu'ils se concilicraient forceraient
l'autorité de s’arrèter dans cette voie périlleuse.
A-t-on réfléchi séricusement sur les conséquences
qu'aurait cette loi d'obligalion avant d'en exprimer le
vœu? Toute loi, pour tendre au bien public, doit être en
harmonie avec les pensées, les habitudes, les aspira-
tions, en un mot, avec les mœurs des peuples pour
lesquels elle est faite. Or, peut-on assurer que la France
soit mûre pour un régime qui conduirailt peut étre
souvent l'agent de police au sein des familles, pour en
troubler le repos et détruire la puissance patcrnelle par
la contrainte qu’elle aurait à subir dans l’exercicz d'un
droit qu’on a regardé jusque là comme inviolable ?
Les défenseurs du système obligatoire répondent avec
M. Duruy que la puissance des parents a ses limites
tracées par les intérêts les plus graves, ceux de l'édu-
cation de leurs enfanis, et que s'ils leur doivent la
— 103 —
nourriture du corps, ils sont bien plus tenus encore de
leur procurer l'aliment de l'intelligence. Malgré ce qu'il
y a de vrai dans ces raisonnements, n'est-il pas à
craindre que les péres et méres n'en soient pas frappés,
ct qu'ils ne résistent aux injonctions des magistrats
qu'ils traiteront de vexatoires ; ou que, du moins, ils n'y
opposent une force d'inertie invincible? N'est-on pas
forcé d'avouer que les choses se passent ainsi dans les
états d'Amérique où la loi d'obligation est proclamée ?
Toutefois, il est des considérations plus graves encore,
et qui touchent à ce qu'il y a de plus sacré parmi les
hommes, c’est-à-dire à la liberté de conscience, au droit
de sauvegarder l'innocence et la foi de ceux qu'on aime
plus que ses biens, plus que sa vie. Supposée l'instruc-
lion obligatoire, le père se verra forcé de placer ses
enfants sous la direction d'un maitre qui n’a pas sa con-
fiance, qui ne lui présente aucune garantie, ni sous le
rapport de la religion, ni sous le rapport des mœurs;
qui peut altérer leurs dispositions natives et gâter leur
jeune cœur, en leur inoculant l'esprit d'insubordination
el d'indépendance , ou mème le venin de l'erreur et de
l'incrédulité. Quelle cruelle situation pour un pére qui
comprend ses devoirs, et que l'on place dans la cruelle
alternative de violer les lois de son pays ou d’étouffer la
voix de la nature ct de la religion.
Cette hypothèse est toute gratuite, dit M. Duruy, dans
son rapport sur l'instruction obligatoire.
« [1 y a en France 36 millions de catholiques contre
moins de ? millions de dissidents, les lois ne sont pas
faites pour ce qui est l'exception. l'école n'est pas l'E-
— 104 —
glise (1); on y enseigne ce que les enfants de tous les
cultes doivent savoir, les grandes vérités religieuses et
morales que toutes les consciences acceptent... En fait,
il existe très-peu d'écoles mixtes, quant à la religion ; on
n'en compte que 211 sur plus de 52,000. D'ailleurs, dans
ces écoles comme dans celles où sont reçus les enfants
des dissidents isolés, ceux-ci trouveront toujours auprès
de l'administration les moyens assurés de sauvegarder la
foi de leurs enfants; car la tolérance religieuse est la
plus précieuse conquête de la révolution. »
Mais qui croira que les enfants de ces 211 écoles, qui
entendront chaque jour un enseignement en désaccord
avec celui du foyer domestique, pourront sauvegarder
leur foi, parce qu'ils ont la faculté de recourir à l'admi-
nistration ? Franchement cela n’est pas sérieux. Et dans
les 52,000 autres écoles où l’on ne parlera, selon M. Du-
ruy, que des grandes vérités religieuses et morales que
toutes les consciences acceptent, les enfants n'auront
donc plus que la religion naturelle et la morale indépen-
dante ? Car la religion chrétienne et la morale évangé-
lique ne sont pas acceptées par toutes les consciences.
Et puis, un maitre peut-il à chaque moment retenir sa
(1) Il paraît que M. Duruy n'est pas en ce point du sentiment du
gouvernement prussien, ni même des gouvernements de l'Allemagno
en général. Dans ces contrées l’enseignement est professionnel, c'est-
à-dire que chaque école a un caractère religieux, catholique où protes-
tant. Un professeur catholique ne peut enseigner dans une institution
protestante des choses même indifférentes, et réciproquement. ‘La lé-
gislation de ce pays classique de l'instruction primaire appelle l'école
une annexe de l’Eglise Sans doute aux yeux de l’ancien ministre. ce
texte est une vieillerie.
— 105 —
pensée captive et la dissimuler, même avec la volonté de
sen tenir au vague enseignement du programme du
ministre de l'instruction publique ? Si ses convictions sont
contraires à celles du père de famille, ne les insinuera-
t-il pas, même malgré lui, à ses élèves ? N'est-ce pas
une illusion de penser que le contact habituel d'un
maitre irreligieux ou immoral puisse n'offrir aucun dan-
ger pour les enfants ? Ce sont là des craintes chimériques,
reprennent les partisans du système obligatoire. Où sont
les maîtres qui voudraient abuser à ce point du mandat
qui leur est confié; assez oublieux de leur devoir pour
détruire dans leurs élèves les sentiments religieux et
les semences de vertu de l'éducation maternelle ?
Loin de moi de faire ici des applications à ce qui se
passe dans notre département où les hommes chargés
de former les jeunes générations, comprennent l'impor-
tance de la mission dont ils sont investis, et la rem-
plissent avec un consciencicux dévouement. Mais voit-on
partout ces dispositions louables d'où dépend l'avenir
religieux et moral d’un pays? Des doctrines dangereuses,
à plus d’un point de vue, n'ont-elles pas été quelquefois
préchées dans certaines écoles ; les leçons et les exemples
de certains maitres n'ont-ils pas eu quelquefois sur les
élèves une funeste influence? L'Allemagne, dont on
vante les institutions, ne pourrait-elle pas, au besoin,
justifier ces graves accusations? N'est-ellc pas en proie
aux opinions les plus hardics et les plus étranges, aux
systèrnes les plus subversifs de toute autorité? Le doute,
le scepticisme, le mépris de toute croyance n'y causent-
ils pas dans les esprits des ravages ctfrayants ? S'il fallait
s'exposer au danger de la négation de tout enseignement
— 106 —
révélé et de toute vérité surnaturelle, ne serait-il pas
saze de renoncer aux innovations quon préconise
avec tant d'enthousiasme? Entre une jeunesse un peu
moins instruite et une jeunesse incrédule, turbulente,
immorale, impatiente de tout frein, les hommes sérieux
n'hésiteraient pas à faire leur choix. On peut donc, sans
se laisser aller à de vains fantômes, regarder l'obligation
dans l'enseisnement primaire comme attentatoire à la
liberté de conscience et comme irréalisable dans un
trés grand nombre de nos départements.
Le second problème est celui de la gratuité absolue
que les propagateurs de cette opinion regardaient comme
une conquête assurée, au moment où le nouveau projet
de loi devait être présenté aux chambres. Seront-ils
trompés dans leurs espérances; l'avenir le dira. Quoi
quil arrive, 1l sera difficile de montrer les avantages et
surtout l'équité d’une telle loi.
Qu'on élargisse le cercle de la gratuité: qu'on ne se
contente pas d'y faire entrer les enfants dont les parents
sont sur le tableau des pauvres; mais aussi ceux des
familles ouvrières malaisées; c'est ce quindique la
raison. [l faut que personne ne soit privé d'instruction
par défaut de ressources personnelles, et qu'aucun en-
fant ne manque à l'école parce qu'il ne peut payer la
rétribution scolaire.
On est loin d'en arriver là dans toutes les localités. On
en trouve où les admissions gratuites sont trop peu
nombreuses; où plusieurs familles sont exclues du
bienfait de la gratuité, parce qu'elles ne figurent pas sur
la table des indigents, soit répugnance de leur part, soit
erreur de la part des administrateurs, soit leur position
— 107 —
de fortune. C'est regrettable, et il est du devoir des ma-
gistrats de faire cesser un état de choses si préjudiciable
au bien général.
A l'admission gratuite dans les écoles, il faut joindre
les fournitures des classes, livres, papier, plumes et
encre. Les parents trop pauvres pour payer la rétribu-
tion scolaire ne sauraient se les procurer; en sorte que
leur refuser ce secours, c’est interdire à leurs enfants
l'entrée de l'école. Cependant les villages, peut-être
mème les villes, dont le budget a prévu cette dépense
d'une manière satisfaisante, ne sont-ils pas encore assez
rares aujourd'hui? N'v at-il pas beaucoup d'enfants
empéchés de suivre les cours, faute des livres néces-
saires ; et si l'on voit peu d'élèves pauvres qui passent
des classes élémentaires dans les classes supérieures,
n est-ce pas pour la même raison? Les hommes qui s’oc-
cupent de l'instruction primaire d’une manière pratique
et se donnent la peine de visiter les écolcs n'ont aucun
doute à cet égard.
Mais lorsque les localités se seront imposé ces sacri-
fices, elles auront fait ce qu’elles doivent faire dans l'in-
térèt de l'instruction primaire et l’on ne peut rien leur
demander de plus, car si les enfants des familles assez
à l'aise pour payer la rétribution scolaire ne fréquentent
pas l'école, ils nè montreront pas plus de zèle pour la
fréquenter, alors qu'il leur serait loisible de le faire gra-
tuitement. L'insouciance des parents ne sera pas détruite
par l'exemption de la rétribution scolaire, et vous n'aurez
rien fait jusqu'à ce que vous ayez tari cette sourcc fé-
conde de l'ignorance.
Cette mesure, du reste, en la supposant efficace, ne
— 108 —
blesse-t-elle pas l'équité? N'est-ce pas surcharger inutile-
ment le budgct de l'Etat ? Ou plutôt, n'est-ce pas frapper
les contribuables d'un impôt injuste dont le butest d'ôter
aux familles des charges qu'elles peuvent et qu’elles doi-
vent supporter? N'est-ce pas même aggraver le sort du
pauvre, en le forçant de payer pour le riche ? Car une
foule de personnes vraiment nécessitcuses ne sont pas
exemptes de toute espèce de contribution.
On donne à cette objection une réponse qui ne parait
point de nature à la détruire. On dit que l'obligation fi-
nancière de 1833 rencontra la plus vive opposition ; mais
qu'on s'y soumit à la fin, et qu'il en sera de même du
nouvel impôt. Il est possible qu'on se soumette aux
exigences de cette loi, si on la porte, mais cette soumis-
sion ne saurait lui communiquer le caractère d'équité
dont elle semble dépourvue.
On ne peut, de plus, comparer les motifs de la loi
dont il est question à ceux de la loi de 1833. Cette der-
nière, en cffet, avait pour objet la création d'écoles in-
dispensables et la gratuité de l’enseignement pour la
classe pauvre, tandis qu’il s’agit dans la lhèse actuelle
d’exonérer les riches de la rétribution scolaire, à l’aide
d’un impôt qui péserait sur les populations ouvrières et
privées de toutes ressources pécuniaires.
Les partisans de la gratuité s'appuyaient jusqu'ici sur
la législation prussienne pour jusüfier leur système : or
voilà que la Prusse vient de la modifier, en abrogeant la
dernière disposition de l’article 25 de la constitution de
1850, ainsi conçue : L’enscignement primaire est gratuit.
Est-ce au moment où l'Angleterre et l'Amérique conscr-
vent la gratuité restreinte aux pauvres, et que la Prusse
— 109 —
croit devoir y revenir, après une expérience de vingt
années, que la France doit faire le dangereux essai de la
gratuité absolue ?
Avant de recourir à des mesures dont les suites peu-
vent être désastreuses , il est sage d'examiner s’il n’y a
pas d’autres moyens d'améliorer, de propager l'instruc-
Lion primaire, et de la rendre autant que possible univer-
selle. Autant que possible, disons-nous, car vouloir l’é-
tendre à tous, sans aucune exception, c'esl un rêve, une
véritable utopie. Il y aura toujours des ignorants, malgré
les efforts du zèle, comme il y aura toujours des pau-
vres, malgré les prodiges de la charité.
En entrant dans cette ordre d'idées, un fait constaté
par une statistique récente qui réunit toutes les garanties
possibles d’exactitude, frappe naturellement l'esprit. Dix
ou douze départements de l'Est de la France, la Moselle,
la Meuse , la Meurthe, les Vosges, la Haute-Marne, la
Haute-Saône, le Bas-Rhin, le Haut-Rhin, le Doubs, le
Jura etc, atteignent, soit chez les hommes, soit chez les
femmes, le nombre de leltrés qu'on accorde à la Prusse,
comme aux autres parties de l'Allemagne ; cependant les
provinces placées le long du cours du Rhin vivent sous
la même législation que les autres provinces de l'empire.
Le développement de l'instruction primaire et les pro-
grès qu’on y remarque n'ont donc pas leur source dans la
gratuité de l’enseignement primaire, ni dans le caractère
obligatoire de la loi.
À quoi tiennent-ils ? Est-ce à la situation industrielle
et commerciale de ces contrèes ; est-ce aux mœurs et
aux aptitudes des habitants ; est-ce à la surveillance des
inspecteurs; est-ce au zèle des pères et mères pour la
— 110 —
culture intellectuelle de leurs enfants ; est-ce aux soins
des comités légaux ou spontanés composés d'hommes
actifs et dévoués aux progrès de la science populaire ;
est-ce à l’aisance plus générale dont jouit le pays? enfin,
est-ce à loutes ces causes réunies ? Il importe de se livrer
à cette étude pour donner une solution au problème qui,
depuis quelques années, préoccupe vivement l'opinion
chez tous les peuples. Mais, quel que soit le résul{at de
celte étude, le fait signalé par la nouvelle statistique,
nous permet de croire que ni l'obligation, ni la gratuité
ne sont nécessaires au légitime développement de l’ins-
truction primaire.
Toutefois, en repoussant le caractère obligatoire
comme irréalisable et la gratuité comme un impôt
inique, faut-il dire qu'il n° y a rien à faire dans l’intérèt
de l'éducation populure? Ce n'est pas là ma pensée.
Sans doute, les départements maritimes, dont la popu-
lation se trouve sur la mer, dès le premier âge, ceux
dont les enfants sont occupés dans les houillères et les
usines, ou bien aux travaux de la campagne, ceux en-
core qui manquent de toutes ressources pécuniaires,
demeureront toujours dans un état d'infériorité relative.
D'un autre côté, l'apathic des pères et mères de famille
rendront trop souvenl les efforts inutiles et les sacrifices
infructueux. Cependant il n'est pas possible que tous
s'y montrent également insensibles. L'expérience prouve
que dans les localités où l'administration des personnes
généreuses fond. nt des écoles, on obtient souvent des
résultats satisfaisants, en pressant les parents par tous
les moyens dont on peut disposer.
Le plus efficace de ces moyens, déjà je l'ai dit, c’est
— 111 —
d'élargir le cercle de la gratuité en raison des besoins.
Quelques familles, en effet, se plaignent à juste titre de
ne pouvoir supporter les frais d'éducalion de leurs
enfants. Les communes feront bien de se montrer libé-
rales à ce point de vue. Elles ne doivent pas seulement
payer la rétribution scolaire des pauvres, mais leur
procurer les objets nécessaires à leur instruction, si elles
veulent atteindre leur but.
Ne pourraient-elles pas, de plus, établir des primes
pour les parents fidèles au devoir de faire instruire leurs
enfants? Il y a des prix de vertu qui se distribuent avec
une solennité à laquelle tout le monde applaudit. Pour-
quoi chaque commune n'’aurait-elle pas des récompenses
pour ceux dont les enfants ont été les plus assidus aux
écoles? les récompenses auraient plus qu'un avantage
matériel; elles seraient un titre à la considération pu-
blique ; une recommandation devant les honnûtes gens;
un moyen, par conséquent, de se procurer du travail
avec plus de facilité.
Ne pourrait-on pas encore former, au sein des com-
munes, un comité composé des habitants les plus recom-
mandubles qui se donneraient la mission de’veiller à ce
que les enfants fréquentent les écoles? Ils useraient de
toute leur influence pour déterminer les plus indiffé-
rents, et il scrait rare de ne pas voir leurs efforts cou-
ronnés de succès. Ces comités n'auraient rien d'’officiel ;
ils ne tiendraient pas leurs fonctions de la loi; le zèle et
la charité les réuniraient et°les soutiendraicnt dans cette
œuvre éminemment moralisatrice. On trouve de ces
comilés dans les arrondissements du Hävre et de Mul-
— 119 —
house où ils rendent d'importants services à la cause
de l’enseignement.
Pourquoi de semblables inslitutions spontanées ne
pourraient-elles pas se fonder partout dans l'intérêt de
l'instruction primaire? Il y a des associations pour les
apprentis, pour les ouvriers, pour les pauvres, pour les
malades, pour les secours à domicile, pour toutes es-
pèces de besoins. Il n'est pas plus difficile d’en former
en faveur de l'instruction de l'enfance. Dans les localités
les plus petites, on rencontre des personnes capables de
remplir cette mission, ne serait-ce que le maire, le curé
et l'instituteur. En Prusse, chaque école publique est re-
présenté par un comité composé du maire, du curé ou du
pasteur, ou de tous deux à la fois, de l'instituteur et de
quatre péres de famille. Parmi les nombreuses attribu-
tions du comité, on remarque en particulier celle d'en-
courager l'envoi régulier des enfants à l’école. Pourquoi
ne pas tenter d'introduire en France ce mode d'organi-
sation? Si les personnes qui composent ces localités
sont intelligentes, actives, animées d'un vrai zéle pour
le succès de leur œuvre, elles rendront de grands ser-
vices à la société par l'heureuse influence qu'elles exer-
ceront autour d'elles.
Je ne veux pas aborder la question délicate du per-
sonnel de l'instruction primaire, ni demander s’il est
partout animé du zéle, de l'activité, du dévouement
nécessaire pour réaliser les progrès que tout le monde
appelle. C'est au chef du corps enseignant qu'il appar-
tient d'apprécier la situation, et d'apporter à un mal qui
rendrait inutiles tous les efforts et tous les sacrifices le
remède le plus prompt et le plus énergique.
— 113 —
le gouvernement, de son côté, ne pourrait-il pas
stimuler les familles et les jeunes gens eux-mêmes
1° par la fixation, pour l'apprentissage ct l’adjonction
au travail des fermes ou des manufactures, des condi-
tions d'instruclion qui arréteraient l’illétré, et facili-
teraient à l'enfant instruit l'accès du travail profes-
sionnel? Ce moyèn est employé dans quelques parties
de l'empire d’Autriche ;
2° Par l'exécution rigoureuse des lois concernant le
travail des enfants dans les manufactures, les usines,
les houillères, ou les contrats d'apprentissage ;
3 Par l'interdiction de toute assistance publique aux
familles pauvres qui, pouvant envoyer leurs enfants à
l’école, ne le font pas. Cela se pratique dans certains
arrondissements de Paris avec d'heureux résultats;
4° Par la répression plus sévère du vagabondage des
enfants, dans les villes en particulier;
5° Ne serait-il pas possible d'interdire, d'ici à quelques
années, le droit de vote et d'éligibilité, même en matière
municipale, aux hommes qui ne savent ni lire, ni écrire,
et qui, par là même, sont inc:pables de s'occuper d'af-
faires d’une maniérce sérieuse ?
Tous ces moyens réunis, sans rendre l'instruction
universelle, lui donneront cependant un développement
légitime et désirable dans l'intérêt des classes trop
déshéritées de certaines parties de la France.
RAPPORT
sur un
OUVRAGE DE M. DANCOISNE
par
M. BOULANGÉ
membre résidait.
MESSIEURS,
C'est avec le plus vif intérèt que j'ai étudié l'essai sur
la numismatique de l'abbave de Saint-Vaast, de notre
correspondant, M. Dancoisne.
Depuis longtemps, les numismatistes les plus accrédités
se livraicnt à de savantes recherches, quant à l'attribu-
tion de beaux petits deniers d'argent portant en lésende
les mots: Monetæ-Roberti ou Vedaste-Roberti, ou encore
Vedastu-Roberti.
Les uns voulaient y voir une monnaie de la seconde
moitié du XIIT° ou du commencement du XIV° siecle, en
les attribuant à Robert IT, comte d'Artois.
415
Un autre Ilcur assigne pour date 1071 à 1111, en les
attribuant soit à Robert [*", comte de Flandre, soit à Ro-
bert de Jérusalem, son successeur immédiat.
Un troisième reconnaît qu'il est impossible d’assigner
à ces monnaies une date aussi récente que celle du règne
de Robert II, mais qu'elles ne sauraient remonter à une
antiquité aussi reculée que celle de Robert [*". Il leur as-
signe pour date, d’après leur style, le milieu du XII°
siècle; maisles listes des comtes de Flandre et des comtes
d'Artois, ne présentant à celte date aucun nom de Robert,
il sc trouve obligé de les attribuer à Robert V, seigneur
de Béthune, quoique les seigneurs de Béthune n'aient
jamais porté le titre d'avoués de Saint-Vaast.
La classification des monnaics de cette partie du
moyen-âge, dont les légendes ne donnent que des indi-
cations si incomplètes, ne peut se fuire que par voie de
comparaison et d'induction, d’après le style général de
chaque pièce d'abord, et ensuite l'étude des détails
qu elle présente, ses dimensions, son poids, le titre de
la maticre, etc.
Le style général permet à l'œil exercé du numisma-
tiste habile qui, comme M. Dancoisne, possède une des
plus riches collections des monnaies du moyen-âge de
cette partie de la France, la détermination immédiate
d’une date à peu près certaine.
C'est ainsi que M. Dancoisne arrive à assigner le XIT°
siècle pour la date de ces monnaies et à les imputer à
Robert Il, comte d'Artois.
D'un autre côté, le module, le titre et le poids de ces
deniers ne permettent pas de les attribuer à Robert Ier.
M. Dancoisne en conclut que ces intéressantes pièces
— 116 —
de monnaies doivent être restituées à l’abbaye de Saint-
Vaast, dont le droit de monnayage résulte d'une foule de
documents incontestables et qu'il ne faut pas chercher
le nom d'un comte de Flandre ou d’un comte d'Artois
dans la légende Monetæ-Roberti, pas plus que celui d’un
abbé du monastère, mais simplement le nom d’un mo-
nétaire ou officier de la monnayerie de l’abbaye, opinion
qui se trouve justifiée par un grand nombre de monnaies
flamandes de cette époque, lesquelles portent des noms
de monétaires complètement inconnus aujourd'hui.
L'opinion émise par M. Dancoisne , appuyée sur des
raisonnements très-serrés et trés-précis, parait on ne peut
plus plausible quoiqu'il ne la présente qu'avec la plus
grande modestie et sous toutes réserves.
Quoiqu'il en soit, le résultat du travail auquel s'est
livré notre savant collègue est très remarquable et tend
à combler une lacune importante dans notre histoire
locale.
La seconde partie du volume est consacrée à une
classification très intéressante de méreaux, (menue mon-
naie de plomb), également attribués à l'abbaye de Saint-
Vaast.
Les méreaux ne portent habituellement aucune lé-
gende, le coup-d'œil du numismatiste, d’après les in-
ductions de style des différents types, joue ici un plus
grand rôle encore que dans la classification des monnaies
d'argent.
Disons de suite que la justesse de celui de M. Dan-
coisne ne parait pas lui avoir fait défaut dans les attri-
butions qu’il propose. Elles ne sauraient d’ailleurs être
contestées pour un grand nombre des méreaux qu'il
— 117 —
publie, attendu qu’indépendamment du blason du mo-
nastère, ils portent sur l’une de leurs faces l’écu de l'abbé.
Ce travail est complété par la publication d’une cu-
rieuse médaille de l’abbaye avec un St-Martin au revers,
ainsi que de plusieurs médailles de pélérinage de Saint-
Vaast et d’un beau jeton aux armes de Jean Sarrazin,
abbé de Saint-Vaast, frappé en 1589.
RAPPORT
sur
DIVERSES ANTIQUITÉS
DÉCOUVERTES A ERVILLERS
PAR M. PROYART
Hembre résidant
En 1847, des ossements fossiles ont été trouvés à
Ervillers, dans un champ dit les Neuf, vers Fourche,
terroir d'Ervillers, section A, n° 165 du plan cadastral,
dans un dépôt de silex, à une profondeur de 4 à 5 me-
tres, près le chemin du Vicil-Pire. Ce sont deux dents
molaires qui, au moment de leur extraction, pesaient
chacune environ ? kilogrammes, puis une corne gisan-
tesque privée de sa pointe ct de sa partie naissante.
Tout récemment, on a mis à découvert, non dans le
méme endroit, mais dans la méme région, à 400 mètres
de distance, un ossement du poids de 6 kilogrammes et
demi, une dent. Ne scrait-ce pas encore un débris du
— 119 —
monstrueux animal dont on a trouvé quelques vestiges
il y a environ vingt-deux ans?
M. le docteur Ledieu, qui a bien voulu s'occuper de
l'une de ces dents et en faire la description au sein de
l'Académie, pense que c'est une dent mâchelière d'élé-
phant. Il se demande si la découverte de ce fossile cor-
robore l'opinion de M. Harbaville sur l'existence d’un
camp romain près Ervillers.
« Pour les anciens, dit-il, la chose n’eût pas été mise en
» doule, car ils croyaient que les ossements qui avaient
» été trouvés dans les pays fréquentés par les Macédo-
» nicns, les Carthaginois etles Romains, provenaient des
» éléphants amencs par ces peuples. Mais, quand les
» savants eurent constaté que ces débris existent en plus
» grand nombre dans le Nord que dans le Centre et dans
» le Midi, ils cherchèrent une autre explication de ce
» fait, ct l’attribuerent au refroidissement de la terre,
» qui avait forcé ces animaux à se retirer successive-
» ment dans des contrées plus chaudes. » (Mémoires de
l'Académie d'Arras, t. XXV, p. 86. Scance du 7 janvier
1848.)
OSSEMENTS HUMAINS.
Vers la même époque, treize squelettes humains, dont
plusieurs adultes, ont été trouvés, tous enfouis dans
le silex, à différentes profondeurs, qui n’ont pas dépassé
4 mètres. L'un de ces squelettes, trouvé dans la pièce
de terre section B, n° 148 du plan cadastral, dans
l'angle formé par le Chemin-Perdu et le courant d’eaux
sauvages, venant de Mory, avait à ses côtés une hache,
— 120 —
une épée très-courte et une sorte de dague ; sur la poi-
trine, une plaque de fer qui pouvait être un reste de
cuirasse, avec des ornements en cuivre, figurant des
têtes de clous, et un pot de terre noire entre les pieds.
Cette sépulture, entièrement environnée de cailloux,
était profonde de ? mètres.
On a encore découvert, au sortir du village, en faisant
les travaux de construction du chemin d'Ervillers à Mory,
un amas considérable de cadavres humains, qui auraient
été déposés là, d'aprés la tradition, à la suite d'une peste:
ARMES CELTIQUES.
Deux armes en silex ont été découvertes dans un en-
droit où l’on trouve des monnaies romaines. L'une a été
diminuée de la moitié de sa longueur par la déplorable
ignorance de l'individu qui l'a recueillie, lequel a com-
mencé par la briser avant de la montrer à quelqu'un
capable de l'apprécicr. Elle était tranchante des deux
bouts, de sorte que la moitié détruite, était l'exacte
contre-partic de celle qui a été conservée. D'après les
affirmations de l’auteur de cette trouvaille, elle était par-
faitement unie, c’est-à-dire, qu'elle ne présentait aucune
entaillure qui püt faire présumer qu’elle a dû s'adapter
à un manche.
L'autre arme, de même nature, est à peu près intacte.
Elle est déposée au Musée de la ville d'Arras. Enfin,
une troisième arme en silex a encore été déterrée dans
la même partie du terroir, mais à 500 mètres plus loin,
par le cantonnier chargé de l'entretien du chemin. Gette
arme appartient aujourd'hui à M, Magniez, médecin à
— 121 —
Ervillers. Elle parait avoir été une pointe de flèche,
aulant qu'il est possible d'en juger par ce qui reste: car
après avoir été trouvée en enticr, elle a élé aussi mutilée.
La partie qui manque en était l’'emmanchure. Au dire du
cantonnier, elle était percée transversalement d’un trou
qui devait donner passage à une clavette, pour la fixer
dans le bois de la flèche.
MÉDAILLES.
On les trouve plus fréquemment dans un endroit ap-
pelé Capieau, traversé par le chemin d'Ervillers à Mirau-
mont. C'est un point culminant situé du côté de Gomic-
court en forme de patte d’oie, d'où partent plusieurs
vallées, qui a pu convenir à l'établissement d'un fort ou
de quelque retranchement, peut-être d’une station ro-
maine ; c'était la pensée de M. Harbaville. Ces médailles
sont à l'effigie des empereurs Constantin, Néron, Anto-
nin; de l'impératrice Faustine et autres. On y a remar-
qué diverses médailles d’un petit module représentant
la ville de Rome, Roma. C'est une figure de femme,
cas jue en tête ; au revers, on voit très-distinctement la
louve allaitant Remus et Romulus. C’est là aussi qu'a été
recueillie une médaille à l'effigie d’un chef gaulois, Au-
doburn (1).
(1) Au moment où l’on imprime ces lignes (1Q août 1871), j'apprends
qu'un ouvrier occupé à l’extraction du silex, à Ervillers, vient do
mettre à découvert un vase contenant environ 600 médailles, la plu-
part à l'effigie de Posthume et quelques unes à l'effigie de Gallien.
On a encore trouvé le pied d’une statue.
— 122 —
TUILES ROMAINES.
On apercoit encore à la surface de ce terrain de nom-
breux éclats de tuiles plates et concaves. Il y a environ
trente-cinq ans, la charrue a ramené au jour une tuile
plate qui a échappé, fort heureusement, à la barbarie ha-
bituelle des gens de la campagne. Cette tuile, ou panne,
est parfaitement conservée. Elle pese 4 kilogrammes, a
41 centimétres de hauteur sur 30 de largeur, avec une
épaisseur de 20 millimetres dans la partie supérieure, et
de 35 dans la partie inférieure. Elle est percée d’un trou
qui permettait de la fixer par un clou de forte dimen-
sion, soit que ces tuiles fussent supportées par des
charpentes, ce qui est peu probable, à raison de leur
poids ; soit qu'elles fussent plutôt destinées à recouvrir
des voûtes. Le haut et le bas sont disposés en emboiture ;
chaque côté est garni d'une bordure exactement sembla-
ble à l'autre, saillante de 30 centimetres, et sans rebord
pour couvrir le Joint de la panne juxtaposée. Comme l'on
n'apcreoit parmi les débris qui jonchent le sol, aucune
autre forme de tuiles, 1l faut croire que les pannes con-
caves, dont les éclats abondent, servaient de recouvre-
ment. Leur concavité, qui est de 4 centimètres, envi-
ron 12? centimètres d'ouverture, permet cette supposi-
tion.
À 500 méêtres environ du lieu susdit, sur le talus du
chemin d'Ervillers à Gomiccourt, à mi-chemin de la pre-
miére commune au Moulin, on remarque un amas assez
considérable de tuiles semblables à celles dont il vient
d'être parlé. Ce dépôt, enfoncé à 40 centimètres sous le
— 1923 —
sol, occupe peu de place; et aux alentours, on ne remar-
que aucune espèce de débris à la surface du sol. C'est à
cet endroit qu'on à trouvé l'arme en silex, ou pointe de
flèche, qui est maintenant entre les mains de M. Ma-
gniCz.
Enfin, il faut ajouter à ces trouvailles un fragment de
meulc à bras, telle qu'on en voit au musée Bourbon, à
Naples.
VASES ET ARMES.
Les vases et armes antiques, trouvés sur le lerroir
d'Ervillers, appartiennent à deux et mème à trois époques
différentes :
1° Les vases de couleur rouge, tels que : une coupe
avec sa soucoupe, l’une et l’autre très-bien conservées,
portant la marque du fabricant : O PRIMI; une autre
soucoupe, de même couleur, plus grande, fort ébréchée,
dont la marque est cffacée ; quelques fragments d'autres
vases de couleur blanche, d'une dimension plus grande :
des débris d’un vase de verre, couleur aigue-marine ; unc
urne cinéraire, de couleur noire, de forme étrusque,
mais fruste, et dépourvue de son col, appartiennent à
l'époque gallo-romaine des IT° et II siècles ;
2° Le vase de couleur noire, trouvé aux pieds d’un
cadavre, enfoui dans un amas de silex de 3 ct peut-être
de 4 mètres de profondeur ; une hache ou francisque,
une épée, un poignard, que l'on appelle scramsax, ap-
partiennent, semble-t-il, à l’époque francque. postérieure
à la précédente.
— 124 —
SOUTERRAINS.
On peut en compter trois qui, peut-être, n’en forment
qu'un.
Le premicr se trouve prés de l’église ; on y pénétrait
par une voûte en brique, et il passe sous l’église.
Le second passe sous la grande route, à angle droit.
Celui-ci n’est pas voté; en sorte que la route traverse, en
quelque sorte, un pont d'argile, non sans quelque
péril, puisque des éboulements arrivent assez fréquem-
ment sur le trottoir du bas côté.
Le troisième est situé sous la ferme de M. Proyart,
près la rue qui conduit d’Ervillers à Gomiecourt. C’est en
déblayant l'entrée de ce souterrain qu’on a trouvé l’urne
cinéraire et autres vases dont nous avons parlé.
Celui-ci présente visiblement des indices qui ne per-
mettent pas de douter qu'il a servi de refuge, sans pou-
voir préciser aucune époque. On voit, en effet, des tra-
ces qui indiquent que des lampes ont été allumées dans
les différents locaux dont il se compose, pour éclairer
ceux qui l'habitaient. [ci c'était une étable destinée, soit
aux chevaux, soit aux bêtes à cornes ; on la reconnaît à
certains trous pratiqués dans la craie, où était accroché
le ratelier. Là, c'était une bergerie, comme l'indique le
poli des murs usés par le frottement des animaux. Enfin
on remarque un appartement plus vaste, en communi-
cation avec un puits, qui donnait de l’air et de l’eau. C'est
évidemment l'habitation des gardiens.
Ces trouvailles n’offrent rien d’extraordinaire, surtout
celles qui ont rapport aux antiquités romaines ; on en
— 125 —
fait presque partout de semblables. Notre sol est jonché,
pour ainsi dire, de débris qui accusent un séjour pro-
longé du peuple-roi, en particulier dans nos contrées,
séjour dont nous ne savons que bien peu de chose. Mais
c'est précisément cette multiplicité de témoins silen-
cieux qui provoque notre étonnement. Ils semblent s’é-
tre donné le mot pour ne rien dire. C’est un mutisme
déconcertant. Sauf quelques indications de fabricants,
ils gardent un silence obstiné. Peu ou pas d'inscriptions,
point de dates, en sorte que cette domination romaine,
qui a créé chez nous, autour de nous, des établissements
considérables, qui nous a légué ses mœurs, ses lois, ses
actes, sa langue, nous est presque inconnue. Faut-il
encore. interroger ces vieux débris, leur demander des
renseignements ? On l'a déjà fait tant de fois, qu'iln'y
a pas lieu d’espérer qu'ils se décident à nous en dire da-
vantage.
Cependant l’intéressant mémoire de M. Haigneré sur
les voies romaines, dans le Pas-de-Calais, nous per-
met de croire qu'un nouvel essai ne serait peut-être pas
sans résultat.
LE
LOGEMENT D'UN GOUVERNEUR
PAR si LECESNE
Present & l'icisu.
—
—— 2 << > ———
Les premieres années du règne de Louis XV furent
pour la France un temrs de caïme et d'abondance. Apres
les guerres de la succession d Espasne, la Résencee avait
déjà cicatrisé les plaies du pars ct ramené l'aisance et
méme le luxe. Lors de sa majorité, Louis XV trouva le
rovaume florissant, et il n'eut qu à suivre la ligne qui lui
était tracée. Il faut reconnaitre qu'au commencement, il
fil jouir ses États d'une grande prospérité. Quand on
parle de ce prince, on se le représente toujours entouré
de ses maitresses et de ses favoris, humiliant la France
devant l'étranger el préparant par ses vices les calamités
qui devaient fondre sur son successeur. [ ne se montra
pas ainsi d'un bout à l’autre de sa carrière. Pendant
longtemps, au contraire, il gouverna d’une manière pru-
— 197 —
dente et utile. L'administration du cardinal de Fleury,
en particulier, fut remarquable par sa sagesse et ses
succès. Durant cette période, la France, heureuse à l'in-
térieur, était respectée au dehors, et si elle ne fit pas de
grandes choses, elle accrut considérablement la somme
de son bien-être et vit toutes les classes de la société
calmes et satisfaites.
Les provinces profitèrent largement de la bonne direc-
tion que le gouvernement donnait aux affaires. Au lieu
des malheurs dont les avuit accablées la politique de
Louis XIV, et que Vauban a décrits d'une manière si
frappante dans sa Dime royale, elles ressentirent les
bienfaits d'une administration paternelle et nc tardérent
pas à atteindre un haut degré de splendeur. Les travaux
d'utilité publique notamment, s’y multipliérent sur tous
les points : c'est alors que furent créécs la plupart de
ces routes magnifiques et de ces ponts majestueux qui
font encore notre admiration, et que furent fondés
presque tous les établissements consacrés aux services
administratifs et militaires.
Les villes changérent entièrement d'aspect. Des quar-
tiers nouveaux 8 y élabhrent, ct, au lieu de ces rues
étroites et tortucuses qu elles avaient conservées si long-
temps, elles percèrent de larges voies de communication,
parfaitement alignées, et bâties sur des plans d'ensemble
peut ètre un peu uniformes, mais qui ne manquent pas
d'élégance; les monuments s'y multiplièrent : enfin,
partout on chercha à rajcunir et à embellir les cités
antiques. Les particuliers rivalisérent d'ardeur avec le
pouvoir central et les administrations locales. Tandis
que s clevaient des arsenaux pour la guerre, des palais
— 128 —
pour les Etats, des hôtels-de-ville pour les municipalités,
le clergé rebâtissait ses églises et ses abbayes, et la no-
blesse se faisait construire des hôtels somptueux, qui
avaient la prétention de rivaliser avec ceux de Paris et
de Versailles. C'est en pelit ce que nous avons vu dans
ces derniers temps. Faut-il dire, pour achever l'assimi-
lation, que l’une et l'autre période se terminent par les
catastrophes les plus sinistres?
Arras ne resta pas étranger à ce mouvement général.
De grands changements s’opérèrent à cette époque dans
ses constructions. Ces changements avaient lieu sous la
surveillance d’une administration municipale où les ta-
lents et le dévouement étaient pour ainsi dire de tradition.
Quand on examine la composition de l'échevinage ar-
tésien pendant le xvin* siècle, on voit qu'il comprenait
les hommes les plus honorables et les plus éclairés. Ces
hommes étaient sans cesse occupés de l'amélioration de
la ville. Grâce à leur sollicitude, presque tous les anciens
édifices furent restaurés ou reconstruits, et plusieurs
furent affectés à de nouveaux besoins.
Parmi ces travaux qu imposérent à nos anciens éche-
vins les exigences du temps, un de ceux qui leur donna
le plus d’embarras, fut l'établissement d’une habitation
pour le gouverneur, pendant les années 1739 à 1742.
Nous allons essayer de retracer les phases diverses par
lesquelles passa cette affaire. On y verra une fois de
plus que ce n'est qu'au prix des plus grandes difficultés
qu’on parvient à administrer une ville, et que souvent
ceux qui se consacrent au bien de leurs concitoyens ne
recueillent que des désagréments pour prix de leurs
efforts.
— 199 —
Depuis longtemps l'habitation des gouverneurs d'Arras
ne se trouvait plus en rapport avec la haute position de
ces importants fonctionnaires. Cette habitation n'était
même pas fixée d'une manière certaine. Elle avait été
mise à la charge de la ville par une décision royale, et
la ville la transportait en différents endroits suivant les
nécessités ou les convenances du moment. Ainsi on
l'avait établie d'abord au Refuge-St-Eloi, là où avait logé
Me la duchesse d'Orléans, lors de son voyage à Arras
avec Louis XIV. Puis on l'avait placée à l'hôtel d'Egmont,
avant que cet hôtel eût été affecté à l'intendance ; enfin,
on avait trouvé plus commode d'installer le gouverneur
dans un hôtel quelconque, tantôt l'un tantôt l’autre,
qu'on louait pour cette destination. Il est vrai qu’il
n'élait consacré qu'une somme de mille livres pour cette
location: il était impossible de loger à meilleur marché
des personnages qui furent plusicurs fois des maréchaux
de France.
Mais cet état de choses ne pouvait durer. Aussi les
ministres compétents ne cessaient-ils d'adresser des
observations aux intendants, qui les transmeltaient à
MM. du magistrat. Il parait que ceux-ci faisaient vo-
lontiers la sourde oreille, prévoyant sans doute les
difficultés contre lesquelles ils allaient se heurter et les
dépenses qui en resulteraient pour la ville. Mais enfin
il fallut s'exécuter. Une assemblée de la bourgeoisie fut
convoquée en 1718, el on décida qu'une somme de dix-
sept mille livres serait affectée à l'acquisition d'un hôtel
pour le gouverneur, où d'un gouvernement, comme on
disait alors. Cette somme était manifestement insufi-
saute, et navait élé votée que pour faire cesser des
9
muiamatioss qui devenaient DLaiantes. Aussi, des que
l'orage fut puisse, La Vie. q'ii avait realise le capital, au
moven d'une imiersti 9 extraomlnaire. trouva bon de
percevoir ks Irterts et de re jas faïre l'acquisition.
Les Eïais d'Arts sen ém'rent et ssnalerent cette 1r-
resniante à la cour. qui ortonna que les dix-sept mille
livres seraient doses dans la caisse des Etats de la
provinre, jusqu à lacprstion de l'hôtel.
On resta durs ecîte Situation pendant de longues an-
nes, la ville ns deci lant pas à acquerir. et les Etats
aainiact dans leur casse F'arzent municipal. Mais quand
le prince d'Isenzhien fit nomme couverneur d'Arras, 1l
failut renoncer aux aferimmierents. Cefait en effet un
ru Le afversire que le prince d'fssazüien: 1 le fit bien
voir. Pourtant on avait eu por lui tous les ésards que
sa dicaite comportut. et que là politesse du temps avait
fait passer dans les hiitu les. Ainsi, lors de son entrée
a Arras, le 8 septembre 172%, les plus grands honneurs
lui avaient éte rendns. Les archers et les arbaletriers
elaient alles à cheval jusqu'au-<lelà de la porte de Ron-
ville pour lui faire escorte. et les bouchers et les porte-
faix s étaient rangés en haie, à la sortie de cette porte,
pour attendre son arrivée. Le mauistrat s'était trans-
porté jusqu'au faubourg, et quatre échevins allerent
Héine en carrosse à sa rencontre jusqu à Neuville-Vitasse.
Lorsque le prince mit le pied dans la ville, 1 fat üré du
rempart un coup de canon. [continua sa marche jusqu'à
la Cathédrale, où un Te Devin fut chanté, et de à il se
rendit an Refuge StEloi, lieu de sa demeure, Le magis-
rat vint l'y complinenter, par lorgane de son conseiller
pensionnare, et lui présenter Les vins d'honneur. La
— 131 —
prinecsse d'Isenghien fut également reçue avec la plus
erande distinction lorsqu'elle vint pour la première fois
à Arras. Les échevins, aussi galants qu'empressés à rem-
plir leurs devoirs, lui offrirent des confitures ct des dra-
ges apprélées avec toule la propreté convenable, dit la re-
lation où nous puisons ces détails.
Mais ce n'étaient pas seulement des respecis que de-
mandait le prince d'fsenghien. Il voulait un bel et bon
logement , et il avait résolu de ne laisser aucune trève
aux échevins, tant quil l'eùût obtenu. Dans ce but, il
écrivit à la cour pour lui faire connaitre l'insuflisance de
son habitation, les décisions prises mainté et mainte
fois pour en fournir une plus convenable, et l'existence
de sommes versées à cette intention dans la caisse des
Etats, mais, en mème temps, le mauvais vouloir que le
magistrat semblait apporter à l'exécution de ses pro-
messes, et la nécessité de le mettre en demeurc de les
tenir. Touché de ces réclamations, M. d'Angervilliers,
qui était alors ministre du dedans, donna des ordres à
l'intendant, M. Chauvelin, et celui-ci fit savoir aux éche-
vins qu'il n'v avait plus à différer la solution d'une affuire
qui durait depuis trop longtemps.
Ainsi poussés dans leurs derniers retranchements, les
échevins se mirent à examiner le licu où devait ètre éta-
lie la demeure des gouverneurs. Cinq et même six em-
placements s'offraient à Icur choix. C'était plus qu'il n'en
fallait pour perdre où plutôt pour gagner du temps; les
échevins ne demandaient peut-être pas mieux. Nous al-
lons indiquer chacun de ces emplacements; ils donne-
ront une idée de la physionomie d'Arras à cetle époque.
Le premier était PMhoôtel d'Epinoy, rue St-Jean-Ronville.
= 1
IL fut d'abord fort goûté puis rejeté, dit un rapport du ,
10 novembre 1737. Le second était le terrain du Grand
Turc, rue des Teinluriers. Il ne parait pas avoir réuni
beaucoup de suffrages. En troisième lieu, venait le poids
de la ville, au bout de la Grand'place, attenant aux
Carmes déchaussés. Le prince d'Isenghien lui était assez
favorable, mais le magistrat ne voulait pas en entendre
parler, parce qu'il aurait fallu acheter une partie du
couvent des Carmes, et les bons pères auraient profité de
la circonstance, dit une délibération. On avait encore jeté
les yeux sur la maison de M. de la Roque, lieutenant du
roi. Cette maison, située rue St-Jean-Ronville, appar-
tenait à la ville, et, moyennant l'acquisition de deux
petites maisons contiguës, elle pouvait être habitable à
peu de frais. Aussi était-elle l’objet des préférences du
magistrat. Mais le prince d’Isenghien la repoussait pe-
remploirement.
Restaient deux endroits entre lesquels la lutte s'en-
gagea plus particulièrement : le pré Cagnon et l'hôtel
de Gomiccourt. Le pré Cagnon (pratum canneum) faisait
partie de ces terrains marécageux qui s'étendaient entre
la ville et la citadelle, et sur lesquels la Basse-Ville a été
construite quelques années plus tard. Le rempart, qui
allait depuis la porte d'Hagerue jusqu'au moulin de St-
Aubert venait d'être abattu, à l'époque dont nous par-
lons, et l'établissement du nouveau quartier était en
projet. La ville avait donc à sa disposition un vaste
terrain où on pouvait élever un hôtel aussi beau qu'on
le voudrait ; mais il fallait v dépenser des sommes con-
sidérables, et c'était ce que les échevins cherchaient à
éviter. Le prince d'Isenghien, au contraire, se serait
— 133 —
parfaitement accommodé d'une habitation toute neuve,
quoiqu'il ne le dit pas ouvertement. De là des ma-
nœuvres plus ou moins diplomatiques de sa part pour
faire rejeter tout ce qui n’était pas le pré Cagnon, ct de
la part des échevins pour accepter tout plutôt que cette
extrémité. C'est par cette raison, qu'après bien des
hésitations, le magistrat avait résolu d'acheter l'hôtel de
Gomiecourtet de l’appropricr au logement du gouverneur.
Cet hôtel était situé ruc des Trois-Faucilles, qui s’ap-
pelait alors rue de l'Intendance, parce que l'hôtel de
l'intendant y avait été placé. 11 donnait sur trois rucs :
celles de l’Intendance, de la Marche et des Portes-Co-
chères. Du quatrième côté, il était contigu au refuge de
l’abbaye d'Eaucourt (maison actuelle de M. Fagniez). Cet
hôtel appartenait au comte de Gomiccourt, un de ces
nobles malaisés comme ïil y en avait tant au siècle
dernier, qui avaient une grande fortune, mais qui fai-
saient plus de dépenses que ne le comportaient leurs
revenus. La noblesse de province, à cette époque, menait
un bien plus grand train qu'aujourd'hui; aussi s’obérait-
elle fréquemment. Le comte de Gomiecourt, en particu-
lier, avait de nombreux créanciers; ses biens étaient
grevés d'hypothéques: c’est pour cela qu'il cherchait à
se défaire de son hôtel. Mais, comme toutes les personnes
qui sont obligées de vendre leurs biens, il avait les
prétentions les plus élevées. Aussi, quand les trois
échevins, désignés à cet effet, MM. Hébert, Lefébure et
De Gouy, et M. Rougct, procureur du roi, s'abouchérent
avec lui, le 29 décembre 1737, pour savoir le prix qu'il
voulait de sa propriété, il demanda cent vingt mille livres
et quatre mille livres de pot de vin, et ensuite cent mille
— 134 —
livres et quelque chose de plus. Ce prix parut excessif aux
échevins, et ils en référèrent à l'intendant, qui leur
écrivit le 14 janvier 1738 : « Je n’ay, Messieurs, d'autre
» réponse à faire à votre lettre sinon que je vous autho-
» rise dez à présent à faire au sujet du logement de
» M. le prince d'Isenghien tout ce qui sera approuvé
» par luy, soit pour l'acquisition de l’hôtel de Gomiecourt.
» soit pour tel autre logement qu'il voudra choisir, et
» que je vous exhorte à faire cesser promptement toutes
» les longueurs de cette affaire, dont il a réellement
» lieu de se plaindre. Je luy mande en même temps que
» si l'acquisition de l'hôtel de Gomiccourt était impossible
» par le défaut de seureté, ou trop onéreux à la ville.
» je luy céderay volontiers la maison où je demeure
» pour tout le temps que la sienne restera à bastir. et
» que je sacrificray volontiers ma propre commodité
» dans cette occasion. »
Mais à côté de l'acquisition, il y avait pour la ville une
question de la plus haute importance, c'était celle des
voies et moyens, comme on dirait aujourd'hui. Nous
avons vu que, pour entreprendre une œuvre aussi cCon-
sidérable, la ville n'avait à sa disposition qu'une somme
de dix-sept mille livres en dépôt dans la caisse des Etats.
On avait dépèchc auprès de la Cour M. Ansart, consctller
pensionnaire, afin d'obtenir une allocation sur le pro-
duit des impositions pour les casernes, mais les dis:o-
sitions ne paraissaient pas très favorables, et il fallait se
résigner à avoir recours aux ressources extraordinaires.
A cet effet, une assemblée de la bourgeoisie fut convo-
quée le 11 mars 1738, en la chambre du conseil échevi-
nal sur l'autorisation du lieutenant du Roy. Elle se com-
— 135 —
posait, suivant l'usage, de MM. de la gouvernance, MM.
les échevins en charge, assesseurs, officiers permanents,
échevins issans et issus, avec les quatre commis aux ou-
vrages ct leur clerc. Le maveur {c'était M. Quarré du
Repaire) était absent. Le magistrat de la Cité, alors dis-
tincte de la ville, y comparut par les sieurs Moyette ct
Rillot, échevins députés par leur corps, à cause du con-
tingent que la Cité devait fournir dans la dépense. I fut
résolu qu'on emprunterait sur les oflices réunis récem-
ment à la ville, et, en cas d'insuflisance, qu'on ferait un
emprunt pour le surplus par voie dc rentes héréditaires,
viasgères ou de tontine. Pour parer les intérûts de ces
nouveaux emprunts, on devait demander au roi la per-
mission de lever cinq sols à la livre de tabac dans les
ville, Cité, faubourg, banlieue et villages de l'étendue du
gouvernement d'Arras. i
Mais pendant ce temps, les sollicitations de M. Ansart
avaicnt été couronnées de succès. Le Roi avait accordé
à la ville d'Arras, pour l'aider à construire l'hôtel du
psouvernement, une somme de soixante quinze mille
livres sur les fonds des casernes. Cette faveur, loin de
stimuler le zèle des Echevins, leur fut un nouveau pré-
texte de retard. Le Roi, en accordant un subside, avait
refusé d'autoriser la tontine et l'octroi du tabac. Les
échevins alléchés par 1e succès cherchaient à ne pas
engager les oflices qu'ils avaient cu tant de peine à
racheter, et ne consentaient qu'à des impôts extraordi-
nuires. C'est dans ce sens qu'ils se mirent à agir auprés
de la Cour et de l'Intendant. Mais celui-ci ne se laissa
pas prendre au piège, ct, le 18 mai 1738, il leur écri-
vait de Valoire, sa maison de campagne, près d'Amiens :
— 136 —
« Iln’est pas possible d’insister sur la tontine et l’octrox
» du tabac. Il faut en revenir à l'emprunt sur les offices
» réunis à votre ville. Ainsy vous pouvez travailler en
» conséquence sur ce pied, afin de terminer incessam-
» ment l'affaire du gouvernement, qui traine déjà depuis
» trop longtemps. » Les Echevins se décidérent donc à
emprunter soixante mille livres sur les offices. Un arrêt
du conseil, du 5 juillet 1738, les autorise à cet effet.
On pouvait croire que l'acquisition de l'hôtel de
Gomiecourt allait avoir lieu immédiatement. Un pro-
jet de contrat avait même été soumis à l'intendant, cet
revêtu de ses observations, tendant à prendre toutes
sûretés vis-à-vis du vendeur. Mais, quand il fallut en
finir, le magistrat recula encore. Le 15 juillet 1738, il
résolut « d’une voix unanime, qu'on irait chez M. le
» prince d'Isenghien le prier de se rappeler qu'on ne
» s'était engagé d'acheter l'hôtel de Gomiecourt, quatre-
» vingt-dix-sept mille quatre cents livres, que dans la
» persuasion, que moyennant cinquante mille livres
» d'augmentation et réparations, que la ville pourroit
» y faire, on luy ferait un gouvernement solide et con-
» venable, mais que, suivant le plan des opérations ct
» estimations qu'on a fait voir à Messieurs du magistrat.
» qui monte à quatre-vingt-sept mille livres, sans v
» comprendre la basse-cour, écuries, remises et autres
» réparations nécessaires, contenues aux observalions
» du magistrat couchées au bas des états d'estimation,
» la ville est dans l'impossibilité de faire cette acquisi-
» tion ny d'exécuter ce plan, puisqu'elle n’a que cent
» cinquante mille livres à employer, sans aucunes autres
» ressources, que la ville est preste de faire cette arqui-
»
»
— 137 —
sition au prix convenu, en priant M. le prince d Isen-
chien d'avoir la bonté de faire faire, avant la passation
du contrat, un plan des augmentations et réparations
à faire audit hôtel, qui n: montent quà cinquante
mille livres, et qui rendent ledit hôtel et basse-cour
bons. solides, convenables et suflisans. La ville n'avant
que la dite somme de cent cinquante mille livres, v
compris même le contingent de la cité à employer
dans un gouvernement, que si on ne peut faire des
réparations et augmentalions suifisantes audit hôlel de
Gomiecourt pour la somme de cinquante mille livres,
on supplie M. le prince d'Isenghien d'indiquer un terrain
où l'on puisse faire bastir, pour cent cinquante mille
livres, un logement suffisant ct convenable pour un
gouvernement. »
Le prince d’Isenghien n'était pas un homme endurant
et bien d’autres que lui auraient perdu patience. Mais il
faut croire, pour l'honneur du corps, que peu degouver-
neurs eussent agiconme il le fit. En effet, quand les sieurs
Lagneau, Baudelet, Lefrancois, Echevins, et Ansart, con-
seiller pensionnaire, se présentérent devant lui, le 15
juillet 1738, à huit heures du soir, pour lui donner lec-
ture de la délibération ci-dessus, il leur répondit : «qu'il
»)
exigeait du magistrat que le matin, seize dudit mois,
on luy portast une réponse nrécise, pour qu'il seut si
l'on vouloit passer contrat d'acquisition ou non en
dedans ledit jour seize, à quo il ajoutta qu'il connais-
soit les personnes du magistrat qui n'étaient pas de cet
avis, qu'ils étoient en petit nombre, et qu'ils auroient
à faire à lu, et mème à la cour, où il dépécheroit nn
courrier, pour l'informer de la conduite du magistrat, »
— 138 —
Malgré ces menaces , les échevins ne se tinrent pas
encore pour battus. Ils s’assemblérent le 16 juillet, et
résolurent : « que dans les circonstances présentes on ne
» peut acquérir l'hôtel de Gomiccourt qu'en suppliant
» auparavant M. le prince d'Isenghien de permettre que
» ledit hôtel, soit visité par des nouveaux expers pour
» reconnoire s'il est bon et solide, et si en y emplovant
» cinquante mille livres on peut le rendre suffisant pour
» un gouvernement, de quo ils dresseront un plan et
» un élat estimatif: auquel cas on passera le contrat. »
Rien ne paraissait plus motléré que cctte demande : le
prince d'Isenghien ne le prit pas ainsi. Il était bien dé-
cidé à briser toule résistance : aussi quand la résolulion
lui fut portée sur le champ, le corps étant assemblé, par
M. Leroux de Sarton, de Ramecourtet Wattelet, échevins,
ct Ansart, conseiller de ville, il leur fit cette réponse:
« Est-ce que le magistral veut me donner la lecon ? qu'on
» ait à changer cette résolution, sinon je vous fcrav met-
» tre (ous en prison, en attendant les ordres de la cour. »
Le magistrat pressé d'une maniére si violente, ne solli-
cita qu'un répit de vingt-quatre heures pour convoquer
une assemblée de bourgeoisie : le gouverneur ne voulut
pas l'accorder. Il joignit à son refus un acte de brutalité
vraiment inqualifiable, et qu'il faut rapporter textucile-
inent, d’après les procès-verbaux, car on pourrait étre
taxé d'exagération. « Le magistral en corps s'étant trans-
» porté immédialement chez M. le prinec d'Isenghien,
» il lui a présenté la résolution ci-dessus. Après en avoir
» fait lecture, il à dit que dans l'instant il allait donner
_» de ses nouvelles au corps, et s'élant retiré dans la
> chambre voisine, où était M. de St-Val, major de la
”
199
» ville, qu'il à appelé, ledit sicur major est venu dire
» au corps du magistrat quil élait chargé de conduire
» dans les prisons M. Bouquel, chevalier, sieur de Sar-
» ton, échevin, et M. Ansart, écuver, sicur de Maricourt,
» consciller pensionnaire de la ville, et le corps avant
» prié ledit sicur major de rentrer dans la chambre,
» où étoit M. 1e prince d'Isenghien, pour lui représenter
» de sa part que, cette affaire étant commune, tous
» éloient prôts de se rendre à la prison, et qu'ils n'a-
» voient qu'à obéir, ledit sieur major étant rentré dans
» la chambre où étoit M. le prince d'Isenghien, il est
» dans l'instant revenu, cta dit que la volonté du prince
» éloit que deux autres du corps se rendissent aussv en
» prison. Et à Finstant M. Lefebure, écuïcr, sieur de
» Gouv, et Le Gay, écuïer, sicur de Ramecourt, tous
» deux échevins, ont élé conduits dans la prison de la
» Chätellenie par ledit sicur major avec les sicurs de
» Sarton ct Ansart. » Les autorités civiles et militaires
de nos jours ont été bien des fois accusées d'arbitraire,
mais il faut reconnaitre que si un préfet où un général
se perineltait de pareilles incartades, 11 ne resterait pas
vingt-quaire heures en fonctions. Sous l'ancien régime,
ainsi que nous allons le voir, on était plus indulgent à
l'ésard des agents du gouvernement: si on exigeait d'eux
une soumiss:on absolue aux ordres d'en haut, on leur
permettait de trailer sans facon les résistances d'en bas.
Cet état d'infériorité dans lequel se trouvaient les ad-
ministrations locales vis-à-vis des représentants du gou-
vernement n'empécha pas les échevins d'Arras de tenir
une conduite noble et digne dans ces tristes circons-
lances. Loin de se laisser intinuder par à colere du
— 140 —
prince d'Isenghien, ils résolurent de soutenir lalutte, et ils
le firent avec une persévérance et une convenance dignes
des plusgrands éloges.En effet,dans leurs pénibles efforts
pour obtenir justice, il ne leur échappa jamais une fausse
démarche ni une parole mal sonnante. Après avoir quitté
l'hôtel du gouverneur, le magistrat retourna à l’hôtel-
de-ville et prit la résolution « de députer par devers sa
» majesté les sieurs Lallart et Lagneau pour lur repré-
» senter très humblement qu'il n’a été rien fait de la
» part du magistrat par raport au logement de M. Île
» prince d'Isenghien qui ait pu lui attirer un emprison-
» nement isnominieux du magistraten entier, exécuté
» en la personne de quatre de ses membres conduits pu-
» bliquement en prison par le major de la place. »
En même temps, les échevins écrivaient au cardinal
de Fleury la lettre suivante : « Monseigneur, c'est avec
le plus grand de tous les regrets que nous nous trou-
» vons forcés d'avoir recours à votre Éminence pour la
» suplicr de présenter au Roy nos très humbles repré-
» sentalions sur l'injure que tout le corps du magistrat
» d'Arras vient de recevoir dans la personne de trois
» Echevins et du conseiller de ville, qui ont étés con-
» duits publiquement aux prisons de la chatellenie de
» cette ville, en conséquence des ordres de M. le prince
» d’Isenghien. Les sieurs Lallart et Lagneau, Echevins
» de cette ville, que nous députons vers votre Eminence,
» luy remettront les délibérations que notre honneur ct
» notre conscience, ct le bien public nous ont dictés, et
» qui sont l'unique cause de l’injuste emprisonnement
» de nos confrères. Vous v reconnaitrez, Monseigneur,
» que si nous avons encouru la disgrâce du prince
ÿ
— 141 —
d'Isenghien, c'est uniquement parce que nous n’avons
pas cru devoir passer un contrat d'acquisition de
l'hôtel de Gomiecourt, à cause des sommes immenses
qu il faudrait pour rendre cet hôtel solide et habitable.
Nous nous proposons d'envoyer dans la journée de
demain à ces députez un mémoire détaillé de tout ce
qui s'est passé au sujet de cette affaire depuis que le
Roy nous a ordonné de loger le Prince. Ils auront
l'honneur de le remettre à votre Eminence, afin que
sa majcslé puisse, en connaissance de cause, décider si
nous devons obéir aveuglément au Prince, quand il
s'agit d'employer dans un gouvernement une somme
aussy considérable que celle qui aurait occasionné
cette acquisition, si on l'avait faite, et qui mettrait la
ville hors d'état de continuer le service. Nous vous
suplions très humblement, Monseigneur, d'avoir égard
à nos justes représentations, et ue vouloir bien protéger
un corps désolé de l’affront qui vient de luy être fait
dans la personne de quatre de ses membres qui n’était
certainement pas mérité, en ordonnant leur élargisse-
ment. »
Les députés, arrivés le 17 juillei à Compiégne, où se
trouvait la cour, se mirent immédiatement en devoir de
remplir leur mission, et le lendemain, ils écrivaient à
leurs commettans : « Messieurs, nous sommes arrivés
»
»
»
»
»
»
hier vers les quatre heures à Compiègne. Le Roy était
à la chasse et les ministres n'étaient pas chez eux.
Tout ce que nous pümes faire ce fut de prévenir pour
avoir audience ce malin. Nous avons vu son Eminence
à son levée, nous lui avons présenté la lettre dont
vous nous aviez chargé et nous lui avons détaillé au-
L "4
)
ë
tant que nous l'avons pu la cause de notre mission. I]
n'était pas prévenu par M. le prince d'Isenghien, et il
nous à donné des marques de sa surprise sur l'em-
prisonnement des membres du magistrat le représen-
tant en entier. Il nous a reçu avec beaucoup de bonté,
nous à promis sa protection et nous a dit de voir
M. d'Angervillers à ce sujet. Nous nous v sommes
» rendus aussitôt. Le ministre n'était pas plus informé
» de l'événement qui nous appelait à la cour que Mon-
ÿ
seisneur le Cardinal. Il a lu attentivement votre lettre.
Nous lui avons demandé l'élargissement des prison-
niers. [ nous à répondu qu'il fallail auparavant en-
tendre M. le prince d'Isenghein sur les causes de l'em-
prisonnement. Il faudra donc qu'ils prennent patience
pendant quelques jours dans leur retraite. La cour est
informée de leur détention. Elle donnera {nous n'en
doutons pas) ses ordres pour leur liberté. Comptez sur
une exactitude parfaitte à remplir vos volontez et sur
des nouvelles journalières de nos opérations. Nous
avons aussv prévenu M. de Bricquet, premier commis
de M. d'Angervilliers. Il compte que cette affaire lux
sera renvoyée. Nous ne crovons pas nous flatier mal à
propos en vous annoncant que les visages des ministres
nous promettent une décision favorable à vos vœux. »
Le 20 juillet, M. Lagneau écrit : «Nous avons rerue la
lettre et le mémoire que vous nous avez fait l'honneur
de nous envoyer par un exprès qui Ost arrivé ver
avant-hier le soir. Nous avons hier fait copier deux
doubles dudit mémoire et autres piéces. Nous venons
de les présenter aux ministres. M. d'Angervillicrs
nous a dit que M. le prince d'Isenghien reccvrait des
— 143 —
» ordres pour l'élargissement des prisonniers, et que la
» lettre était partie hier. Ce ministre nous a informé
» qu'il verrait notre mémoire et nous rendrait justice.Nous
» le verrons de temps en temps pour l'en faire souvenir.
» Nous croyons, Messieurs, qu'il a recu hier une lettre
» de M. le prince d'Isenghien. Nous veillerons à tout,
» n'apréhendez pas les fausses démarches de notre part. »
Cette lettre du prince d'Iscnghien serait curieuse à con-
naitre pour savoir comment il expliquait les choses,
mais elle n'existe pas au dossier.
Le mémoire au roi est remarquable par sa clarté et la
convenance du style. Test impossible de le citer en en-
her, carilest trés long. Nous en transerivons le com-
mencement et la fin. « Sire, le magistrat de votre ville
» d'Arras prend la liberté de porter ses justes plaintes
» jusqu'au pied du thrône de votre majesté. Il voudroit
>» pouvoir dissimuler l'insulte qu'il vient de recevoir. Il
» sacrificroit volontiers son ressentiment si son silence
» n'interressoit tous les magistrats du royaume qui se-
» ront sans doute allarmés de la conduite que M. Île
» prince d'Isenghien, gouverneur d'Arras, vient de tenir
» envers les maveurs el échevins de cette ville. » Suit
un exposé des faits fort bien présenté, et le détail des
propositions sur lesquelles on à prié le prince d'Isenghien
de se prononcer. Le mémoire se termine ainsi: « Toutes
LA
LA
» CS propositions auroient bien dû satisfaire M. le prince
» d'Isenghien, votre majesté verra au moins que le ma:
» pistrat n'a manqué nv de zéle, ny d'exaclitude pour
» exécuter vos ordres. M. Ie gouverneur, fatioué appa-
» rem'ient des représentations réilérées des échevins au
» suje. de l'hôtel de Gomiccourt a pris un conscil vio-
»
»
lent. Le magistrat étant chez lui en corps, il fit arrèter
et conduire publiquement en prison, par le major de la
place, trois échevins et le conseiller pensionnaire de la
» ville, tous quatre gentilshommes dont le seul crime
»
‘qui est commun à tout le magistral), est de n'avoir pas
voulu passer dans le jour le contrat d'acquisition de
l'hôtel de Gomiccourt. Les quatre membres du ma-
gistrat sont depuis lors dans les prisons les plus
étroites de la ville, qui ne sont remplies actuellement
que d’insensez et de fous furieux. C'est de cette vio-
lence que le magistrat demande justice en se jettant
aux pieds de Votre Majesté. Il n'a pas mérité cette
humilialion, il s est toujours tenu dans les bornes du
respect qu'il doit à M. d [senghien. Rien ne luy est
échapé qui mérite un châtiment aussi sévere. Les
résolutions qu'il a pris et qu'il a présenté par écrit à
M. le prince d'Isenghien sont jointes à ce mémoire :
tout v est mesuré. [l demande donc avec larmes et
avec confiance la liberté de ses membres emprisonnez,
et il invoque la justice de Votre Majesté pour ètre
dorénavant à l'abry de pareille violence. »
Ces sollicitations finirent par réussir, ct le 22 juillet,
M. Lagneau écrivait : « Nous sortons de chez M. d'Anger-
villiers, qui nous a receu avec beaucoup de bonté. Il
nous à promis qu il alloit écrire au magistrat d'Arras,
et que sa lettre marqueroit assez que là cour ne désap-
prouve pas votre conduitte. Elle facilitera des arrange-
mens avec M. le prince d'Isenghien au sujet de son loge-
ment. Nous n'avons plus vey qu à remercier les minis-
tres, et nous serions en état de partir au plus tard dans
deux jours. Mais comme c'est vous, Monsieur, que nous
— 145 —
» devons consuller là-dessus, nous attendons vos ordres
» pour que vous ne nous reprochiez pas d’être partis sans
» vous avertir, et sans scavoir ce que vous pensez du dé-
» noucment de celte affaire. Nous commençons à nous
» lasser ycy extrémement. Si vous pensez comme nous
» que notre mission soit achevée, faites nous la grâce de
» nous envoyer le même exprès qui sera ycy plus tost
» qu'une lettre par la poste, et nous partirons aussi-
» tost. »
Le magistrat d'Arras avait donc obtenu l'élargissement
de ses membres; mais il n'obtint que cela. On a sans
doute remarqué cette phrase qui termine la requête au
roi et qui demande, comme qui dirait, des garanties
constitutionnelles contre l'arbitraire des représentants
du gouvernement. Loin de les lui accorder, on n'infli-
geait même pas un blâme au gouverneur. Il y a plus,
les échevins qui avaient passé en prison six ou sept de
ces nuits qu'avec peine on pardonne, étaient obligés de
faire les premiers pas au-devant de M. le gouverneur et
de lui redemander ses bonnes grâces, comme des écoliers
qu'un maitre aurait punis : Car tel était le bon plaisir de
Ja cour. Voici, en effet, ce que M. d’Angervilliers écri-
vait de Compiègne, le 22 juillet, à MM. du magistrat.
« Jay receu la lettre que vous m'avez écrite le 16 de
» ce mois, et Son Eminence m'a renvoyé celle qui lui a
» été remise par vos députez au sujet de l’emprison-
» nement qui à été fait de trois de vos échevins et d’un
» conseiller de ville par ordre de M. le prince d'Isenghien.
» Je luy ay mandé que l'intention du roy étoit qu'il leur
» rendit la liberté, et je ne doutte pas que cela ne soit
» actuellement exécuté. Je vous exhorte à le voir, il vous
40
,*
— 156 —
ressre avec Le 2% et co crera amiablement avec vous
Sir 423 pars cuil v asra à prendre pour qu'il soit
ie daezzezt, Cozfrmement aux intentions de Sa
sesis, L'esi sie que vous y aportiez de votre part
toutes des frriliies convenales, et que vous viviez do-
résLavant avec votre gouverneur de manière qu'il vous
rende sa Lenvellance, à quoy je ne doute pas que
vous le trouviez très dispose. »
Quand le ministre annoncait aux échevins que le prince
d'Issnghien les recevrait avec bonté et était tout disposé
à leur rendre sa bienveillance, il s'avançait beaucoup et
avait compté sans l'humeur altiére du gouverneur. En
effel, pour se conformer aux iajonctions qu'ils avaient
recues, les échevins cherchérent l’occasion de se pré-
senter devant le prince d'Isenghien et de rentrer en
grâce auprés de lui. Cette occasion s'offrit tout naturel-
lement lorsque le gouverneur revint à Arras, après
sa tournée dans les places de la province. C'était le
20 juillet 1738: le magistrat se transporta chez lui surles
cinq heures du soir, et le conseiller pensionnaire por-
tant la parole, lui dit : « Monseigneur, le magistrat vient
» pour avoir l'honneur de vous assurer de ses respects,
» et vous témoigner la joye qu'il a de vous voir de retour
» en cette villle. » A quoy le prince d’Isenghien a ré-
pondu : « Messieurs, je suis fâché d’avoir été obligé de
» faire ce que j'ai fait. J'espère que l'intelligence avec
» laquelle vous viverez avec moy me fera oublier le
» passé, et me mettra dans le cas de bien vivre ensemble
» et de travailler de concert pour le service du roy. »
Alors le consciller pensionnaire luy a dit : « Monsei-
» unour, vous trouverez toujours ces Messieurs disposés
VU OU un
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ne. ]
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— 147 —
» à faire tout ce qui dépendra d’eux pour le service du
» rov. » Là-dessus les échevins se retirèrent.
A moins d'être tout à fait impoli, il était difficile de
répondre plus froidement à la démarche des échevins,
aussi furent-ils vivement froissés, et le 31 juillet ils
s'assemblérent sur les dix heures du matin, et résolurent
de faire des représentations au gouverneur. « Auquel
» effet, MM. de Gouy ct Lallart, échevins semainiers
» ont été lui demander audience de la part de la
» Chambre, et leur ayant donné son heure, à quatre
» heures après-midv du même jour,le magistrat en corps
» s’y est rendu. » Si le prince d'Isenghien n'avait con-
sullé que son inclination, il aurait sans doute traité les
échevins comme la première fois ; mais il craignit de se
mettre une mauvaise affaire sur les bras et, sans être
encore tout à fait gracieux, il se montra convenable
dans cette entrevue. « Le conseiller pensionnaire lui lut
» les discours arrêtés en Chambre à l’Assemblé du ma-
tin ; ils étaient conçus en ces termes : « Monseigneur,
» pénétrés de la plus vive douleur de la manière
» dont vous nous avez receu hicr, nous prenons la li-
» berté d'en porter à vous même nos justes plaintes,
» fondées sur ce qu'avant exposé notre conduite au roy
» quine l’a pas désaprouvé, il est bien humiliant pour le
» magistrat que vous luy avez rapellé qu'il vousait obligé
» de le mettre en prison.» A quoy le prince d'Isenghien
répondit : « Je ne crois pas, Messieurs, vous avoir choqué
» par les termes dont je inc suis servy hier. J'avois cru
» au contraire vous avoir fait politesse. Mes sentimens
» étaient d'oublier le passé de part et d'autre, et de vi-
» vre en bonne intelligence. »
Cette crise termine ce que j'appellerai la période aigüe
de l'affaire. Désormais les choses vont marcher plus
pacifiquement, mais il s’en faut beaucoup qu'on soit
encore près de s'entendre. Le prince d'Isenghien n'avait
accepté qu’à contre-cœur un logement dans un vieil
hôtel qu’il fallait remettre à neuf. Il aurait préféré qu'on
lui en bâtit un nouveau. Profitant habilement des objec-
tions faites par les échevins contre l'acquisition de l'hôtel
de Gomiecourt, il insinua qu'il vaudrait peut être mieux
construire sur le terrain du Pré-Cagnon. Mais c'était ce
que les échevins redoutaient le plus. Aussi, le 17 août
1778, ils se décidèrent à envoyer au prince une dépu-
tation pour traiter avec lui de cette importante question.
Il était alors dans sa terre d'Oignies. C'est à cause d'elle,
pour le dire en passant, qu'il fut convoqué aux Elats
d'Artois de 1747 (Bultel, page 253). « MM. Lagueau et
» de Gouy vinrent l'y trouver, pour l'assurer que sans
» perdre de temps on travaillerait à lui donner un loge-
» ment convenable, conformément aux intentions de la
» cour, et que le magistrat croyoit que la voye la plus
» sûre pour y parvenir, étoit de consulter et prendre
» l'avis d'habils architectes. Pourquoy M. le prince
» d'Isenghien est prié de trouver bon que l’on appelle
» le plus habil architecte de Lille pour, conjointement
» avec le sieur Brizeux, qui sera aussy appelé, faire
» toutes les opérations qui seront nécessaires pour mettre
» M. le prince d'Isenghien et le magistrat en élat de
» jetier les yeux sur l'endroit le plus convenable au bien
» publique. » C'est toujours la continuation du mème
système. Quand on est trop pressé on a recours à des faux-
fuyants. Cette fois il fallait contre-battre le projet d'éta-
— 149 —
blissement au Pré-Cagnon; on trouva des experts qui
démontrérent que ce projet était inexécutable. Les
experts disent trop souvent tout ce qu'on veut leur faire
dire: nous allons en avoir bien des preuves dans ce qui
nous reste à rapporter. Le 19 septembre 1738, Jean
Gayant, Jean Leflon, Louis Debayv, Pierre Leflon st
Jacques Gavant, tous cinq maitres massons de la ville,
se transportent au Pré-Cagnon, et déclarent que les
anciennes fondations du rempart, sur lesquelles on pro-
pose d'asseoir la nouvelle construction, ne seraient pas
assez solides pour le recevoir. A l'appui de leur expertise,
ils joignent un mémoire d'observations contre le projet.
Le terrain est. aquatique et sujet aux brouillards, le
Crinchon, qui le traverse, l'expose aux inondations, on
y sera enfermé comme dans une boîte, puisqu'on aura
pour objet le rempart à gauche, et que derrière on sera
offusqué par tous les arbres des prairies voisines; à droite,
les casernes, devant et une abreuvoir. Le moulin du
rempart (on le voit encore figurer sur un plan de 1704),
occasionnera un vent perpétuel et un bruit continuel.
La proximité des casernes et de l'abreuvoir empêchera
les carrosses d’avoir un libre accès. Les chevaux pour-
ront prendre le mords aux dents par suite du bruit de
la caserne, et les exercices, qui se font surtout le matin,
troubleront le repos de M. le gouverneur. On voit que
rien n'est oublié. En conséquence, les échevins décident :
« Que M. le prince d'Isenghien scra supplié de ne pas
» s'arrêter au Pré-Cagnon. » Mais ils ne s’en liennent pas
à ces supplications, car ils savent maintenant à qui ils
ont affaire. Aussi, le 30 septembre, ils font partir en
poste, M. Du Repaire, mayeur, et Legay de Ramecourt,
— 150 —
échevin, pour « demander à M. l'intendant, au cas où
» M. le prince d fsenghien lui adresserait des plans, de
» ne rien décider, et de trouver bon que le magistrat se
» deffende à la cour, qui est saisie de cette affaire. » En
mème temps, on écrivait à M. d’Angervilliers « quil
» élait impossible de se déterminer pour le Pré-Cagnon,
» où tout est incertain. et on le suppliait de rejeter un
» projet qui ne pouvait être exécuté moyennant cin-
» quante mille écus, somme à laquelle Sa Majesté avait
» limité la dépense. » Et, comme on ne saurait prendre
trop de précautions, on envovait à Lille, le 29 octobre.
M. Bouquel de Sarton et Legav de Ramecourt, échevins.
pour consulter des entrepreneurs et autres personnes
habiles, et ils en rapportaient un avis corroborant en
tous points l'expertise des maitres macons d'Arras.
Ces démarches eurent pour résultat de faire rejeter le
Pré-Cagnon, mais le magistrat ne put parvenir à faire
adopter la maison du lieutenant du roi, qui était l'objet
de ses prédilections. 1 fallut donc en revenir à l'hôtel
de Gomiecourt. Iei, nouveaux efforts pour retarder la
solution. Le 19 novembre 1738. « Messicurs du magis-
» tral avant eraninés le plan et devis dressés par Adrien
» d'Huez, qui leur ont été remis aujourd hui par M. l'in-
» tendant, au sujet de l'hôtel de Gomiccourt, avec les
» les projets d’acles et de mémoires, ont résolus de re-
» présenter à M. l'intendant que, par les opérations cy
» devant faites sur cet hôtel, les mémoires en tenus et
» envoyés à la cour, on y a exposé que l'hôtel ne vallunt
» rien en toutes ses parties, 1l devoit être jetté absolu-
» ment bas. » Et en effet, le 20 novembre, ils font faire,
sous la surveillance de MM. Watclet et Marchant, éche-
— 151 —
vins, une expertise, d'où il ressort que l'hôtel de Gomie-
court est tout à fait en mauvais état, et que, pour le
rendre habitable, il faudra y dépenser bien plus de cin-
quante mille écus.
Mais M. Chauvelin était décidé à vaincre toutes ces
résistances. Il en avait obtenu l’autorisation de la cour,
et le 27 décembre il écrivait à son subdélégué M. Hébert:
« M. d'Angervillers, à qui j ay rendu compte de tout ce
» qui s'est passé au sujet de l'hôtel de Gomiecourt, m'a
» mandé que l'intention du roy étoit que le magistrat
» acquit cette maison sur le pied convenn, et y fit les
» réparations nécessaires pour y placer le gouverne-
» ment.Je vousprie donc, à la réception de cette lettre,
» de vous transporter au magistrat, où vous en ferez lec-
» ture, et de luy présenter l’acte signé de M. de Go-
» miccourt, dont vous avez un double, pour que le ma-
» gistrat le signe. »
Rien n'était plus formel que cet ordre; les échevins
cherchèrent encore à l'éluder. Le? janvier 1739, ils s’as-
semblent,et après avoir, comme de coutume, protesté de
leur désir de satisfaire M. le prince d’Isenghien, ils de-
mandent que l’hôtel de Gomiecourt ne soit pas « acheté
» plus de soixante-dix mille livres, sans quoi les répara-
» tions qui y sont nécessaires absorberaient plus que les
» cinquante mille écus.»
M. Chauvelin, irrité de ces refus, exige, le 10 janvier,
qu'on lui fournisse un état exact de ces réparations, et il
invite les échevins à faire en sorte que cet état ne monte
pas à un prix excessif, « pour ne pas donner occasion à
» M. le comte de Gomiecourt de se plaindre, et au public
» ainsy qu'à la cour de penser que vous agissez en cela
— 152 —
» par passion et par prévention, ainsi qu'on vous en a
» accusés. » Ce n’est pas tout : cette lettre aigre douce
est suivie, le 13 janvier, d'une mise en demeure positive,
elle est ainsi concue : « M. le prince d'Isenghien se
plaint, Messieurs, et avec raison, que vous aportes des
nouvelles longueurs à l'affaire du gouvernement.
Vous savez ce que je vous ay mandé en dernier lieu à
ce sujet, et ce qui me reste à vous dire à présent, est
que, si dans huit jours cette affaire n'est pas terminée
pour l'hôtel de Gomiecourt, nous prendrons, M. le
prince d'Isenghien et mov, les ordres de la cour pour
» faisre le bastiment au Prez-Cagnon. » Malgré cet épou-
vantail du Pré-Cagnon, les échevins ne se rendent pas
encore, seulement ils vont trouver M. de Gomiecourt ct
lui offrent soixante-douze mille quatre cents livres, et
comme celui-ci demande quatre-vingt-cinq mille, ils
écrivent à M. Chauvelin quil leur cest impossible de
faire cette concession, et ils l'adjurent de se prononcer
pour la maison de M. de la Rogue. Mais M. Chauvelin ne
se laisse pas apiloyer: le 13 février, il leur mande
que M. le prince d'Isenghien, ayant totalement rejeté le
plan de la maison de M. de la Roque, il n'y faut plus son-
ger. Il leur conseille, en conséquence, de finir avec M. de
Gomiecourt, sur le pied de quatre-vingt-mille livres « à
» moins, ajoute-t-il, que vous n'ayez envie que l'affaire
» finisse sans vous et d'une facon qui sûrement vous
» serait désagréable. » Ainsi on en était venu aux me-
naces. Ces menaces ne furent pas encore capables de
forcer les échevins à faire l'acquisition qui leur répu-
gnait tant. Si on ne connaissait l'obstination proverbiale
des artésiens, cetexemple en serait la meilleure preuve.
EVE y y
— 153 —
L'intendant, fort embarrassé, écrit le 23 février à son sub-
délégué : « Je viens de recevoir une nouvelle lettre du
» magistrat, par laquelle il m'a marqué qu'il ne peut
» rien ajouter aux offres de soixante-douze mille quatre
» cents livres qu'il a fait à M. de Gomiecourl. Après
» avoir veu la dernière lettre que je vous ay écrite il y
» a deux jours, il insiste encore dans cette résolution.
» Instruisez-en M. le comic de Gomiecourt, et dites luv
» que s'il n'accepte pas les soixante-douze mille quatre
» cents livres, il n'y a qu'à regarder le marché comme
» rompu fotallement, et en ce cas vous ferez scavoir au
» magistrat qu'il n’v faut plus songer, et qu'’onira bastir
» au Prez-Cagnon. » Que fail alors le magistrat ? Il prend
de cette lettre la partie qui lui convient, et il laisse l’autre.
Aussitôt il mande au prince d'’Isenghien que M. l'inten-
dant a fait déclarer à M. le comte de Gomiecourt que
« le marchez est rompu. » En conséquence, il supplie
M. le gouverneur de vouloir bien arrêter son choix sur
la maison de M. de la Roque. En même temps il écrivait
au cardinal de Fleury pour implorer sa protection, et lui
envoyait un mémoire où il expliquait tous les efforts
qu'il avait faits pour mener cette affaire à bonne fin.
Mais pendant toutes ces négociations, M.de Gomiccourt,
qui avait besoin d'argent, craignait de manquer la vente
de son hôtel, et il se décidait à accepter l'offre de
soixante-douze mille quatre cents livres. Le magistrat
se trouva ainsi pris dans ses propres filets, au moment
où il croyait avoir si bien arrangé les choses qu'on allait
être obligé d'accepter la maison de M. de la Roque;
mais il avait au moins la consolation de se dire que par
ses résistances il avait fait gagner à la ville la différence
— 154 —
entre cent mille livres, prix auquel le prince d’Isenghien
voulait d'abord qu'on traita, et soixante-douze mille
quatre cents livres, prix auquel se réduisaient en défini-
tive les prétentions de M. de Gomiecourt. Certes, ce
n'était pas un mince bénéfice.
Restait la passation de l'acte : elle fut assez laborieuse.
En effet, le 18 avril 1739, M. Chauvelin écrivait au ma-
gistrat : « M. Hébert me marque que vous voulez, pour
» consommer l'affaire de l'hôtel de Gomiecourt, passer
» un décret, el avoir la ratification de M. le chevalier de
» Gomiecourt (il demeurait en Espagne et était gouver-
» neur de Valence). On croit que l’un et l'autre sont
» inutiles au moven de la signature de M°"° de Gomie-
» court et de la connaissance que vous avez de tous les
» créanciers. Si réellement cela n’est pas nécessaire, je
» souhaiterois, ainsy que M. d'Isenghien, que vous ne
» l'exigeassiez pas. Mais si absolument vous ne pouvez
» vous en dispenser, nous exigeons, l’un et l’autre, que
» vous fassiez dès à présent le contrat, dans lequel vous
» prendrez toutes les suretés convenables pour le décret
» de ratification, et la sureté des prix que vous consi-
» gnerez, et que vous mettrez sur le champ les ouvriers
» dans la maison. » Aïnsi, on ne voulait laisser à
MM. les échevins aucune échappatoire, et on les mettait
véritablement au pied du mur.
L'acquisition de l'hôtel de Gomiecourt eut donc lieu le
12 août 1739, par décret devant le conseil d'Artois. Mais
il fallait se procurer de l’argent pour le payer. Voici
comment on s'y prit. M. Quarré du Repaire, mayeur,
s'engagea à verser entre les mains des créanciers de
M. de Gomiecourt, la somme de cinquante mille livres,
— 155 —
trois jours après l'adjudication. Du moment du paiement,
M. du Repaire devait recevoir l'intérêt au denier vingt,
soit deux mille cinq cents livres par an, de trois mois
en trois mois. La ville avait la faculté de se libérer en-
vers le prèteur quand elle le voudrait, mais seulement
à concurrence de six mille livres par chaque année.
Pour sürceté de la créance, la ville «affectait par privilège
» et hypothèque tous ses biens et revenus, et, en outre,
» l'hôtel de Gomiccourt à acquérir avec toutes les amé-
» lioralions à effectuer. » Voltaire disait des banquiers :
Ils me volent el je les remercie. Si la ville d'Arras ne se
fit pas voler par son mavyeur, transformé en banquier
pour la circonstance, elle ne lui refusa pas ses remer-
ciements, et même des remerciements assez lucralifs.
On va en juger. Le 11 mai 1739, « le magistrat, assemblé
» en chambre échevinale, en considération et en recon-
» naissance des services rendus à la dite ville depuis dix
» ans par Monseigneur du Repaire, maveur de celte ville,
» ctau publicq, et spécialement pour celui qu'il vient
» de luy rendre, en s’obligeant de fournir une somme
» de cinquante mil livres pour parvenir à l'acquisition
d'un gouvernement en cette ville, laquelle acquisition
» n'aurait pu se faire sans cette avance, qui a eu pour
» fondement les conditions marquées cy-après, sans les-
» quelles même elle n'auroit point été faitte, a résolu :
» 1° que l'oflice de maire de la ville d'Arras créé héré-
» ditaire par édit de 1692, levé par le sieur Nicolas-
» François Bouquel, et réuny au corps de ladite ville,
» n'en pourra êlre désuny pour quelque cause que ce
» puisse être; 2° que ledit sieur du Repaire, par-dessus
» les droits, honneurs, profils et émolumens dont il à
=
— 156 —
» jouv jusqu à ce jour, en vertu de sa commission de
J L 1
»
maveur, aura, pendant sa vie, voix délibérative, sans
» qu'elle puisse être accordée au successeur du sieur
ÿ
du Repaire audit état de maveur, après le rembour-
sement fait de la detle de cinquante mil livres: 3° que
si, au jour du décès du dit sieur du Repaire, la tota-
lite de la susdite somme de cinquante mil livres ne
luy avoit pas été restituée, tous ceux qui se mettront
sur les rangs pour le remplacer en sa commission de
maveur, seront tenus, avant de pouvoir être admis par
MM. du magistrat, dans l'élection des trois personnes,
qu'ils ont pour ce droil de présenter à Sa Majesté,
de donner à l’apaisement de mesdits sieurs du magis-
(rat bonne et solidaire caution pour la restitution des
cinquante mil livres, ou de ce qui resteroit lors düù,
et d'en passer obligation pardevant notaire en bonne
et due forme, payable le jour précédant leur instal-
lation, laquelle ne pourra point être faitte auparavant:
4 qu'en reconnaissance des services dont est fait
mention cv-dessus, le corps du magistrat d'Arras in-
vite ses successeurs de donner dans cetle élection
toute préférence à l'un de ses enfants pour remplacer
son père. » Cette dernière clause ne fut que trop fidé-
lement exécutée. En effet, à la mort de M. Quarré du
Repaire, la dette de la ville n'était pas acquittée, et,
comme il ne laissait que des enfants mineurs, il fallut se
résigrer à avoir un mayeur en lutelle: ce fut M. Quarré
de Chelers. Il est vrai que son oncle, M. Bouquel de
Valhuon, mousquelaire du roi, fut autorisé à gérer, en
son nom, l'office de mayeur jusqu’à sa majorité. Ainsi
cet ollice, racheté avec tant de peine, se trouvait encore
= ore
une fois engagé pour de longues années, et allait tomber
dans les mains d’un incapable doublé d’un soldat. Telle
était la conséquence de l'obligation imposée à la ville de
fournir un logement au gouverneur.
Mais ce n'était pas encore assez. Comme les échevins
l'avaient prévu, les dépenses d'approprialion de l'hôtel
de Gomiecourt furent beaucoup plus considérables qu'on
ne le supposait, en sorte que la somme de cinquante
mille écus, fixée par le roi, se trouva bientôt dépassée.
En présence de ce surcroit de charges, le magistaat vou-
lut au moins faire partager l'excédant de la dépense par
l'Etat; ce fut en vain. Il rencontra l'opposition formelle
du maréchal d’Asfeld, ministre de la guerre. Il fut donc
obligé de se procurer de nouvelles ressources, et voici
la délibération qu'il prit le 16 décembre 1740. « Mes-
» sieurs du magistrat, assemblés en leur chambre éche-
» vinale par ordre de M. l’intendant, et sur la proposi-
» tion qui en fut fait qu'il fallait prendre les moyens
» de trouver des fonds pour achever le bâtiment du
» gouvernement, qu'on estime quil coùtera encore en-
» viron quarante mil francs, ont résolus de demander la
» permission de faire la vente des terrains et empla-
» cemens du Grand-Ture, Bouloirs, Griffon, Ste-Barbe
» et la Petite-Place ou terran vague joignant la porte
» de Cité, pour les deniers provenant de la vente des
» terrains et emplacemens être employés à achever ledit
» bâtiment du gouvernement, et, en cas d'insuflisance,
» du produit de la vente desdits terrains et emplacemens,
» la ville y pourvoira pour le surplus par les voyes les
» plus :onvenables aux biens et aux intérêts de ladite
» ville. » La plupart de ces emplacements étaient occu-
pe
js jé Gé Viciies cescrDes. Où depuis longtemps les
roues eueut fort mal locces. La ville, qui devait à
Le enu73e {icruir des casernes à la garnison, obtint
Cu ELiare Le ia ruerre, l'autorisation de vendre ceilss
des Loi urs. rae da Cocliras, du Griffon, rue des Tro:s-
Vsases. Cu Grand-Ture, rue des Teinturiers et de Ste-
aie. rue d AtieLs. mais à Ja condition que, sur le
prix à en provezr, 1] serait prélevé la somme nécessaire
pour la rr-raration des autres casernes existant alors
dans la ve.
Morezsant des sacrifices aussi considérables et peut-
étre dautres dont nous ne trouvons pas mention
aux registres memoriaux, l'hôtel du gouverneur fut
acbeve en 1742. [1 en résulta cet immense corps de bäti-
ment à deux eiages qui setend, rue des Trois-Faucilles.
depuis la maison actuelle de M. Fagniez, jusqu à la pe-
lite rue de la Marche, et qui devait passablement res-
sembler lui-mèéme à une caserne. Nous ne savons si
M. le gouverneur fut satisfait de son habitation, mais
nous ne trouvons plus de trace de son mécontentement.
Au contraire, pendant les longues années de son admi-
nistration, il parait avoir établi à Arras des relations so-
lides qui l'attachèrent au pays. Ainsi, il fut le protecteur,
non seulement titulaire, mais efficace de l'Académie
d'Arras, car dans cet hôtel mème, qui avait coûté aux
échevins tant d'argent et de tribulations, il accorda à la
Compagnie un local, au second étage, pour tenir ses
séances.
Ajoutons qu'à peine construit, l'hôtel du gouverne-
ment recut un hôte illustre, le roi Louis XV, en per-
sonne. Ce fut là, en effet, que ce monarque logea, en
— 159 —-
1744, lors du séjour qu'il fit à Arras. Aujourd’hui ce
bâtiment, qui a eu de si hautes destinées, n’est plus que
l'ombre d’un grand nom. Vendu à la Révolution, il a été
partagé en différents lots, et, à part quelques habita-
tions particulières, il est presque entièrement occupé
par des logements d'ouvriers. Sic transit gloria mundi.
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PIÈCES RELATIVES
CONCOURS DE 1870
et aux
TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
EEE
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EXTRAITS
des
PROCÈS-VERBAUX DE L'ACADÉMIE
Du 5 août 1870. — .. Il est décidé qu'à cause des cir-
constances extraordinaires dans lesquelles nous sommes,
par suite de la guerre avec la Prusse, la séance publique
n'aura pas lieu à l'époque accoutumée.
Du 19 août 4870.— .. L'assemblée n'est pas en nom-
bre, mais, vu l’urgence et la nécessité de rendre aux
artistes leurs tableaux, qui ne peuvent être conservés
au Musée indéfiniment, dans les circonstances où nous
sommes, elle croit pouvoir inviter le secrétaire à faire
un rapport verbal sur le résultat des séances de la com-
mission des Beaux-Aris et adopter les conclusions de
cette commission, sauf approbation ultérieure de la
société.
Ces conclusions de la commission sont les suivantes :
1° Pas de partage de prix; — 2° Prix total (500 francs),
accordé à M. Dubois, artiste-peintre à Arras.
Il est entendu que la Société n'aura plus de réunion
jusqu’au premier vendredi d'octobre, l'époque ordinaire
de la clôture de l’année académique étant arrivéa
— 104 —
Du 7 octobre 1870. — Il est donné lecture de la déli-
bération d'urgence, mais conditionnelle, faite par les
sept membres presents à la réunion du 19 août dernier,
ct relative au prix de Peinture. Cette délibération est ra-
tifiée et les conclusions sont adoptées.
Fest décidé que la proclamation du nom des lauréats
sera faite en séance ordinaire, le vendredi 21 octobre,
et qu une convocation spéciale sera adresste à cette fin
à tous les membres résidants.
Du 21 octobre 1870. — … Il est décidé que les élections
seront remises à un temps moins agilé par les préoccu-
pations de la guerre, ct la Société passe à la seconde
des affaires mises à l'ordre du jour.
Les plis cachetés sont ouverts par M. le président, et
le résullat des concours est proclamé ainsi qu'il suit :
Histoire. — M. Louis Cavrois, auditeur au Conseil
d'Etat :
Médaille d'or de 100 francs.
Poésie. — M. Delphis de La Cour, à Loches :
Médaille d'argent.
Mémoires uons Coxcours. — M. Ad. de Cardevacque:
Médaille d'argent.
Beaux-Arts. — M. Dubois, artiste-peintre à Arras :
Prix intégral de 500 francs.
Les lauréats seront informés de leur succès par M. le
sccrélaire-général, qui fera également connaitre le ré-
sultat de ces divers concours par la voie des journaux.
— 165 —
CONCOURS DE POÉSIE.
La commission, nommée le 3 juin 1870, se composait
de MM. de Mallortie, de Sède, Lecesne, Caron, Paris.
Elle a choisi pour son rapporteur, M. de Sède, qui a
présenté un rapport à l’Académie dans la séance du
8 juillet, et les conclusions de ce rapport ont été ap-
prouvées.
RAPPORT SUR LE Foncours DE J oésie
1870
Par M. le Baron DE SÈDE
Honbre résidant.
—20O83c 5e ——
MESSIEURS,
Qu'est-ce que la Poésie ?
Nous en chercherions vainement une définition
exacte ct plus parfaite que son nom lui-même, qui veut
dire création.
Créer, c'est là, en cffct, dans tous les arts, l'acte su-
prème du génie, celui qui rapproche le plus l’homme de
sa divine origine, qui marque le mieux son empire, et
qui l'élève vers les plus hautes régions.
A côté du grand ct sublime poëtc, dont la puissance
— 166 —
créatrice emplit les mondes et les peuples des plus écla-
tantes merveilles, l'homme a pu quelquefois ulaner
quelques-unes des étincelles divines et s’éclairer de leurs
reflets.
Ils sont poëtes les grands peintres dont les œuvres
nous captivent, nous émeuvent, nous étonnent, et ani-
ment d'une vie factice, mais puissante par l'illusion, la
toile morte et transfigurée sous leurs mains habiles.
Ils sont poètes aussi ces maitres de l'harmonie, dont
les accents nous pénètrent et nous transportent à leur
gré dans les enchantements les plus suaves, dans les
terreurs les plus profondes, et qui, dans une langue uni-
verselle, parlent à la fois à nos sens et à nos âmes, les
langages les plus divers et pourtant les mieux compris.
Ils sont poètes aussi ces artistes de la pierre, qui sculp-
tent dans le marbre, animé par leur souffle, tantôt la
grande image des héros, tantôt les pieuses personnifica-
tions de la foi, ou qui dressent pour les grandeurs de la
terre les riches palais que nous admirons, et pour les
grandeurs du ciel ces temples imprégnés de mystère,
d'amour, de croyance, devant lesquels s’humilie notre
orgueil et qui font monter notre pensée au-delà des
choses de ce monde.
Le peintre, l'architecte et le sculpteur, parlent une
langue en quelque sorte inarticulée. A celui que la poésie
a choisi et nommé par excellence, au maitre de la pensée
seul appartient la faculté de traduire et de transmettre
par la parole les trésors de son imagination.
I1 possède à la fois la palette du peintre, — ut pictura
poesis, — l'harmonie du musicien, le puissant ciseau du
sculpteur et le merveilleux compas 49 l'architecte
— 167 —
Non-seulement, tous les autres arts posent devant lui
et lui prêtent leurs modèles, mais la nature elle-même a
pour ce privilégié des complaisances infinies, en mettant
sous ses yeux tout ce qu'il y a de plus auguste dans ses
tableaux, tout ce qu'il y a de plus profond, de plus élevé,
de plus divin, osons dire le mot, dans l’âme humaine.
Il a la clef de tous les trésors, il sait le chemin de
toutes les merveilles, il en pénètre tous les secrets...
Et, cependant, Messieurs, comme si d’infranchissables
obstacles le séparaient de tout cela, comme s’il ne pou-
vait entrevoir ces immenses richesses qu’à travers une
sorte de mirage trompeur, ou comme si la parole était
impuissante à les dépeindre, il est presque toujours vaincu
dans la lutte. La conquête lui échappe, et l’on compte, à
travers les siècles, ceux qui savent l’accomplir tout en-
tiére et nous la transmettre.
L'art de la Poésie s'appliquant à la pensée humaine
est donc le plus difficile, le plus rare, celui qui mérite
les plus ardents respects.
Vous l’avez inscrit dans vos concours, non sans doute
dans l'espoir d’y attirer les grands génies, mais pour
honorer leur souvenir, mais pour encourager ceux qui,
même de très-loin, aiment et suivent leurs nobles traces.
Et, afin de laisser à la pensée toute la liberté de son
essor, afin d'élargir la sphère dans laquelle peut se
mouvoir l’art de vos concurrents, vous avez livré à leur
inspiration le choix des sujets dont ils doivent vous en-
tretenir.
Cette méthode vous a souvent réussi, et nous avons
pu, maintes fois, applaudir ici des essais dignes d’éloge
et méritant vos récompenses.
— 168 —
Le dernier concours, dont un éloquent rapporteur et
un juge tres-compétent, M. de Mallortie, vous faisait l'an
passé, un compte-rendu que celui-ci vous fera double-
ment regretter, signalait à votre attention plusieurs œu-
vres d'un réel mérite.
Nous sommes beaucoup moins heureux cette année,
et c'est à peine si, parmi les sept poèmes qui vous sont
parvenus, votre commission spéciale peut en trouver un
seul méritant quelqu'attention.
Il en est des récoltes de la pensée comme des récoltes
de la terre. La disette suit l'abondance, mais l'abondance
revient après la disette,..…..aussi l'avenir est à nous, ct
quand je dis à nous, Messieurs, je veux dire à l'Acadé-
mie, qui ne meurt pas avec ses membres et se perpétue
par d'incessants recrutements.
Exigerez-vous de votre rapporteur qu'il prenne, une à
une, toutes les compositions informes groupées dans le
concours de cette année ?
La tâche est lourde et indigeste. Mais vous avez l’ha-
bitude et le courage de motiver vos jugements.
Il serait difficile de trouver un classement dans cet en-
semble négatif, et de dire quel est le plus ou le moins
mauvais des divers ouvrages qui vous sont soumis.
Permettez-moi done de les prendre par rang d'ins-
cription.
Le premier est un retardataire du dernier concours.
Une bienveillante jurisprudence vous porte à conserver
pour l’année suivante les travaux adressés après l'expi-
ration des délais réglementaires
Celui-ci a, peut-être, essayé diverses pérégrinations
avant de vous parvenir.
— 169 —
Le sujet choisi avait de l'actualité... il v a trois ans.
C'était notre grande et splendide exposition univer-
selle qui l’avait inspiré.
Certes, Messieurs, le choix d’un tel sujet était heureux.
Les conquêtes merveilleuses de l’homme dans ce do-
maine de la matière assouplie et vaincue par son travail;
l'effort heureux de son génie dans ces arts utiles qui
font l'existence moderne si brillante et si facile ; le juste
sentiment de fierté nationale qui devait se dégager de
la supériorité de notre valeur industrielle, tout cela pou-
vait s'animer du soufle vrai de l'inspiration et se tra-
duire en un magnifique et poétique langage.
Nous avons moins qu’une chronique de journal, moins
qu'un froid inventaire. La vulgarité de la pensée ne le cède
qu'à celle de la forme, et pour comble de malheur dans
un tournoi poétique, l’auteur complètement brouillé avec
les règles de la prosodie, nous livre des vers boiteux
dont je pourrais multiplier les échantillons, et s’inspi-
rant peu du précepte de Boileau :
« La rime est pour l'oreille et non pas pour les yeux.»
écrit bravement en parhant de l’Empereur :
« Aussi quelle lumière en son visage brille
» Lorsque sur le portique, en costume de ville,
» Du ministre d'État, de constructeurs fameux
» D’artistes éminents il écoute les vœux ! »
Voici du reste la fin de la pièce, le couronnement
digne de l’œuvre entière:
« Mais ils savent ceux-ci qu'avecque la tourmente
» Nul jamais n'édifia de durable charpente,
— 170 —
» Et que, ss le calme s'impose à leurs desseins
» Le tes peut se=il, en outre, en couronner kes fias :
» Or c’est pourquoi mes vœux en cette ritrurnelle
» S'adr:ssent à La paix soliie, uaiverseiie. »
Ce vœu est assurément aussi le nôtre; nous en sen-
tons doublement le prix en face des grandes complica-
tions européennes dont nous sommes témoins.
Mais c'est là, on en conviendra, tout ce quil est per-
is de louer dans ces vers, où la svliabe de trop de l'un
ne compense pas la syllabe de moins du suivant, et qui
ne justifient que trop l'épitheète de ritsurnelle, trouvée
par l’auteur lui-mème pour caractériser son ouvrage.
Les deux petites pièces qui suivent sous les n° 2 et 3,
ont un avantage sur celle-ci. Les vers y sont sur leurs
pieds. C'est tout ce qu'il est permis d'en dire de plus
flatteur.
Le n° 4, une mère, un fils, a pris pour épigraphe ces”
deux vers de Boileau :
C'est moi qu'un vain caprice, une bizarre humeur
Pour mes péchés, je crois, fit devenir rimeur.
Ce n'est pas seulement pour ses péchés, mais aussi
pour ceux de l’Académie, que l'auteur a cédé à ce caprice.
Nous parierions assez volontiers qu'il s'agit d'un tout
jeune nourrisson du Parnasse, et puisqu'il parait avoir
lu Boileau, sans s'être assurément pénétré deses conseils,
nous lui dirons, avec le sage critique :
« Pour vous Phæœbus est sourd et Pégase est rétif. »
Le simple bon sens aussi, car ses vers français nous
— 171 —
rappellent celui d’un écolier qui avait estropié ainsi un
vers latin :
CLausa PATET atri janua Ditis.
On ne saurait rien trouver de plus naïvement imaginé
que les deux vers suivants :
« On n'apercevait plus sur toute la nature
» Que la neige ctla mousse où brillait la verdure. »
C’est presque digne de la distraction poétique attribuée
à Mallcbranche, et de ces deux vers restés fameux :
» Il fait en ce jour-ci le plus beau temps du monde,
Pour aller à cheval sur la terre et sur l'onde. »
On peut, après cela, faire grâce de plusieurs erreurs
de prosodie et de quelques fautes d'orthographe, telles,
par exemple, que celle-ci :
Ciel! son cœur ne bat plus ! Cette main est glacée
Elle croit qu'en son fils toute vie a cessée..…. :
avec un e muet, pour rimer avec glacée.
Nous ne sommes pas beaucoup plus heureux avec un
poète inscrit sous le n° 6, et qui a pris pour épigraphe :
Discite justitiam moniti et non temnere Divos.
Il y avait un vaste champ à exploiter dans le sujet
choisi par notre concurrent. Il s’agit, en effet, de la fin
dernière d’un incrédule. L'image de ces agonies sinistres
où nul espoir ne vient adoucir les tortures de l'heure
dernière, était bien digne d'inspirer une muse chré-
tienne. Nous eussions aimé un tel tableau, magistrale-
ment tracé et s'élevant à ces hauteurs philoorhique. &
pleines par elles-mémes de grandeur et de majeste
qu'elles en font rejaillir sur tout ce qu'elles toucherst.
Malheureusement, c'est d’un ton badin et quelque-
fois presque léger, qu'en ces graves matieres, l'auteur
s'est exprimé. I] lutine avec Satan qui,
» D'un œil de corsaire et soufflant dans ses gr:ffss,
» Appelle tous ses suppôts
» Et son peuple d'escogrifics. »
Quand il arrive aux réflexions morales, c'est par le
petit côté et dans toute leur vulgarité que l’auteur les
exprime. [l a cependant le mérite, rare cette année, vous
le vovez, Messicurs, d’aligner ses vers selon la mesure
voulue; c'est là une circonstance atténuante que notre
justice impartiale doit signaler.
La pièce inscrite sous le n° 7 doit être le coup d'essai,
mais ce n'est pas assurément le coup de maitre, d'un
débutant dans les luttes poétiques.
Elle a pour titre: « À {a mémoire du jeune Jean
de X..., décédé à l'âge de 6 ans.»
Sans doute l'Elégie en pleurs peut s'agenouiller sur
ces tombes d'enfants, où s’engloutissent le bonheur et
les espérances des pauvres mères. Nous ne savons rien
de plus touchant que ces deuils de la terre devant les
joies du ciel peuplé d’anges nouveaux; nous comprenons
ce mélange de larmes et de sourires, de regrets et
d'espoirs que la poésie pourrait traduire en notes har-
monieuses.
Mais hélas, notre poète ne soupçonne même pas ces
contrastes! Il se traine dans de banales descriptions et
— 173 —
n'a. heureusement pour lui, jamais entendu le cri d’une
mère devant le cercueil de son fils!
On trouve cependant dans son œuvre une certaine
émotion. Mais il est inhabile à la traduire correctement,
et elle se perd dans une phraséologie dont il semble
n'avoir pas lui-même conscience. Il y a de vrais éton-
nements dans chacune de ses strophes, souvent boi-
teuses et ornées parfois d’une orthographe fantaisiste,
Lout à fait en-dehors des lois de l’Académie.
C'est ainsi que, pour arriver à la mesure, sans doute,
notre concurrent, parlant d'un mdle courage, c’est-à-dire
d'un courage viril, n'hésite point à écrire mal courage,
m, à, I.
Je suis assurément confus d'avoir à vous livrer,
Messieurs, et surtout publiquement, de semblables
aveux. Mais ils étaient nécessaires pour légitimer la
sévérité de nos appréciations.
Une dernière pièce a été réservée par votre commission.
Elle est loin de la perfection, et l’on peut assurément,
tant sous le rapport du plan général qu’au point de vue
du style, y relever parfois de regrettables négligences.
Mais elle est d’un auteur à qui le vers est familier,
connaissant les ressources et même les secrets de la
langue poétique. Si elle y est parfois intermittente, la
poésie s'y montre fréquemment aussi dans sa grâce et
dans son élégance. Cette œuvre a mérité une mention,
constatée par une médaille d'argent.
Elle a pour titre : « Souvenirs de Couzières. »
Ces souvenirs mêlent le présent au passé; le frais et
rianl saysage qui vit encore ct les morts dont les loin-
tains souvenirs peuplen! la légenr:le.
— 174 —
Couzières était la demeure de cette duchesse de Mont-
bazon, l'une des plus élégantes, des plus nobles et des
plus célébres nécheresses de ce XVII* siècle, qui eut
tant d'éclat, qu’il sut mème en faire rejaillir sur ses ga-
lanteries.
Mais, comme si parfois de l'excès de l'abaissement,
lui-même, jaillissait la réhabilitation, c’est de l'excès de
ses passions troublées et de ses hontes, qu'un homme
prédesliné devait surgir, pour édifier le monde par
l'austérité et la persévérance de ses vertus, autant qu'il
l'avait scandalisé et peut être effrayé par le spectacle de
ses déportements et de ses vices.
Le nom de cet homme est resté célèbre dans l'histoire
des conversions miraculeuses, et sa mémoire vit dans
les cloîtres austères, qu'il rendit à toutes les rigueurs,
à toute la sainteté de leur institution primitive.
J'ai nommé l'abbé de Rancé.
J'ai visité, dans ma jeunesse, la tombe bénie du réfor-
mateur de la Trappe, et le souvenir de ces deux vers
gravés sur la simple pierre ne s’est jamais effacé de ma
mémoire.
Rancé fit refleurir la règle dans ces lieux,
Son corps repose ici, son âme est dans les cieux.
Certes, ce n’est point là de la poésie transcendante.
Mais si cette poésie n'est point écrite sur le marbre, elle
éclate partout dans cette retraite mystérieuse, où l'homme
sans cesse seul avec lui-même et avec Dieu, fécondant
de ses bras affaiblis par les austérités un sol rebelle,
mélant au travail des mains le travail de la pensée, aux
chants pieux les méditations salutaires de la mort,
— 175 --
anticipe en quelque sorte sur les droits de la tombe, et
s’y ensevelit tout vivant.
Voilà l’œuvre de l’abbé de Rancé, voilà la longue,
j'oserai presque dire l'éternelle expiation, continuée par
ses successeurs, d'une jeunesse impie et débauchée.
Est-ce l’histoire, est-ce le roman qui vit dans la légende
exhumée par notre concurrent ? Est-il vrai qu'après un
long voyage, revenant heureux, empressé, amoureux,
auprès de la belle duchesse, l’abbé de Rancé ne trouva,
dans le boudoir convoité, qu'un froid cadavre, dont la
tête avait été séparée du tronc pour entrer plus facile-
ment dans une bière trop petite ?
Ce sont ces souvenirs d'amour et de mort, c'est ce
contraste qui a frappé le poëte, à l'aspect du château où
s'accomplit ce lugubre drame.
La légende veut que, semblable à cette image de Fran-
çoise de Rimini, que le Dante nous montre errante et
désolée dans les solitudes infernales, mais éternellement
unie à l'ombre de Paul, les âmes de la duchesse et du
cénobite hantent la nuit les corridors déserts du vieux
château ou les sombres allées du parc.
Il a voulu les voir, il a tâché de les entendre à travers
les bruits mystérieux de la nuit. Mais la légende elle-
même se meurt, la légende est morte, et le passé ne
revit pas même dans la fantasmagorie des songes.
Écoutez plutôt l’auteur lui-même :
Si l’on en croit l’histoire, — ou plutôt la ballade, —
‘ Dans l'escalier désert on le rencontre encor ;
On l'entend dans les bois, le soir, sonner du cor.
Sous les grands arbres verts qui font les nuits plus sombres
— 176 —
A travers les jardins on voit passer deux ombres ;
On trouve le matin des empreintes de pas,
Et le gazon foulé ne se relève pas.
Toutes les nuits dans l’âtre un feu brillant s'allume,
Sous d’invisibles corps le ht creuse sa plume ;
L'oreille croit saisir comme un bruit d’ossements
Et des baisers mélés à des gémissements.
J'ai couché dans la chambre, où la duchesse est morte ;
La brise des nuits seule a secoué ma porte.
Les morts s’en vont, hélas ! L’escalier dérobé
N'a plus de craquements sous les pas de l'abbé.
Dans le foyer éteint ne jaillit plus la flamme ;
Je n’ai pas vu briller le feu follet d’une âme.
Je n'ai rien entendu, que, battre un contrevent,
Gronder les arbres verts secoués par le vent,
Sur le sommet du toit, crier la girouette,
Du côté de l’étang siffler une mouette,
Et chanter le jet d’eau plein d’écume, de bruit,
Qui ne se tait jamais ni le jour ni la nuit! —
Le parc a vu pälir les feuilles de ses aunes,
La vasque se couronne avec des mousses jaunes,
L'onde fait, pour jaillir, des efforts superflus,
L'étang n’a plus d’esquif, plus d’aile qui l’effleure ;
Du haut de son rocher la source toujours pleure,
Elle ne chante plus.
Hélas oui, tout s'en va, tout s’efface. Dans les tour-
billons agités de la vie moderne, les ruines perdent
leur éloquence, et ne nous laissent pas mème leurs
charmantes superstitions.
Et pourtant, Messieurs, qu'une noble cause suryisse,
que la foi des consciences ou la foi du drapeau fassent
appel à leurs défenseurs, que l'autel ou la patrie soient
— 177 —
en danger, voilà que partout surgissent des héros, des
martyrs, voilà que partout les nobles et saints enthou-
siasmes se réveillent, et que l'humanité, sortant de ses
abaissements comme ce vaillant Rancé, dont on nous a
dit la sublime pénitence, secoue toutes ses impuretés
pour s'élancer triomphante jusqu'aux plus hauts som-
mets de la gloire et de la vertu.
42
— 178 —
CONCOURS D'HISTOIRE.
La commission, nommée le 3 juin 1870, se composait
de MM. Le Gentil, Paris, Van Drival, Proyart, Lecesne
et Caron.
Elle a choisi pour son rapporteur M. Paris, qui a pre
senté à l'Acadénne, dans la séance du 1° juillet, les con-
clusions de la commission, lesquelles ont été approuvées.
SÉANCE DU 1° JUILLET 1870.
‘Ertrait du procès-verbal.
M. Paris présente un rapport sur le Concours d'Histoire.
Il fait valoir le mérite réel du mémoire présenté à l’Aca-
démie, en mème temps qu'il en signale les lacunes et
les imperfections. Une série d'observations se produit à
ce sujet sur les principaux points de la carrière de Jean
de la Vacquerie. Les proposilions de la commission sont
ensuite adoptées, et il est décidé qu'une médaille d’or de
100 francs scra décernée à l’auteur de ce travail.
— 179 —
MÉMOIRES HORS CONCOURS.
La commission, nommee le 3 juin 1870, était com-
posée de MM. Proyart, Van Drival, Paris, Lecesne et
Laroche.
Elle a choisi pour son rapporteur M. Proyart. Les con-
clusions de la commission ont été adoptées par l’Aca-
démie dans sa séance du ?9 juillet.
RAPPORT SUR UN MÉMOIRE HORS Ffoncours
Par M. l'abbé PROYART
Henbdre résidant
ee ee CG
MESSIEURS,
Vous avez recu, hors concours, un mémoire intitulé :
Les Evéques d'Arras, avec cette épigraphe : Les évêques
ont fait la France comme les abeilles font leur rucle.
Le choix de cette épigraphe annonce de la part de
l'auteur des intentions bienveillantes, el fait augurer dans
quel esprit il se propose de traiter cette belle et vaste
question, car ce n'est, ni plus ni moins, que l'histoire
— 180 —
ecclésiastique du pays. Nous avons lu avec intérèt ve
travail considérable, qui se compose de deux volumes,
pelits in-folio, le premier de 278 pages, l'autre de 163.
Nous allons vous en rendre compte.
On se figure, tout d'abord, que l’auteur va bien preciser
l'époque de la prédication évangélique dans nos contrées:
ce doit être là, en effet, son point de départ. Après tout
ce qui a été dit et écrit, notamment par les membres de
celte Académie, sur nos origines chrétiennes, il est con-
venable d'adopter une opinion; ou du moins, il est in-
dispensable de ne pas se contredire, en révoquant en
doute ce quon avait commencé par affirmer.
C'est précisément le défaut que l'on remarque dans
cette étude, à son début. Ainsi, dans l'introduction, on
admet que la religion nouvelle pénétra de bonne heure
chez les Atrébates, et que le zele des missionnaires y
produisit d'abondantes moissons, bien avant l'épiscopat
de saint Vaast. Puis, quand on en vient au récit des
victoires de la Croix, sous l'épiscopat de Diogène, on
nous dit que la foi chrétienne parvint à réunir, dans le
culte d'un Dieu crucifié, nos contrées jusque-là abandon-
nées à l'idolatrie.
Décidément, à quoi faut-il s'en tenir? Le voici : Le
christianisme fut préché dans l’Atrébatie des les temps
apostoliques ; le doute à cet égard n'est plus permis. Les
envoyés de Rome sont connus : Ce sont les évêques
Siagrius, disciple de St-Denis l’aréopagite, et Supérior,
tous deux évêques de Cambrai et d'Arras. Le culte de la
Manne pratiqué, dès l’an 371, les écrits de saint Jérôme,
les vestiges de christianisme que saint Diogène et saint
Vaast trouvent, à leur arrivée, dans nos contrées, sont
— 181 —
unc preuve incontestable que le flambeau de la foi avait
éclairé notre pays, avant leur apostolat, et qu'ils n’eurent,
l’un ct l’autre, que des ruines à relever, mais ruines la-
mentables. au milieu desquelles les institutions chré-
liennes avaient presque entiérement disparu.
Et pour ne rien laisser dans le vague, nous dirons que
le premier évêque qui gouverna l’église d’Arras, Siagrius,
arriva dans nos murs, au commencement du second
siècle, c'est-à-dire, vers l’an 108 ou 109, sous le règne
de Trajan ct le pontificat d'Evariste (1).
L'autcur nous raconte d'une manière attachante la
mission de saint Vaast. C'est un prédicateur infatigable
qui étend ses courses apostoliques bien au-delà de l’Atré-
batie. Son nom est encore en bénédiction dans toutes
les contrées qui ont été empreintes de la trace de ses pas.
Après lui paraissent saint Aubert, saint Vindicien.
Ce ne sont plus de simples missionnaires, ce sont des
administrateurs. Saint Géry est le père des pauvres, le
soulien des veuves, des orphelins, le libérateur des
prisonniers.
Au récit des œuvres dont il fut le créateur, la pensée
se porte d'elle-même, par comparaison, sur le héros de
la charité chrétienne, à une époque plus rapprochée de
nous, saint Vincent de Paul.
Saint Aubert et saint Vindicien, instituteurs des pa-
roisses, préludent à l'établissement des communes.
Fondateurs de l’abbaye de St-Vaast, ils dotent le pays
(1) M l'abbé Robitaille, Recherches sur l’ancienneté de l'Église d'Arras,
p. 32; voyez aussi notice hagiographique : Les Saints dans la ville
d'Arras. p. 3.
— 182 —
d'une mère pleine de sollicitude, qui imprime un éner-
gique élan à l'agriculture, par l'établissement d’un grand
nombre de fermes, de prieurés dont il nous reste encore
de majestueux vestiges.
Les évêques, leurs successeurs, créent des écoles, des
colléges, où la jeuncsse de l’Artois va recevoir le bienfait
de l'instruction. Ils fondent des hôpitaux, des Hôtels-
Dicu, des refuges pour toutes les infirmités humaines.
Si une puissance ennemie nous retirait tout ce que
nous avons reçu de nos évêques; si elle détruisait ce
qui subsiste encore des monuments qu'ils ont élevés,
des institutions utiles qu'ils ont formées, que nous res-
terait-il ?
Rien ne manque à leur illustration, ni l'auréolc de la
sainteté, ni le prestige des plus hautes dignités. L'un
d'eux, Pierre Roger, arrive à la papauté, sous le nom de
Clément VI, et honore le saint siége par sa science et ses
vertus.
Un autre, ministre de Philippe Il, Antoine Pernot,
cardinal de Granvelle, est établi vice-roi de Naples et
gouverne le rovaume d’Espagne, tandis que son maitre
va prendre possession de celui de Portugal.
L'auteur du mémoire que nous analysons a eu la bonne
pensée de s'inspirer du beau travail de M. Lecesne,
notre président, sur l'administration du cardinal Gran-
velle, dans les Pays-Bas. Il eut été heureux pour lui de
pouvoir souvent puiser à de pareilles sources.
Nos évêques se sont toujours montrés partisans des
entreprises généreuses. Lambert se rend au concile de
Clermont pour y traiter la grande affaire de la croisade;
et, à son retour à Arras, il exhorte les gentilshommes de
— 183 —
son diocèse, particulièrement les membres de sa famille,
les comtes de Boulogne, à s’enrôler sous les étendards de
la Croix. Alvise, l’un de ses successeurs, fait partie de
l'expédition à la suite du comte de Flandre, et meurt à
Philippeville, en Macédoine.
Quelle influence nos évêques n’ont-ils pas exercée sur
les mœurs publiques par leurs rapports directs avec les
populations, par leurs enseignements fréquents, leurs
visites assidues, et même par les peines canoniques dont
ils punissaient les infracteurs des lois ecclésiastiques !
On ne peut se dissimuler que leur histoire, bien
traitée, offrirait le plus grand intérêt. Mais c’est une tâche
énormément difficile, qui demanderait des recherches
immenses et plusieurs années d’étude.
Sous le rapport du style, le mémoire dont nous sommes
chargé de vous rendre compte, laisse quelque chose à dé-
sirer. Que de singulières disparates n'offre-t-il pas? En
de certains endroits, il ne manque pas d'élégance, de
vivacité ; en d’autres au contraire, il est lâche, diffus,
négligé. On voit que l’auteur n’a pas eu le temps de
s'approprier les documents qui lui sont tombés sous la
main, d'en composer un tout qui fût homogène, qui fût
sien.
Nous avons de plus des additions à critiquer et quel-
ques omissions à regretter.
En effet, pourquoi insérer dans la nomenclature des
évêques d'Arras des personnages qui n'ont même pas
reçu la consécration épiscopale, ou qui n’ont jamais pris
possession du siége. Î]l aurait pu et dû se borner, comme
l'ont fait tous les autres historiens, à les mentionner, sans
leur donner un rang. Cette manière de procéder porte le
=, AS —
troub'e dans la chronologie. C'est ainsi qu'il range au
nombre des éväques d'Arras, au douz'eme sivcle, un
certain R:beïrt. d'scisle de Satan, qui na jamais siéce:
et au dix-huitéme., le citoren Porion, l'évêque intrus,
constituticnnel qui n'a pas été évêque d'Arras, mais
évêque du Pasde-Calais. résidant à Saint-Omer. Cette
insertion n'est ras toérabie. Dans ce svstème, et pour
être compiet, il aurait «ù faire mention du successeur
de Porion, et. à cette occasion, raconter queique chose
d'assez curieux. Qu'il nous soit permis de le rappeler ;
c'est un fait peu connu. qui intéresse l'histoire ecclésias-
tique du pars. Après l'anostasie et le mariage de Porion.
les prètres intrus crurent qu'il était de leur devoir de
lui donner un successeur. Mais comme la constitution
civile du clergé ne faisait plus partie de la législation
francaise, c'était en 1796, il parut nécessaire à ces
schismatiques. @'inaginer un moyen dinstituer les évé-
ques. [ls convoquérent. à Lestrem, une réunion de leurs
pareils ; puis, rassemblés dans la sacristie de l'église
paroissiale, ils décidèrent que la manière la plus conve-
nable de pourvoir à la vacanee du siège, était de procéder
par voie d'élection. C'est ce qu'ils firent le 31 du mois
d'août. L'assemblée devait être présidée par le sieur
Primat, évêque du Nord : il était attendu), et elle se
composait d'un certain nombre d'assermentés, dont les
principaux étaient l’ancien doyen de Dourges, celui de
Carvin, le sieur Delannov, curé constitutionnel de
Nicppe, les sieurs Valet et Derache, constitutionne!s
d'Estaire, le sicur Sonneville, constitutionnel de Doulivu.
le vicaire constitutionnel de Bunette et le sieur Wareng-
hem, constitutionnel de Lestrem. Les nommés Jean-
— 185 —
Baptiste Corcelle et Jean-Baptiste Houcq x figurérent en
qualité de témoins. Mais comme à cetle époque, toute
réunion politique et surlout religieuse non autorisée par
le préfet, était illégale, Primat, personnage très fin et
politique, ne se pressa pas d'arriver : il n'alla pas plus
loin qu'Erquinghem. Il avait raison; car le district de
Béthune qui en avait eu vent, dépêcha la gendarmerie
pour dissoudre cette réunion et saisir ses papiers. Arrivés
à Lestrem, les gendarmes cernèrent l’église ; mais les
pères du Concile, c’est ainsi que s'exprime un narrateur
contemporain, avertis à temps, s'étaient déjà dispersés
et mis en licu sûr. Bientôt après, on apprit que celte
réunion avait eu pour résultat l'élection d’un nouvel
évêque pour le Pas-de-Calais, et que le sicur Asselin
avait obtenu les suffrages. Cette scène, connue sous Île
nom du Concile de Lestrem, fut le sujet de toutes les
conversations dans le pays, et donna lieu à divers cou-
plets plaisants que l’on chantait, à l’envi, dans les bourgs
ct villages environnants.
Il est une considération que l’auteur n'a pas sans doute
manqué de faire, mais qu'il n'a pas assez mise en
lumière. Je veux parler de cet ensemble adinirable de
prélats qu'offre la série de nos évêques. Tous considérés,
chacun en particulier, se recommandent à la postérité,
par quelque mérite éminent. Il est peu de sièges épis-
copaux qui jouissent d'une gloire aussi pure et qui soient
entourés d’une plus belle auréole. |
[Il a été dit, dans une de nos réunions, que l’évéché
d'Arras n'a jamais été déshonoré par le schisme ct
l'hérésie. C'est vrai: toutefois il y a parmi nos évêques
deux prélats dont la mémoire a été tant soit peu obscurvie
— 186 —
sous ce rapport, Martin Poré et Gui de Sève de Roche-
chouart. Le premier a été accusé d’avoir soutenu la
doctrine du régicide ; le second a été soupçonné de
partager les erreurs de jansénisme. Or, ni l’un ni l’autre
ne méritent le reproche que certains historiens leur
iofligent.
Martin Poré, au Concile de Constance, voulant écarter
tout ce qui pouvait retarder la pacification de l’église
troublée par un schisme à jamais déplorable, s’opposa de
toutes ses forces à l'introduction d’une affaire malencon-
treuse qui était de nature à tout compromettre, et qui en
effet porta, dans le Concile, une perlurbation très-regret-
table. Il s'agissait de la condamnation d’un ouvrage
composé par le trop fameux Jean Petit, dans lequel ce
religieux prétendait disculper le duc de Bourgogne, de la
mort du duc d'Orléans. L’évêque d'Arras parvint en effet,
par sa fermeté, son habileté, son éloquence, à empêcher
cette condamnation. Dans la lutte, Martin Poré se trouva
en face d'adversaires puissants, à la tête desquels se
trouvait le célèbre Gerson, chancelier de l’Université.
La discussion fut ardente, passionnée ; et bien que notre
évêque n'ait jamais pris la défense des principes de Jean
Petit, il fut accusé alors, par les partisans de la Cour de
France, et depuis, par plusicurs historiens, de professer
des doctrines préjudiciables à la sûreté des rois.
Or, pour laver sa mémoire de cette tâche il suffit de
rappeler la belle considération dont l'évêque d’Arras,
Martin Poré, a toujours joui au Concile de Constance.
C'est, sans contredit, l’un des prélats les rlus célèbres
el les plus honorës de cette auguste assemblée. Il fut l'un
des quatre députés élus et envoyés par le Concile, vers
br
Jean XXIIT, pour l'engager à se démettre de la papauté.
Ce fut lui encore que, par une distinction singuliére,
on désigna pour célébrer la sainte messe, en présence
du Concile, à la onzième session.
Enfin, pour comble d'honneur, les pères le chargérent
de lire publiquement la sentence de déposition de
Jean XXIII, ce qu'il fit, du haut de l’ambon de la cathé-
drale de Constance, à la douzième session, le mercredi
29 mai 1415.
Pour qui sait apprécier les précautions extrêmes, que l'on
prend toujours dans les grandes assemblées de l’église.
pour n'accorder une marque d'estime et de distinction
qu'aux personnages les plus méritants, il est facile de
comprendre, que jamais Martin Poré n'aurait obtenu la
moindre confiance des pères du Concile, s’il avait eu le
malheur de professer l’abominable doctrine du régicide,
comme certains historiens l’en ont accusé.
Le reproche de jansénisme fait à Gui de Sève de Ro-
chechouart n’est pas plus fondé. Seulement cet évêque cut
le tort de se montrer trop favorable aux partisans de la
secte, qui le compromettaient, et trouvaient bon de se
donner pour protecteur ct patron, un prélat d’un tel mé-
rite. Sans être imbu de leurs erreurs, il en était, pour
ainsi dire, le fauteur, en accordant trop ses préférences
aux hommes du parti schismatique. Mais pour le justifier
entièrement, nous dirons que Fénélon, son illustre mé-
tropolitain, prit soin de dissiper, à Rome, les nuages qui
planaient sur lui. Dans un rapport au Saint-Siége,
sur l'état de sa province, Fénélon rend hommage aux
vertus de son suffragant, Gui de Sève de Rochechouart,
évêque d'Arras. Il le représente tel qu’il était : sévère
— 188 —
dans ses mœurs, réformateur infatisable des abus qui
s'étaient introduits dans son diocèse, à la suite des
guerres ct de la longue vacance du siécc.
Telle est l'opinion qu'il est juste de se former de Gui
de Sève. Il accepta la bulle Unigenitus avec respect et
soumission ; mais il crut pouvoir se permettre d'en sus-
pendre les censurcs, pendant un certain temps.
L'auteur parle de son zéle à soutenir la cause du
Saint-Siège dans l'affaire de la régale; puis le mettant
en parallèle avec deux autres évêques trop fameux du
royaume, il s'exprime ainsi : « Moins célébres que les
» athlètes d’Alcth et de Pamiers, il nous apparait dans
» l'histoire avec une auréole de gloire et de mérite. »
Quels étaient ces athlètes ? C'étaient deux espèces de re-
belles qui mirent le trouble dans l'Église et dans l’État,
par leur obstination ct leur violence. Ils avaient raison,
sans doute, de s'opposer aux prétentions de l'autorité
séculière dans l'affaire de la régale qui, au témoignage
de Fleury lui-même, était l’une des servitudes de l'É-
glise gallicane ; et en cela ils étaient d'accord avec le
Saiut-Siése : mais au fond, c'était bien plus les intérêts
temporels de l'Église qu’ils défendaient que l'autorité du
souverain Pontife ; et il est fâcheux, pour l’honneur de
Gui de Sève, que son nom soit associé à celui de deux
personnages que l'histoire met au rang des plus fougueux
ennemis de la papauté. Du reste, ce reproche que nous
adressons à l'auteur du mémoire atteint également
M. l'abbé Fanien, qu’il n'a fait que copier.
Nous n'avons plus qu'un mot à ajouter sur l'épiscopat
de M. de Conzié, dont le mémoire ne dit presque rien.
Il est vrai que ce prélat, souvent retenu à la cour, résida
— 189 —
peu à Arras. [l y revenait cependant très exactement, à
l'époque de l'ordination des prêtres, auxquels, par dévoue-
ment, il tenait à imposer les mains. Ses prêtres, sensibles
à cette marque d'estime el d'affection, le payaient de
retour, et lui vouaient un attachement inviolable.
Obligé de quitter son diocèse, pour échapper au serment
de la constitution civile, ce en quoi il donna à tout son
clergé un bel exemple qui fut suivi, 1l se retira d'abord
à Tournai, dans l’abbave de Saint-Martin, d’où il adressait
à ses curés les instructions les plus précise et les plus
lumineuses sur la conduite à tenir dans ces temps diffi-
ciles. De Tournai, il se rendit à Aïx-la-Chapelle et à
Altona. De concert avec l’un de ses grands vicaires,
M. de Sevssel, il pourvut à l'administration de son diocèse
en la partageant en quatre préfectures de mission qu'il
confia à des prètres d'un mérite reconnu. M. Dupont,
docteur en théologie fut chargé de celle de Douai, Va-
lenciennes et pays voisins ; M. Andrieux eut en partage
celle d'Arras, Lens et Bapaume; M. Pronier obtint celle
de Béthune et Houdain et M. Delbarre reçut celle du
pays de Lalleu et Armentiéres. Ces prêtres élaient
munis de pouvoirs considérables émanés du souverain
Pontife et de l’évêque, dont ils étaient les intermédiaires
auprès des ecclésiastiques et des fidèles, dans ces temps
de trouble et de schisme.
À l'approche des armées françaises, M. de Conzié se
relira en Angleterre, où ïl finit ses jours, après avoir
donné, un peu tard, son adhésion au Concordat passé
entre Pie VIT et Napolton [°".
No:s nous abstiendrons de toute réflexion sur les no-
üices de Mgr de la Tour d'Auvergne et de Mgr Parisis, car
— 190 —
si nous en faisions compliment à l’auteur du mémoire,
quelques membres de la Société pourraient, à bon droit,
en réclamer le bénéfice. Son principal mérite à la fin de
son travail comme dans tout le reste, c’est d’avoir puise
à de bonnes sources. Il nous à fourni beaucoup de
documents pour écrire l'histoire ecclésiastique du pays.
C'est un service digne d'être reconnu, et c'est à ce titre
que votre commission a pensé qu'il y avait lieu de lui
décerner une médaille.
— 191 —
CONCOURS DES BEAUX-ARTS.
La commission, nommée le 5 août 1870, était com-
posée de MM. Grandguillaume, de Linas, Le Gentil,
Boulangé, Van Drival. Un rapport verbal fut présenté
par M. Van Drival dans la réunion du 19 août, comme
il est dit ci-dessus, et les conclusions de la commission,
provisoirement adoptées (l'assemblée n'élant pas en
nombre), ont été adoptées définitivement dans la séance
du 7 octobre.
Le prix fut accordé à M. Dubois, comme il est dit plus
haut. Vingt-deux tableaux avaient été envoyés à ce
concours : l'exposition publique de ces tableaux, pré-
parée au palais de Saint-Vaast, n'a pas pu être ouverte,
à cause des événements.
192 —
RAPPOURT SOMMAIRE SUR LES TRAVAUX
DE L ANNÉE.
Le rapport ordinaire sur les travaux de l'année n'avant
pas èté fait, par la raison que la séance publique n'a pas
eu lieu en 1850. nous le rempiacons par le rapport som-
maire qui est adressé chaque année à M. le prefet, afin
de ne pwint interrompre la serie des documents qui
relatent les actes de l'Académie.
RAPPORT A M. LE PRÉFET.
L'academie d'Arras à joui. dés sa reconstitution en
1817, du haut pitronage et de la protection efficace du
Conseil général du Pas-de-Calais. C'est même à l'initiative
de ce Conseil, session de 1816, qu'elle a dû son existence
nouvelle, et qu'elle à pu ainsi se rattacher à l'ancienne
académie, eest-à-dire remonter à une date qui lui donne
un rang distingué parmi les Sociétés littéraires de France,
1737. Aussi cette Société lient-elle à honneur de mériter
toujours les mèmes encouragements et de répondre par
ses travaux à la confiance du premier magistrat et de
la plus haute assemblée du département.
Elle à inauguré ses travaux de l'année 1869-1870 par
une étude du plus haut intérêt, due à la patience et à la
— 193 —
scrupuleuse exactitude d'un de ses membres qu'elle eut
le malheur de perdre bien peu de temps après cette
remarquable cominunication, M. L. Watelet. L'étude
consciencieuse sur le monument de la Ste-Chandelle de
la Petite-Place, sa destruction et tout ce qui s’y rattache,
restera comme une œuvre définitive,el va être publiée.
M. Le Gentil a consacré des recherches,et son goût bien
connu à l'histoire et à la description des tableaux
remarquables des églises d'Arras, ct cette étude a révélé
bien des faits fort importants pour l'histoire du pays.
M. Robitaille a fait plusieurs rapports sur des ouvrages
d'histoire et d'économie sociale : il a surtout donné une
étude développée sur la grave question de l'instruction
primaire, considérée au point de vue d2 la gratuité et du
caractère obligatoire ; cette étude sera GCgalement publiée
dans le volume des Mémoires qui est sous presse en
ce moment.
M. de Linas a disserté avec érudition sur les vête-
ments de Charlemagne et a donné lecture de son mé-
moire sur le Crucifix blasphématoire du Palatin, mémoire
publié dans la Revue de l'Art chrétien.
M. Caron a fait connaitre plusieurs médailles intéres-
santes, trouvées à Arras dans les travaux du Crinchon,
et déposées au Musée.
M. Provart a donné le commencement de son travail
sur la Ste-Manne et il a, en outre, fait connaitre un assez
bon nombre de pièces de Céramique Gallo-Romaine et
Franque trouvées à Ervillers avec des débris beaucoup
plus anciens.
M. Pagnoul à donné sur les Nodules de l’Artois une
uole précieuse qui s'imprime en ce moment.
13
Ê
M. Paris a Soiventeztmetezn j Acaleïie de documents
mas à l'aiz.r'stration et à la t'nogrinhie d'Arras à
set comte aTazer. avec le sicnalaire
de ce ras ort. la chore f rt lourde dle faire l'histoire de
l'Acalermie d Arras.
Czte Lisioire est ac BECE et sous presse. pour la
parte moderce, de 1S17 à 1850. et pour la période
intermédiaire qui la raïtache à l'ancienne Academie. Elle
a été l'obiet d une &r'e de lectures faites dans les séances
ordinaires de la Sicieté. La partie ancienne. de 173% à
1:42, va é're traitee prochaïnement.
La Société a pris une part active à tout ce qui s'est fait
en France dans l'urdre de ses attributions : congrès de la
Sorbonne. jurv pour décerner le prix de l'empereur,
prix obtenu%lans le "ressort de l'Academie de Douai par
un de ses membres. Elle a un bon résultat pour son
concours de celte année ; elle entretient des rapports
utiles avec l'Académie royale de Belgique, avec un grand
nombre de Socictés francaises, et elle s'occupe en ce
moinent d'étendre encore ces relations.
Elle tient réguliérement ses séances hebdomadaires et
entretient, par une série de discussions orales, l'esprit
d'étude et de recherches sérieuses parmi ses membres,
en méme temps qu'elle s'efforce de propager le goût des
saines et fortes études, par son exemple et ses encou-
ragements, ses concours et sa participation aux œuvres
qui ont pour but la culture des Lettres, comme cel'e des
Sciences et des Beaux-Arts.
A lous ces titres,elle se flatte du doux espoir de mériter
toujours le sympathique appui du Conseil général, et c'est
avec les sentiments d'une reconnaissance vivement sentie
— 195 —
qu elle aime à se rappeler et à consigner dans son his-
toire tous les bienfaits qu'elle à recus de cette haute
assemblée depuis 1816 jusqu'à ce jour.
Au nom de l’Académie d'Arras.
Le secrétaire-général,
E. Vax DRIvaL.
Arras, le 9 juillet 1870.
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IT.
NÉCROLOGIE ET BIOGRAPHIE
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DISCOURS PRONONCE
sur la
Jomse DE M. LE DOCTEUR pepieu
Noubre résidant
Au nom de l'Académie, le 20 Septembre 41870
Par M. LE CHANOINE PROYART
CHANCELIER
Nota.—Ce discours venait après celui de M. le docteur Trannay, discours
auquel M. Provart fait allusion en commencant.
— RS —
MESSIEURS,
On ne peut rien ajouter au tableau si touchant qui
vient de consoler nos regards.
Nous avons vu le docteur éminent, le professeur ins-
truit, joignant à une science courageusement acquise, le
zèle, le dévouement, la patience, la délicatesse qui
caractérisent le vrai médecin et qui ont rendu M. le
docteur Ledieu digne de l'estime et de l'affection de
tous.
Que n'auraient pas à dire les personnes auxquelles il
a prodigué ses soins? Toutes nous rapprlleraient, avec
.- 900 —
l'accent de la plus vive reconnaissance, la sollicitude si
douce, si assidue, je dirai presque si tendre, dont il les
entourait aux heures de la souffrance.
Membre de l’Académie d'Arras, M. Ledieu emporte
avec lui dans la tomb Îles regrets de ses collègues.
Les exigences de sa noble profession ne lui per-
mettant pas de pren:lre part à nos travaux aussi assi-
dûment que nous l'aurions désiré, nous ne l'avons vu
paraitre que rarement à nos séances ; mais toutes les fois
qu'il a pu se dérober à ses incessantes occupations, et
venir nous communiquer quelques-unes de ses études.
il nous a toujours fait éprouver le regret de ne pouvoir
l'entendre plus souvent.
[l était facile de reconnaitre que M. le docteur Ledieu
ne s’arrètait pas à la superficie des choses. Tout en ex-
pliquant l'anatomie du corps humain, dont la plus petite
fibre révèle la puissance et la sagesse de Dieu, comme
Gallien, il aurait dit volonüers : J'ai chanté le plus bel
hymne à la gloire de Dieu.
Mais le devoir avant tout. Tel était la devise de M. le
docteur Ledieu ; c est en remplissant son devoir qu'il est
mort.
Le mardi, 13 septembre, on annonce que des blessés
militaires vont arriver à la gare : il s Y fait transporter.
Le convoi n'arrive pas. M. Ledieu l'attend quatre mor-
telles heures. Enfin, il arrive; le généreux docteur
donne les premiers soins aux enfants mutilés de la
France. Mais cette longue attente lui a été fatale. Un
froid cruel l'a saisi ; il en comprend de suite le danger.
Sa situation s'aggrave d'heure en heure ; alors, chretien
fidéle, ne voulant pas négliger pour soi ce qu'il avait
— 901 —
consciencieusement observé pour les autres, de lui-
même, spontanément, il demande un prètre et se recon-
cilie avec le Dieu qui a fait la joie, le bonheur de sa
jeunesse.
Il est beau de léguer à ceux quon laisse sur cette
terre une mémoire honorable, le souvenir d'une vie
tout entière consacrée au service de l'humanité, à l’ac-
complissement de fonctions utiles au pays; mais, il est
une chose bien meilleure encore, qui calme la douleur
la plus vive, les regrets les plus amers : c'est une mort
chrétienne. .
Cette suprême consolation, M. Ledieu l'a donnée à sa
famille et à ses nombreux amis.
DISCOURS PRONONCÉ
sur la
Jose DE. M. JRAFFENEAU DE Fire
Hombre résidant, Secrélaire-Adjoint
Le 22 Décembre 1870, au nom de l'Académie
Par M. ‘PARIS, BIBLIOTHÉCAIRE.
MESSIEURS, ;
L'Académie d'Arras a bien voulu me confier le soin
d'adresser un dernier hommage à M. Raffeneau de Lile.
Devant cette tombe qui nous rappelle le néant, en pré-
sence de ces croix qui relèvent nos espérances, je serai
l'interprète de mes collègues et de lous ceux qui ont
connu celui que nous pleurons, en vous rappelant,
Messieurs, que Raffeneau de Lile avait reçu en par-
tage les plus aimables qualités de l'esprit et du cœur.
Son intelligence embrassait avec la même facilité des
objets très-divers: industrie, agriculture, matières juri-
diques, questions d'art et de sciences. Mais, au lieu de
— 203 —
jouir de ces biens en éguiïste, 1l les mettait, avec une
obligeance et une aménité parfaites, à la disposition de
quiconque avait besoin d'un service ou d’un conseil.
Par une juste réciprocité, il se vit appelé, tour à tour,
à siéger dans le conseil de la cité et à la Chambre de
commerce, à présider la Sociélé centrale d'agriculture
et le tribunal consulaire de cette ville. |
[I m'a été donné, Messieurs, de connaitre plus parti-
culièrement M. Raffeneau dans l'exercice de ses fonc-
tions judiciaires. L'amour de la justice n'avait d'égal en
lui que le désir de donner une solution amiable aux
contestations. Ses rapports avec le barreau étaient em-
preints d’une si douce bienveillance, que le tribunal de
commerce nous paraissait être un lribunal de famille.
Assurément, M. Raffeneau réunissait tous les titres
pour faire partie de l'Académie d'Arras. Il fut admis
dans cette société en 1864,en remplacement de M. Cres-
pel-Dellisse. Aucun n'était plus digne d'occuper parmi
nous la place que le fondateur de l'industrie sucrière
avail laissée vacante.
M. Raffeneau élait trop occupé des autres pour trouver
de fréquents loisirs ; et cependant, assidu à nos réunions,
il apporta son tribut à l'œuvre commune, et sut à la fois
instruire et plaire en uous communiquant les résultats
de ses etudes spéciales. Aussi l'Académie l'appela-t-elle,
aprés la mort de notre regretté secrétaire-général, M. Pa-
rentv, à siéger au bureau comme secrétaire-adjoint.
De tous ces ütres, il ne reste, hélas ! qu'un souvenir.
En pleine possession des biens qui font le bonheur
ici-bas, au milieu de circonstances qui rendent le départ
supréme plus douloureux encore. M. Raffeneau a été
— 204 —
séparé de tous ceux quil chérissait. Inclinons-nous,
Messieurs, comme il s'est incliné lui-même, avec une
pieuse résignation, devant la volonté du Maitre souve-
rain. Conservons la mémoire de ses excellentes qualités,
et, puissions-nous un jour, parvenus au terme où tout
arrive, mériter qu une voix amie dise de nous: { a
mérilé le bonheur dans une autre vie : car il a été dour ct
miséricordieux ; Ùl a aimé la paix; il a eu soif de la
justice.
DISCOURS PRONONCE
sur ls
Jomse DE M: LE COMTE À D FFÉRICOURT
AU NOM DE L’ACADÉMIE
A Souchez, le 24 Janvier 1871
PAR M. LE CHANOINE VAN DRIVAL
Socrétaire-géséral.
—— cc #0 ce——
_ MESSIEURS,
L'Académie d'Arras me charge d'adresser, en son nom,
un adieu suprême à celui qui fut longtemps l'âme de ses
travaux, et qui exerça avec tant de zèle et de succés,
pour le bien et le dévouement de notre société, les
fonctions de secrétaire perpétuel.
Vous vous rappelez, Messieurs, avec quels soins con-
sciencieux, avec quelle activité de tous les instants, il
remplit, pendant de nombreuses années, ces laborieuses
fonctions. Il procura à l'Académie un nombre considé-
rable d'ouvrages du plus haut prix, par les relations
qu'il établit et qui se continuent, avec plus de soixante
— 206 —
sociétés ; il donna à notre compagnie une impulsion et
un renom qui rappelle les meilleurs temps de son exis-
tence au siécle dernier ; il attira sur elle la protection
du pouvoir et une plus abondante part dans les moyens
d'action.
Lui-même, d’ailleurs, donnait l'exemple de l’assiduité
au travail de l'intelligence. On le voyait aux Congres
scientifiques et d Archéologie, aux réunions de la Sor-
bonne, au milieu de tout le mouvement qui emportait
alors notre pays dans une voie doure et utile. De bonne
heure il avait donné au public instruit le fruit de ses
veilles, et, jusque dans ces derniers temps, il continua de
mettre au jour une série nombreuse d'ouvrages, doni
nous n'avons pas à NOUS occuper en un pareil moment.
mais dont, espérons-le, il vos sra parlé plus tard.
Et quelle exquise urbanité fut la sienne! Quel plaisir
on éprouvait à marcher d'accord avec lui, et même à le
combattre, tant il y avait chez lui bienveillance, dévoue-
ment, abnégation, affection. Oh ! oui,il fut bien jugé par
‘un de nos éminents magistrats, quand il dit de notre
ami que c'était le premier gentilhomme de l’Artois et Île
type achevé de l’ancienne société française.
Car, ces titres littéraires que je viens de rappeler
n'étaient qu'une partie de ses mérites: et l’adminis-
tration, le soin des intérêts de tous, la participation à
Loutes les œuvres bonnes et utiles, voilà ce que d'autres
que moi pourront prendre pour sujet de leurs éloges
inérités.
Se dévouer, sous toutes les formes, à tous les mo-
ments : être l'homme de tous, et surtout des plus aban-
donnés et des plus humbles; s'acquitter de ces œuvres
— 207 —
de charité avec une délicatesse qui en double le prix et
laisse croire que le bienfaiteur est l’obligé ; voilà ce que
fit notre digne collègue pendant toute sa vie, et voilà
sûrement ce qui lui mérila cette mort si édifiante, qui
est pour nous tous la plus solide consolation.
Hélas ! il manqua à notre noble ami une consolation
suprême. Son fils ne put être ici pour lui fermer les
yeux ! Cruelle conséquence de notre situation présente!
Ce fils est enfermé dans Paris assiégé, où il combat en
vrai gentilhomme: il ignore même la maladie de son
rère, et pourtant il ne trouvera plus que sa tombe,
quand il lui sera donné de revenir parmi nous!
Permettez-moi, Messieurs, de m'arrèter devant ce fait
si douloureux, et demandons {ous à Dieu avec ardeur
qu'il lui plaise de nous rendre bientôt les utiles travaux
de la paix.
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M. LE BARON DE HAUTECLOCQUE
Membre hanoraire de l’Académie d'Arrns
per
M. DE SÉDE, 8anox DE LIÉOUX
MEMBRE RESIDANT.
MESSIEURS.
La noblesse est imprescriptible comme l'histoire. La
hache des révolutions fait tomber les têtes.le marteau des
démolisseurs brise les écussons et renverse les chäà-
teaux ; mais si une goutte de sang échappe à leur fu-
reur ; si quelques pierres se retrouvent encore dans les
débris et les ruines, un jour arrive où les souvenirs du
passé reprennent leur empire; où l’on comprend qu'il
y a plus que de l'orgueil et de la vanité dans les distinc-
tions sociales conquises par l'héroïsme et la vertu; où
l'on a honte des massacres et où l'apaisement des pas-
sions relève le trône de la justict, elle aussi imprescrip-
tible et immortelle. Tous les âges, toutes les civili-
14
— 210 —
sations, tous les pays ont eu leurs noblesses ; quelques
efforts que l'on puisse faire vers ces égalités brutales
qui rapetissent l'homme aux plus infimes niveaux, il ya
toujours des tètes qui dépassent les autres, des bras
plus forts, des cœurs plus élevés. et le lendemain du
jour de ces égalités, les noblesses futures ont déjà des
ancêtres.
Notre histoire, l'histoire si palpitante encore des
quatre-vingts dernières années, n’en offre-t-elle pas l’écla-
tant témoignage ? Napoléon [°' ne l'avait-il pas compris,
avant même que l'orage füt calmé, et que la société,
profondément ébranlée, eût repris ses assises et son
équilibre ? Les sabres d'honneur, cette décoration vers
laquelle s'élévent les plus lésitimes ambitions, toute
cette hiérarchie nobiliaire, qui gravait ses titres et ses
armoiries à la pointe de l'épée, comme les preux des
anciens âges, ou les conquérait sur les bréches du tra-
vail et dans les champs féconds du savoir; cet en-
semble de stimulants, pour la valeur et le lalent, ne
disent-ils pas bien haut, qu'il faut à l’homme une récom-
pense, et que cette récompense est d'autant plus grande
que Ja perspective peut en être plus longue; qu'elle
rejaillira sur ce que nous avons de plus cher, sur nos
enfants ?
Nous ne voulons pas mourir tout entiers: si les reli-
gions apprennent qu'il est par delà les fragiles enve-
loppes de notre être une existence nouvelle et infinie,
nous aspirons, dans ce monde même, à une durée plus
longue, à un souvenir plus lointain.
Mais si nous regardons vers l'avenir pour nous sou-
tenir dans le sentier du bien et du vrai, c'est que nos
— 211 —
enfants, de leur côté, doivent regarder dans le pass
pour continuer nos tradilions et se montrer dignes de
nous comme nous nous sommes efforcés d'être dignes
de nos ancèlres.
Si le principe élevé et grand d'où découle la noblesse
a été quelquefois amoindri par d'injustes privilèges, il
n'en est plus qu'un seul, aujourd'hui, qu'on puisse reven-
diquer comme un droit, c'est celui d'accomplir toutes les
obligations qu'elle impose : — Noblesse oblige.—
C'est de ce point de vue digne des progrès de l'esprit
humain, dans notre siécle de liberté, que l'homme
éminent dont j'ai, Messsicurs, à vous retracer la vie,
regardait dans le passé cette longue série d'ancêtres, qui
ont laissé dans l'histoire de notre pays une trace tou-
jours honorable et souvent lumineuse.
Léopold-Valentin-Francois, chevalier, puis baron de
HAUTECLOCQUE, naquit au château de Wail, le 20 juillet
1797.
Si l'ordre ne régnait pas encore dans notre malheu-
reuse patrie, le paroxisme de la terreur était du moins
calmé, et les familles que la tourmente révolutionnaire
avait proscriltes trouvaient une sorte de sécurité el de
calme relatifs, dans la retraite que la plupart avaient
dû s imposer.
C'était dans le château de Wail que Messire François-
Louis-Joseph de Hauteclocque, s'était réfugié après les
cruelles émotions qu'il avait éprouvées lui-même, dans
une longue captivité, aprés les drames sanglants qui
avaient fait tomber autour de lui les têtes les plus chères
et les plus regrettées.
[ épousa, le seize pluviôse, an IV de la République,
— 249 —
2 >
Catherine-Phiionine-Julie de Monet de la Marck, veuve
d'Henri-Évrard, baron de Wasservas.
De ce mariaze était né à Vastelav, en 1796, un pre-
mier fs, Alhonse-Francois de Hautscls que, ancien ofi-
cier, étabii au chateau paternel de Wäail.
Léopold-Valentün-Francois, fut le second et le dernier
de ce lit. Mais il avait trois autres frères du mariage
contracté par son père en 1:85, avec M" Reine-Vedas-
tine-Marie-Amelie de Lassus, dont deux: MM. César-
Louis-Francois-Joscph de Hauteclocque, chevalier de
Saint-Louis et de la Le-rion d'honneur, ancien chef de
bataillon dans la garde royale, né en 1387, et M. Cons-
tantin-Gabriel, chevaher d? la Légion d'honneur, ancien
officier, créé comte romain en 1856, né en 1788, vivent
encore et sont jus'ement entourés, à Blois ct à Arras,
d'une haute et syminathique considération.
Un seul de ses freres, Stanislas-Francois-Joseph, che-
salier de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, ancien
officier supérieur du génie, à précédé dans la mort, le
plus jeune et le plus prématurément enlevé de cette
belle et robuste liunée, dont heureusement la plupart des
branches n'ont pas été stériles, et qui, semblable aux
oliviers de l'Écriture, s'entoure de nombreux rejetons.
Léopold de Hauteclocque fut peut-être, comme tous
les derniers venus dans les nombreuses familles, l'objet
de prédilections particulières et de soins plus attentifs.
[ resta plus que ses frères attaché au fover paternel,
et tandis que la plupart d'entre eux, meilleurs français
encore que royalistes, n'avaient pas attendu le retour des
Bourbons pour meltre au s:rvice de leur pays l'épée
vaillante et pure léguée par Icurs aïeux ; 1l acquérait,
+
— 213 —
par de brillantes et solides études, cette supériorité de
l'esprit qui fait les hommes véritablement distingués.
C'est ici même, et si je ne me trompe, au collége
d'Arras, rétabli sur de nouvelles et solides bases, par
l’Université reconstituée d’après les traditions du passé,
sous la direction d'un illustre granü-maitre, dont je
m'honore d'être le neveu, que Léopold de Hauteclocque
révéla d'abord les aptitudes qui, plus tard, et bien
jeune encore, l'élevêrent au premier rang dans sa ville
natale.
Il avait, dès lors, porté ses regards vers le passé loin-
tain de sa famille, qui fut l’occupation constante et comme
‘le culte de sa vie. En remontant le cours des âges vers
ces horizons obscurs que l'histoire elle-même n’a pu en-
core complètement éclairer, et dans la confusion même
des premières origines de la féodalité, il voyait, parmi
tant de souvenirs éteints, se détacher et survivre le nom
qu'il était fier de porter, et auquel plns de vingt géné-
rations avaient successivement ajouté le lustre de leurs
vertus, et quelquefois de leur gloire.
Ce n'est point ici, Messieurs, et devant vous, qu'il
conviendrait de refaire l’histoire de la maison de Haute-
clocque. Elle est intimement liée à celle de votre pro-
vince, et de savants généalogistes l'ont déjà trop
complètement résumée pour qu'il me soit possible de
rien vous en apprendre. Mais j'insiste sur l'impression
naturelle qu'elle a dû produire dans le cœur et dans l'es-
prit du jeaue Léopold, non pour justifier, car personne
nc saurait les blâmer, mais pour expliquer par ce qu’il
y a tout à la fois de plus naturel ct de plus respectable
en nous, les tendances précoces qu'il manifesla.
— 214 —
S'il est vrai que l'histoire de notre pays doit nous être
chère et sacrée ; que celles de notre province, de natr»
cité, doivent nous être encore plus chères et plus sacrées,
à combien plus forte raison ne devons-nous pas aimer
celle de notre propre famille, celle de ces hommes qui
nous ont lécué leur sang, leurs biens, leurs exemples!
Ah! je comprends que l'âme du jeune étudiant dut
s’enflammer et s’énorgueillir, lorsqu'il voyait des le
XIT° siècle ses nobles ancêtres figurer parmi les bien-
aiteurs de leur pays, et qu’il retrouvait dans des chartes
poudreuses de 1127 et 1129 la preuve que Gautier et
Gilbert ou Wilbert de Hauteclocque avaient enrichi de
eurs dons les abbaves de Saint-Jean d'Amiens et de
Cercamps ; lorsque, en 1217, il constatait qu'obéissant à
l'irrésistible mouvement qui poussait de nouveau la no-
blesse francaise à la délivrance du saint Tombeau,
Guédon de Hauteclorque conquérait dans cette sainte
expédition le surnom glorieux de Moine, c’est-à-dire de
pieux, et contribuait à fonder parmi toutes les nations.
la prééminence de la France chrétienne, et dès lors déjà,
comme elle l’est et le restera, la fille aînée et bien-aimée
de l’Église.
Je comprends les redoublements de cet enthousiasme
lorsque, cinquante ans plus tard, les petits-fils de ce même
Guédon, Gauthier et Pierron de Hauteclocque, volent
à leur tour sur les traces de Guy de Châtillon, comte
de Saint-Pol,à la défense des mêmes lieux-saints, et subs-
tituent aux armes primitives de leur famille, qui étaient
d’azur à la cloche d'argent, l'écu conquis dans leur pieuse
et lointaine entreprise, et précieusement conservé vierge
de tout écartellement par toute leur descendance, d'ar-
— 215 —
gent, à la croix de gueules, chargée de cinq coquilles
d'or.
Depuis, dans cette longue succession de chevaliers,
d'hommes d'armes, non moins fiers de porter dès 1475
le titre de bourgeois d’Arras, dans lequel ils se firent
recréanter à diverses reprises, que de représenter la no-
blesse aux Etats d'Artois, combien de vaillants cap'taines,
combien de nobles et glorieux exemples!
Faut-il citer celui de Philippe de Hauteclocque qui,
chargé par Elisabeth, sa tante, abbesse d’Etrun, de la dé-
fense de ce monastère, y fut surpris par des Croates
impériaux et des soldats Polonais, puis mené à leur camp
où leur chef Forgeat le fit décapiter ? Ses restes, pieuse-
ment recueillis par les Récollets du Valentin, furent in-
humés dansle chœur de leur église, à Wail, le 14 octobre
1635, trois jours après son supplice ou plutôt son
martyre.
Et cette Elisabeth de Hauteclocque, elle-même, cette
sainte et vaillante femme qui, fidèle à sa devise, Caritate
et pahentià, au milieu des obstacles les plus ardus, re-
construit l’abbaye d’Etrun, dans le chœur de laquelle
elle fut inhumée, qui, par la sagesse de son administra-
tion, refit la prospérité, la richesse, l’ordre, la discipline,
là où les guerres avaient porté la ruine, le trouble, le
relâchement, n’a-t-elle pas, dans la galcrie de tant d’illus-
tres portraits de famille, une place distinguée et digne
de notre admiration?
Tout imposait donc au jeune Léopold de grands devoirs
en lui montrant de grands exemples. Deux mots résu-
maient ce passé huit fois séculaire : Valeur et religion.
Aussi, dès qu’il eut complété ses études par quelques
— 216 —
années de séjour à Paris, dans l'institution de M. Lemoine
d'Essoies, où l'instruction et l'éducation marchaient de
pair, avec des professeurs dont plusieurs appartenaient à
l'Institut, le chevalier de Hauteclocque fit immédialc-
ment pressentir qu'il répondrait à tout ce que ses ancé-
tres étaient en droit d'exiger de lui.
IT.
Les circonstances au milieu desquelles nous débutons
dans la vie exercent une influence irrésistible sur nos
tendances et sur notre esprit. Le vase, comme dit Ho-
race, garde éternellement le parfum de la première li-
queur dont il fut rempli.
Ces circonstances étaient graves et solennelles à l'heure
où le jeune de Hauteclocque, sortant des bancs du collége.
entrait dans l'exislence sérieuse et militante qui nous
attend tous ici-bas.
Les profonds ébranlements de la Révolution, les cri-
mes inutiles dont elle s'était souillée, avaient encore de
vivantes épouvantes. Nous ne les voyons qu’à travers
des souvenirs étrangers (1) et dans l'indifférence égoïste
qui nous désintéresse des choses passées. Mais, alors,
quelques années à peine séparaient toute une génération
de ces bruits sinistres, de ces tocsins, de ces fusillades,
de la permanence de ces échafauds que le sang le plus
pur avait inondé de flots innocents! Et pourtant, de ce
(1) 1 ne faut pas oublier que cette étude date de 1867 et que les
borreurs de la nouvelle Commune de Paris n'avaient pas encore épou-
vanté l'univers.
=
grand drame aux douloureuses péripéties, de ces convul-
sions horribles d’une société se débattant dans d'affreuscs
agonies, il avait surgi quelque chose: de grandes et lumi-
neuses vérités, de féconds principes sur lesquels reposent
les sociétés modernes, la liberté et l'égalité. Une sorte
d’intuition faisait sentir qu’elles étaient désormais insé-
parables de toute constitution politique, et il semblait
que le glorieux despotisme de l'Empire avait eu tort de
ne point assez compter avec elles. On crut «ue l'alliance
du trône et de la liberté était devenue possible.
La fortune inconstante avait abandonné l'Empire, et,
selon la poétique expression de Béranger :
Son aigle n'était plus dans le secret des dieux.
Il fallait bien qu'au milieu des humiliations poignantes
de cette immense et terrible chüte, pour laquelle sem-
blent faites les grandes paroles que Bossuet avait dites
deux siècles auparavant, le pays pût trouver une conso-
lation et se reprendre à une espérance.
Il oublia les conquêtes de vingt ans, il fit taire la dou-
leur des amputations cruelles infligées à son territoire, et,
se repliant sur lui-même, il chercha dans l'alliance du
vieux trône des fils de St-Louis avec les jeunes libertés
de 89, la solution difficile, sans doute, mais non pas im-
possible, du problème encore aujourd’hui fiévreux de
nos institutions politiques.
Nous savons mieux l’histoire des siècles éteints que
celle de notre propre temps.
Il est bon, cependant, car la crise n'est peut- être pas
— 218 —
encore terminée, de rappeler sur quelle base s’essevait
cette alliance et ce qu on en attendait.
Ce n’est pas, d'ailleurs, sortir de notre sujet, car nous
trouvons ici le point de départ de la vie publique de [éo-
pold de Hauteclocque et l'origine dès sentiments et des
convictions qui, chez lui, vous le savez, Messieurs, de-
vinrent une seconde et une puissante nature dans laquelle,
ainsi que l’homme ferme et persévérant d'Horace, il
s'était si bien fortifié, que les ruines le trouvèrent iné-
branlable et courageux
Impavidum ferient ruine.
Il espéra, comme beaucoup d'hommes de son temps,
et avec cette ardeur confiante de la jeunesse, qui croit si
facilement quand elle espère, qu'il suffisait de confier des
droits politiques à certaines classes aiséces et intelligen-
tes et de proclamer les principes de toutes les libertés,
pour relever définitivement, sur ses antiques fondements,
le trône ébranlé des Bourbons.
La Constitution, ou si vous l'aimez mieux la charte de
1814 était à la fois etle nec plus ultrà des concessions
qu'il semblait possible de faire à la Révolution, et, en
même temps, la reconnaissance la plus solennelle et la
plus inviolable de ces droits imprescriptibles, que la fa-
mille des Bourbons tenait tout à la fois du long héritage
de ses ancêtres et de la volonté du pays, exprimée par
ses mandataires.
Cette constitution n'était-elle pas d’ailleurs la plus li-
bérale que l'on eût encore vue dans des états régulière-
ment organisés, et en dehors de ces commotions révolu-
— 219 —
tionnaires qui outrepassent toutes les bornes et compro-
mettent, en les exagérant, tous les principes ? Elle avait
élé méditée et proclamée par un homme sage et mo-
déré, que les douleurs de l'exil n'avaient point aigri el
que les prospérités longtemps inespérées du retour
n'éblouissaient pas.
Si quelque chose était de nature à cicatriser les plaies
profondes de la France, c'était cet acte, qui fondait le
gouvernement représentatif, qui demandait l'impôt au
consentement du pays, qui préparait la liberté publique
et individuelle, la liberté de la presse, celle des cultes,
l'inviolabilité de la propriété, l'irrévocabilité des ventes
de biens nationaux, l’inamovibilité et l'indépendance
de la magistrature, l'égalité de tous les français devant
la loi et leur admission aux emplois publics.
Mais toutes ces concessions, qui tenaient si largement
compte des vœux exprimés dans les Cahiers soumis aux
Etats Généraux, effrayaient, dans le parti royaliste, tous
ceux, et ils étaient nombreux, qui selon un mot fameux
n'avaient rien oublié ni rien appris.
Il est vrai qu'un tel programme, dans un pays déchiré
par tant de factions et où le pouvoir, quel qu'il soit, est
toujours discuté, imposait au Gouvernement de difficiles
devoirs que Louis XVIII, hâtons-nous de le dire, eut la
volonté, le courage et l'honneur d'accomplir avec une
loyale habileté.
Certes , quelqu'épuisé de jeunesse, quelque fatigué de
la guerre que fût le pays. il n'avait souhaité ni l'invasion
étrangère, ni la chûte de Napoléon. Mais le vrai peuple,
en France, avec un merveilleux instinct, se tourne vers
l'ordre et le repos. Une fois le sacrifice accompli, ilavait
— 290 —
compris quil était sage et profitable à la fois de soutenir
ce trône restauré et de réprimer les discussions qui tour-
nent toujours au préjudice des grands intérêts publics.
Il y eut un mouvement réel, un entrainement certain
vers le pouvoir royal, et la réconcilialion des Bourbons
avec là Fran:e fut sincère, et parfois enthousiaste.
C'est donc au milieu d’un chaleureux élan et des espé-
rances qui embellissaient l'avenir, que Léopold de Hau-
teclocque, ainsi que tous ses frères, apporta au gouver-
nement du roi l'hommage d’une fidélité traditionnelle.
Pour obéir aux souvenirs de sa race, et bien que sa santé
fût délicate, il n'hésila pas à se ranger sous le drapeau
blanc, et à mettre au service de son pays sa loyale épée
de gentilhomme.
C'était un touchant spectacle que celui du pére de cette
vicille et illustre famille, entouré de ses cinq fils, tous
officiers au service du roi.
C'est le {* mars 1816 que Léopold de Hauteclocque
entra, comme sous-Heutenant, dans la légion du Pas-de-
Calais. Mais il était de ceux qui pensent que l'épée n'af-
franchit pas de l’étroite obligation des devoirs religieux.
Son esprit se reportait de préférence vers ceux de ses
ancêtres qui avaient combattu pour leur foi, et ce fut
pour lui une bien douce récompense de tels sentiments,
que l'octroi qu'il obtint, le 9 juillet de la même année,du
titre de chevalier de justice de l'Ordre de St-Jean de
Jérusalem (Malte) pour la vénérable langue et province
de France. Nous avons omis, et il était à peine nécessaire
de dire que dés le 1°" juillet 1814, il avait obtenu l'auto-
risation de porter la décoration du Lys.
Toutefois, ni la volonté, ni les aptitudes spéciales du
— 291 —
jeune Léopold de Hauteclocque ne devaient le porter,
par goût du moins, vers la vie et l’oisiveté malheureuse-
ment trop fréquente des officiers en garnison, lorsqu'au-
cune perspective de guerre n'échauffe el ne légitime leur
ardeur. Il sentit lui-même qu'il pourrait servir plus uti-
lement son pays, dans la vie civile et par le travail intel-
lectuel dont il avaitde bonne heure pris la bonne et féconde
habitude. Aussi fut-il,sur sa demande, mis en non-activité
le 7 février 1820, et donna-t-il sa démission un mois
aprés.
Ce ne fut pas cependant, sans y laisser de profonds
regrets, quil quitta cette famille militaire, où quatre an-
nées de séjour lui avaient permis de révéler les qualités
de l'esprit qui le distinguaient déjà au plus haut degré.
Il emporta un témoignage officiel de ces regrets, dans
une sorte d’attestation délivrée par le Conseil d'adminis-
ration de son régiment « qui aime à rendre », ici nous
analvsons, « à M. d° Hauteclocque la justice qu'il mérite,
« en certifiant que pendant le temps qu'il a servi dans
« la légion du Pas-de-Calais, il y a rempli ses devoirs
«avec zèle ct dévouement et qu'en quittant le corps, ila
« emporté l'estime de ses chefs ct l'amitié de ses cama-
« rades. »
Cette pièce est datée de Lyon, le 16 août 1821.
Ce ne fut que le 17 mai de l’année suivante (1822), que
sa démission fut définitivement acceptée.
H était revenu dans son pays natal, et nous avons tout
licu de croire qu'il s'y livrait déjà à celte vie studieuse
et parfois liltéraire, dont il donna plus tard, quoique
d'une main toujours discrète, des témoignages remar-
quables. On doit prisu ner que, s'arrachant aux distrac-
Em
— 222 —
tions, même légitimes, de la jeunesse, il s'occupait avec
ardeur de réunir les nombreux documents qu'il sut aceu-
muler sur l'histoire locale. Il commencait à fonder cette
bibliothèque longuement et patiemment enrichie, et qui
malheureusement, comme les membres épars du poëte
disjecti membra poetæ, par suite d’un oubli probablement
involontaire de ses derniers moments, s'est disjointe et
partagée entre ses divers héritiers.
III.
C'est de cette époque que datent les premières produc-
tions politiques de M. Léopold de Hauteclocque.
L'horizon commençait déjà à s'obscurcir. Cinq années
d'ordre et de prospérité n'avaient pu désarmer ces pas-
sions sauvages, qui sommeillent parfois sous le calme
apparent des sociélés, mais qui, semblables à l'écume
des flots,remontent à la surface, dès qu'ils sont agités. La
révolution ne désarmait pas el poursuivait dans l’ombre
des associations secrètes la destruction jurée du trône et de
la religion. Des partisans zélés de l'empire, dont on avait
eu le tort de ne pas assez ménager la douleur et les lé-
gitimes regrets, avaient grossi ces rangs déjà trop serrés.
Les odieux traitements infligés au héros que sa gloire
aurait dù protéger, les cris de cette longue et cruelle
auonie, qui, traversant les flots et grandis encore par la
distance, portaient de Ste-Hélène à Paris les plaintes du
lion caplif, l'usage nouveau du régime parlementaire
avec ses tâtonnements inévitables, enfin et surtout, cette
influence incessante el dévastatrice de la mauvaise presse,
— 223 —
dont l'œuvre lente mais certaine, prépare, allume,
souffle et altise l'incendie des révolutions, tout concou-
rait déjà à battre en brêche, à menacer la vieille souche
des Bourbons. |
C'est dans sa branche la plus vigoureuse et la plus
saine que l’impitoyable cognée avait porté son fer. Le
couteau des Ravaillac et des Damiens, ramassé par Lou-
vel, venait d'inaugurer dans notre siècle cette politique
de l'assassinat, poursuivie depuis avec une inflexible
logique.
C'est sous la lugubre impression de ce drame sinistre et
l'exagération explicable, mais fatale, des ultra royalistes,
qui voulaient ressaisir en détail les concessions néces-
saires de la charte, que fut proposée une loi électorale
dont le but manifeste était d'assurer à l'aristocratie toute
l'influence législative. Discutée au milieu des passions
ardentes de la Chambre et des troubles de la rue, ce pro-
jet avait abouti, gräce aux lovales et habiles conces-
sions du ministre le plus éminent de la Restauration,
M. de Serres, à une transaction qui groupa tout ce quil
y avait de sage et de modéré, à droite et à gauche d'une
assemblée précédemment divisée en deux portions
égales.
M. de Hauteclocque avait embrassé la cause de la Res-
tauration avec une ardeur trop vive et une loyauté trop
iuvénile pour ne pas vouloir son triomphe à tout prix.
Si l'on compare cependant son langage, d’une modération
relative et d'un sens politique prématurément müri par
la réflexion et l'étude sérieuse, à quelques-uns de ces
pamphlets royalistes qu'une sorte de gouvernement oc-
culte, irrité de la sagesse de Louis XVIIT, propageait
—_ 994 —
+
inmprudemment dans les provinces, il demeure évident
que, malzré quelques hérésies qu'on n accepterait plus
aujourd'hui. le jeune sous-lieutenant de la lésion du
Pas-de-Calais, faisait déjà plus que promettre un homme
destiné à jouer, dans son paxs. un role considérable sur
le t2rrain des affaires et de la politique.
Son adresse aux électeurs du Pas-de-Calais, publiée
en 1320, et lors des élections qui appliquérent la loi
dont nous venons de rappeler l'origine. tout en signa-
lant la nécessité d'une chambre rovaliste, proclamait
hautement et prudemment l'obligation de respecter tous
les engagements contenus dans la charte.
Cet écrit eut un ietentissement lésitime,dù à l'élézance
classique, à la chaleur, à la visueur du stvle non moins
qu'aux accents patriotiqu”s et religieux du jeune pu-
bliciste.
Il y a toujours, Messieurs, quelque chose de sédui-
sant, mème à distance et quand le temps les a malheu-
reusement trompées, dans ces convictions ardenles et
passionnées de la jeunesse, dans ces illusions que ia
réalité impitoyable renverse et détruit uue à une.
Nous avons tous eu, suivant les temps et les milieux
dans lesquels nous avons vécu, ces heures d'enthousias-
mes sincères cttle chevaleresques dévoûments ! Heureux
ceux qui, comme Léopold de Hauteclocque, peuvent
encore et toujours garder la fidélité, alors même qu'ils
ont perdu l'espérance !
Mais les soins studieux et presque auslères de sa vie
ne l'éloignaient pas du monde qui avait conservé, dans
les derniers représentants de ce dix-huitiéme siècle, si
élégant et si raffiné, des modéles vivants encore, mais
— 225 —
épurés par le malheur, du grand ton et des aristocrati-
ques allures de nos anciennes cours. L'Empire, malgré
le soin qu'il prit de grouper et d'’allier à ses nouveaux
dignitaires tout ce qu'il put trouver des débris de l’an-
cienne société, et malgré la supériorité et la distinction
de quelques-uns de ses princes, n'avait pas complète-
ment effacé, dans les relations des salons, la trace de
toules les origines obscures et disparates. Il y avait,
quoi qu'on fit, une certaine bigarrure que le retour des
émigrés et l'exclusion peut-être trop accusée, et dans tous
les cas impolitique, de ceux qu'on appelait des parvenus,
tendit à faire disparaitre.
La noblesse française n'avait pu perdre, en quelques
années, toute sa charmante légèreté, toute sa joyeuse
insouciance. Elle revenait d’une sorte de voyage pendant
lequel les flots de la tempêle avaient battu el mis en
péril son frêle navire. Mais de même que le navigateur,
au port, oublieles terreurs et les souffrances du naufrage,
de même aussi, confiante et sereine, elle se livrait avec
abandon à toutes les joies du retour. La vie des salons
avait donc repris son activité et ses plaisirs. On y trou-
vait la politesse et la galanterie françaises. Ce grand art
de la conversation,que nous ne connaissons plus, y faisait
briller chez les femmes l'esprit non moins que la beauté,
tempérant chez les hommes, par une gaité permise et
même quelquefois un peu gauloise, ce qu'auraient eu
de trop austère une courtoisie guindée et un respect
toujours monotone.
C'est dans ce milieu, que Léopold de Hauteclocque
donnait déjà carrière à son esprit fin, délié, souvent un
peu railleur, mais dans la mesure licite qui rend les
45
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retour sincere Versa rez on ne preservail pas comple-
temeni de G-fziliinces ei de rechutes.
H préfcra, gioque firt ‘eune encore, chercher ses
joies dans les devoirs serieux de la famille. TI v fut d'au-
tant plus port: qu'un tire vicaï de recompenser à la
fois, en lui, 2 1orz passe, la vielle illusration de
toute sa fan. ile, et Je dévotement desinteressé dont il
avait d'à donri «rs preuves remarquables. Elever et
grandir la posiion d'un jeune homme qui promettait
autant, c était donner à ses services futurs un éclat et
une portee qu: Gevatect en auzmenter l'inAuence, c etait
surtout aitacher pus etruttement encore à la dvnastie,
qui avait tant “e ruines à relever et tant de terrain à re-
conquérir, un cœur sensible à la reconnaissance.
Avec un gneéreux dévouement tous les frères aines
du chevalier Léopold de Hauteclocque, avaient con-
senti à ce qu: le titre conféré à leur famille reposät sur
sa plus jeune tète, contrairement aux tralitions de la
hiérarchie nobiliaire, et toute la province d'Artois, qui
avait déjà les veux fixés sur le nouveau baron, accueillit
avec faveur les lettres-patentes du {4 mai 1822, qui lui
conféraient cette dignité.
—_ 9297 —
[V.
M. de Hauteclocque épousa, à Ypres, le 29 octobre
1823, M"° de Navigheer de Kemmel, dont la famille oc-
cupait dans la noblesse des Pavs-Bas , une situalion éle-
vée, non-seulement par ses alliances et son ancienneté,
mais encore par le talent dont quelques-uns de ses
membres avaient donné, notamment dans les sciences
naturelles, de remarquables exemples. Les ancêtres de la
jeune baronne avaient été honorés de la haute estime et
de la protection de la maison d'Autriche. L'impératrice
Marie-Thérèse avail même voulu servir de marraine à
l’un d’eux. Enfin, les de Ghellinck, les de Couthone, les
de Maulde, les d’Aronio de Fontencile, les de Marcon-
ville, lui faisaient à son mariaze, avec d'autres parents et
de nombreux amis, un cortège aussi dis!ingué que sym-
pathique.
A peine marié et défimtivement établi à Arras, M. de
Hauteclocque comprit que l'oisiveté n'était pas permise,
méme dans la douce intimité du fover, et que les
homimes jeunes et instruits ont une mission d'h‘nneur
dans la vie publique. Il accepta, bien résolu à les rem-
plir dignement et dans toute leur étendue, les devoirs
imposés aux représentants de la cité au Conseil muni-
cipal. Une ordonnance du 26 mai 1824 l'appelai à rem-
placer dans cette Assemblée M. Harlé, qui venait de
donner sa démission. Il fut aisé de comnrendre immé-
diatement par l'étude sérieuse des affaires, à laquelle le
jeune baron se livrait avec une intelligente ardeur, par
la part active qu il prenait aux délibérations et qui révé-
— ID —
lat ses astizdl2s aimin'stratives, qu une place secon-
daïre ne pouvait pas l:n2t2mns convenir à cet esprit ac-
Üf, entrerrezact, C-'à sûr Ge lui-mème.
Ce ne fit ras su eneni'ai sein du conseil municipal
que le Eeron de Hiu‘eclxque manesta ces hautes qua-
Ltes. Il fat, par d-cisi5n ministérielle du 23 juin de
l'annee su:vante, appeie à l'honneur d administrer les
hos5ces d Arras. Ce n'est point ici, Messieurs, dans une
socicte qui comte plusieurs hommes encore pieusement
consacrés à cæe labeur honorable, qu'il est nécessaire
de signaler l'importance de fonctions qui touchent, pour
les soulager, à toutes les miséres du corps et sou-
vent de l'essrit, et qui poursuivent leur bienfaisante mis-
sion au milieu des bénélictions accumulées des pauvres et
des riches. Là encore, le baron de Hauteclocque apporta
cette exactitu le ricureuse, cette passion du bien qui se
traduisaient quelquefois par un certain absolutisme dans
les opinions, mais qui tendaient toujours vers les amélio-
rat:ons et vers les progrés.
Sa vraie pieté, qui n ôtait rien à l'élévation de son
caractere, mais qui lui donnait au contraire cette force
sereine et cette autorité qu on puise abondamment dans
une foi robuste et infaillible, l'aidait merveilleusement
dans l’accomplissement des devoirs multiples imposés
aux administrateurs des établissements charitables.
Ses sentiments,sous ce rapport,s’étaient affirmés avec
éclat, au moment d'une mission solennelle qui fut, dans
Arras, le plus grand événement religieux accompli de-
puis le rétablissement du catholicisme dans les temples
profanés, où l'Étre suprême et la Raison avaient eu les
tristes honneurs d’un culte officiel.
— 229 —
Mais si la foi, persécutée et bannie, revenait triom-
phante ; si les saints prêtres qui avaient payé à la terreur
tant de douloureux tributs, retrouvaient leurs anciens
troupeaux, et si la philosophie du XVIII* siécle elle-
même, épouvantée des terribles fruits portés par ses
principes, s'inclinait, à son tour, devant les messagers
du pardon et de l'oubli, une sorte de réaction violente
se produisit, dès qu'il sembla que, franchissant leurs
frontières, les interprètes de la religion voulaient pren-
dre, dans la politique et dans l’État, un rôle pour lequel
on contestait leur compétence.
L'histoire de ces temps agités est encore trop récente
pour qu il soit permis de la juger définitivement, et de
faire avec cette équité absolue, qui n'appartient qu'à
l'avenir, la juste part de chaque parti dans ces doulou-
reux débats.
Mais il est certain qu'il fallait réagir contre le retour
des tendances impies qui, trente ans auparavant, avaient
épouvanté le monde, et que les dépositaires de l'auto-
rilé religieuse ne négligèrent rien pour se maintenir sur
le terrain qu’on osait leur disputer.
Les Missions furent le moyen le plus généralement
adopté pour surveiller et fortifier, dans les campagnes et
dans les villes, l'esprit religieux. Celle d'Arras eut un
éclat particulier. Son ancien calvaire, objet d'une tou-
chante vénération, couvert des témoignages de la piété
et de la foi de plusieurs générations et abattu par la
tourmente révolutionnaire, n'avait point encore été re-
levé. La restauration de ce saint monument fut le but de
cette Mission, prêchée avec un grand éclat d'éloquence
et de talent, et qui groupa dans toutes les églises de la
— 230 —
ville, autour de chaires où revivaient le zèle et la cha-
rité des temps apostoliques, l'immense majorité des ha-
bitants.
Le baron de Hauteclorque fut lhistoriographe fidele
et enthousiaste de cette grande manifestation chrétienne.
Nous avons lu avec une attention scrupuleuse et une
sincère émotion ce livre, où respirent les sentiments les
plus éleves, les plus sincèrement religieux, dans la meil-
leure et la plus touchante acception du mot. Tout +
révèle la mansuélude d’üne foi profonde et la charite
d'un cœur retrempé aux sources vives et pures d'une
religion sublime. La maturité du talent, elle-mème, s v
accentue souvent avec énergie, et certains passages de ce
livre, où l'on peut regretter quelques incorrections et
quelques négligences, bien pardonnables à la rapidité de
ces sortes de compositions, attestent une véritable élo-
quence.
Si l'on songe que la critique. devenue, depuis quelques
années surtout, l'une des branches les plus fécondes «le
notre littérature, était alors, pour ainsi dire, dans son en-
fance, on reconnaitra dans les analvses rapides, substan-
tielles, variées, et presque vivantes, de tous les discours
prononcés par les divers prédicateurs, et notamment par
le supérieur de la Mission, M. de Rauzan, et l'un de ses
assesseurs, l'abbé Férail, tout ce que le baron de Haute-
clocque aurait pu donner aux lettres, s’il en avait fait
l'occupation principale et l'étude assidue des loisirs trop
longs que l'avenir lui réservait.
Get ouvrage contient d’autres enseignements. On a
reproché avec amertume aux missions de la Restaura-
lion la fougue intolérante et l'esprit agressif de leurs
— 231 —
orateurs. C'était en quelque sorte, at-on dit, le væ vic-
t's qui tonnait du haut de la chaiïre,trop souvent convertie
en tribune politique, et une attaque mal dissimulée
contre le clergé paroissial, dont le zèle ne s'élevait pas à
la hauteur du rôle nouveau et actif demandé à la reli-
gion.
S'il était besoin de combattre l’exagération de ces re-
proches qui, comme toujours, dans l’œuvre violente des
partis, dépassaient à la fois la vérité et le but, l'analyse
des divers sermons, conservée par le baron de Haute-
clocque, atleindrait victorieusement ce but. Sans doute
la prudence et la mesure ne furent pas toujours et par-
tout suffisamment gardées. Là, peut-être, où la modéra-
tion élait le plus commandée par les passions irritables
et le choc des cultes dissidents, il y eut quelquefois des
apôtres trop ardents, qui atlisèrent au licu de les calmer
les haines poliliques et les discordes religieuses. Mais on
put les compter, par les terribles conséquences qui s'en-
suivirent, et l'on a cu tort de considérer comme unsys-.
tème ce qui nous parait avoir été plutôt un accident.
Cette intolérance pour les gouvernements qui se dé-
fendent et pour les dévouements qui les servent n'est pas
nouvelle. Elle restera toujours dans l'arsenal des partis.
Quoiqu'il en soit, il ressort du document historique
dont nous nous occupons, que la Mission d'Arras eut un
caractère essentiellement pacificaleur et modéré ; que loin
d'irriter les blessures saignantes encore des luttes intes-
tines, elle tendit à en cicatriser les pluies et à rappeler,
dans un commun amour et dans un commun pardon,
tous ceux que ce triste passé laissait aigris et divisés.
Loin de le combattre et de l’amoindrir, elle tendit sur-
— 232 —
tout à relever le prestige du clergé local, qui préta aux
missionnaires le concours le plus sympathique et le plus
complet.
Sans doute, la faveur âu gouvernement accompagnait
ces exercices pieux. dont l'effet salutaire ne pouvait
tourner qu'au profit de la morale et par suite de l’ordre
public. On vorxait le premier magistrat du département,
M. Blin de Bourdon, s'arracher aux travaux sérieux de
la chambre des députés, dont il faisait partie, pour as-
sister à la procession générale et à la replantation du
calvaire, affirmant ainsi ses pieuses sollicitudes en même
temps que celles du souverain.
La réconciliation des familles, l’apaisement des inimi-
tiés, une sorte de rapprochement général et de soulage-
ment des esprits furent la conséquence directe et visible
de cette Mission, dont le souvenir vécut longtemps ail
leurs que dans le livre du baron de Hauteclocque. Mais.
à cette époque, des occunations plus sérieuses et plus
utiles encore allaient. sur un théâtre plus élevé, révéler
ses hautes aptitudes.
V.
Le rôle déjà important qu'il avait conquis par ses ou-
vrages, ce qu'on savait du soin particulier apporté pr
M. de Hauteclocque à l'étude des lois politiques et ad-
ministratives ; les preuves qu'il avait données dans le
Conseil municipal et dans la Commission des hospices,
d'un esprit d'ordre, de justice, de modération en même
temps que d'’inflexible fidélité aux institutions du pays
— 933 —
et à la dynastie des Bourbons, devaient nécessaire-
ment amener sur lui l'attention de l'administration supé-
rieure.
On en était encore, au moins dans une partie du gou-
vernement, à désirer cette alliance de la Charte et du
Trône qui devait, quelques années plus tard, paraitre ab-
solument impossible. L’aurore du régne de Charles X,
vieux déjà, mais conservant toutes les grâces chevale-
resques et si éminemment françaises du comte d'Artois,
avait, par l'abolition de la censure et par des promesses
constitutionnelles, éveillé bien des espérances et fortifié
passagèrement un trône que le succès de nos armes en
Espagne avait déjà raffermi.
L'armée mécontente et boudeuse, pendant les longs
loisirs que les premiers temps de la Restauration avaient
faits à son activité, si longtemps surexcitée par les gran-
des guerres de la République et de l'Empire, se rattachait
à ce drapeau fleurdelysé qui venait de recevoir le bap-
tème de la poudre.
Mais cette satisfaction avait à peine survécu aux pre-
miers jours, et l'opposition n'avait pas tardé à reconqué-
rir le terrain un instant perdu.
Lorsque M. de Hauteclocque fut appelé à la mairie
d'Arras, il était déjà permis, par les luttes qui éclataient
quelquefois dans la rue, par ces attaques que la parole ne
ménageait pas dans l’enceinte législative, par le ton de la
presse, cachant sous la séduction encore nouvelle des
doctrines libérales le but réel de ses efforts, et dirigée par
les sociétés secrètes, par le carbonarisme, vers le ren-
versement de la dynastie, il était, dis-je, permis déjà de
prévoir, sinon la catastrophe de 1830, du moins les dif-
ie
ficultés sérieuses qui attendaient le gouvernement de
Charles X.
Il fallait donc à la fois, dans les fonctions publiques.
un peu trop livrées aux hommes du passé, infuser quel-
que chose de la vie et de la force de la jeunesse, sans
s’exposer aux entrainements téméraires qu'elle inspire
parfois. Le baron de Hauteclocque réunissait, sous ce
rapport, tout ce qu'il était permis de désirer chez un adl-
ministrateur : aussi sa nomination à la mairie d'Arras fut-
elle accueillie avec une faveur très marquée par l'opinion.
L'ordonnance du 18 janvier 1826 était à peine connue que
de nombreuses et cordiales félicitations prouvaient au
jeune magistrat les vives et profondes sympathies que
rencontrerailt son administration.
Il succédait à des hommes pour la plupart éminents,
et qui avaient donné, depuis le Consulat, dans l'adminis-
tration de la ville, au milieu de circonstances délicates et
quelquefois périlleuses, l'exemple le plus honorable. Il
ne peutentrer dans notre plan de rappeler ici les actes
de ces administrateurs habiles, mais nous ne saurions
passer sous silence les noms respectés de MM. Wattelet,
Vaillant, Wartelle, le baron Lallart, dont quelques-uns
ont, ici mème, de dignes descendants.
Toutefois, l'activité de ses prédécesseurs n'avait fait
qu éhaucher le grand travail que la nouvelle vie munici-
pale devait accomplir, et M. de Hauteclocque allait
trouver de nombreuses et utiles occupations. On donna à
son installation dans ses fonctions de maire une solen-
nité et un éclat tout particuliers. Nous avons sous les veux
le procès-verbal de cette cérémonie qu'il ne nous parait
pas inulile de rappeler ici. Elle eut lieu dès le 25 janvier,
— 235 —
c'est-à-dire sept jours après la date de l'ordonnance pré-
citée.
Le préfet, M. le vicomte Blin de Bourdon, accompagné
du Secrétaire général ec du Conseil de Préfecture, vinten
grande pompe à la mairie,où se trouvaient réunics toutes
les autorités civiles et militaires et tout ce que lu haute
société d'Arras avait de personnages éminents, de fem-
mes élégantes et gracieuscs.
J rappela dans un discours,qui rendait à la précédente
administration un juste tribut de regret, les légitimes el
sérieuses cspérances que devait faire naitre l'élévation
de M. le baron de Hauteclocque aux délicates et impor-
tantes fonctions que lui confiait la bienveillance souve-
raine.
Le nouveau maire, après avoir aussi rappelé les servi-
ces de M. Mavoul de Sus-Saint-Léver, son prédécesseur,
enuméra tous les motifs qui pouvaient, dans le concours
espéré des diverses autorités, rassurer son incxpérience
et encourager ses efforts. Mais il traça surtout le pro-
gramme de son administration, où le dévouement au
souverain devait nécessairement s'allicr au respect des
institulions et des lois, monuments éternels, disait-il, de
la sagesse du Bourb'n restaurateur des libertés de la
France.
M. de Hauteclocque désirait assurer la protection düe
à la religion, au commerce et à l’industrie, enfin et sur-
tout. réunir toutes les opinions et faire de tous les
habitants une sorte de famille étroitement unie.
Il y a certainement, dans les espérances exprimées en
ces occasions solennelles. une confiance apparente que
l'esprit ne peut entiérement partager. Mais il est permis
— 236 —
de tendre à la réalisation partielle de ces espérances par
de sérieux efforts. Grouper les intérêts divers et hos-
tiles, apaiser les ambitions rivales, les haines politiques,
autour d’une administration, si Juste, si paternelle, si
intelligente qu'elle soit, est un problème dont la solu-
tion est encore à trouver.
Mais si le baron de Hauteclocque ne l’a pas résolu,
il est juste de reconnaitre , qu'en dehors du cataclysme
qui la termina brusquement, sa carrière administrative
tendit constamment vers ce but.
La jeunesse, surtout, salua son avénement avec une
ardeur exceptionnelle ; et le collége d'Arras, fier de voir
un de ses plus studieux élèves si rapidement arrivé au
premier rang, le célébra en prose et en vers, en latin et
en francais. Nous ne transcrirons pas ici les poétiques
hommages où le cœur a presque loujours plus de part
que le talent. Mais leur nombre soul, en faisant large-
ment la part de l’exagération permise aux jeunes nour-
rissons des muses, atteste suffisamment l’importance que
l'opinion altachait à la nomination du nouveau maire et
le rôle important qu'il était appelé à remplir.
Dés le début, son activité justifia toutes les espérances.
J'ai lu avec une scrupuleuse attention les nombreux do-
cuments qui se rattachent à celte période de l’adminis-
tration municipale de la ville d'Arras. Je suis resté
convaincu quil aurait été difficile de mettre plus d'ordre
et de régularité partout, et d'atteindre, avec les res-
sources limitées d'un budget, dont l'essor normal a,
depuis, si largement répondu à tous les besoins, des ré-
sultats plus considérables et plus utiles.
Vous me permettrez d'insister, Messieurs, sur les
— 237 —
cinq années qui constituent véritablement la carrière
publique de M. le baron de Hauteclocque, et de vous
montrer tout ce qu'elle donna et tout ce qu’elle eût
promis, si les événements politiques ne l'eussent pas
prématurément brisée.
Dés son arrivée aux affaires, indépendamment des
études administratives auxquelles il se livra avec le
soin le plus assidu, et qui firent plus tard de lui un juris-
consulte très-distingué en ces matières, M. de Haute-
clocque apporta ses soins à tous les détails pratiques de
l'administration qui lui était confiée.
La première année de cette administration fut signalée
par une activité féconde. C'est ainsi qu'il entreprit, dès
le début, une série de travaux importants qui portèrent
sur les divers services. Augmentation du traitement des
employés de la ville; création du marché aux chevaux;
améliorations importantes dans le pavage des rues et
des places; acquisitions d'immeubles dans l'intérêt de
la voirie; réparations extraordinaires aux couvertures
des bâtiments de l'Hôtel-de-Ville ; restauration de l’obé-
lisque de la place de la Basse-Ville; de la façade et de
l'intérieur du Théâtre; établissement de plusieurs an-
nexes à la Maison des Sœurs de Charité; importants
travaux à l'ancienne Maison des Vieillards , transférés
dans les vieux bâtiments du Collége, pcur affecter cette
Maison à la création d'une institution de sourds-muets;
aménagement des bureaux de la mairie, de manière à
créer un secrétariat et un cabinet convenable pour le
maire ; embellissement des promenades ; soins aux bâti-
ments des diverses écoles ; armement et équipement de
la co.npagnie des Sapeurs-pompiers; création d’un cabi-
— 238 —
net de physique au Collège; achat de livres pour la bi
bliothéque de cet établissement ; fondation d’une école
de géométrie et d'une école de dessin qui acquirent im-
médiatement un haut degré de prospérité ; tel est, Mes-
sieurs, le bilan de cette première année d'adminis-
tration ; tels sont les travaux considérables et divers
auxquels il fut pourvu à l'aide des ressources normales
d'un budget qui, à la vérité, offrait quelques économies
sur les exercices antérieurs, mais dont le total ne dé-
passait guère 280,000 fr.
Les plaisirs publics eurent leur part dans les somptuo-
sités de la nouvelle administration ; on donna plus d'éclat
que par le passé au mémorable souvenir de la levée du
siége d'Arras et aux anniversaires royaux.
Les arts ne furent pas oubliés; diverses statues, di-
vers tableaux vinrent enrichir les collections de la ville
et justifier la réorganisation de l'administration du
Musée.
Mais, en dehors des actes qui se traduisaient par un
concours effectif des finances communales, l’activité du
maire ne négligeait aucun des intérêts matériels et mo-
raux de la ville. C'est ainsi qu'il provoquait l'inter-
vention de son conseil en faveur du maintien de l’école
secondaire de médecine dont l'existence était menacée ;
qu'il procédait à la réorganisation du Mont-de-Piéte ;
qu'il améliorait le service de l'octroi et faisait admettre
ses agents au bénéfice des retraites municipales ; qu'il
éludiait avec un soin extrême la question, résolue de-
puis, de l'érection d’une église dans l'ancienne Cité, aidé
dans cette importante affaire par le concours d'un autre
de nos regrettés collègues, M. Harbaville; c'est ainsi
__ 939 —
encore quil faisait un règlement pour le refuge des
vieillards ; qu'il négociait laborieusement avec Mgr l’é-
vêque d'Arras la donation à la ville de l'École des frères
établis par ce prélat dans les bâtiments de la rue
Sainte-Croix ; qu'il projelait sur la Petite-Place l’établis-
sement d'une fontaine monumentale et sollicitait du gou-
vernement la concession d'une statue rappelant quel-
qu'un des nombreux souvenirs historiques dont Arras
s’enorgueillit à bon droit; qu'il tentait, à la vérité sans
succès, mais avec un zèle digne d'un meilleur sort, l’an-
nexion à la ville des communes de Saint-Nicolas et de
Sainte-Catherine ; qu'il revendiquait les objets d'art exis-
tant dans les galeries du Palais de Saint-Vaast, affectées
au Petit-Séminaire; qu'il enrichissait de statues la salle
d'honneur de l'Hôtel-de-Ville; qu'il améliorait la rue
Saint-Géry, en faisant disparaitre un pilier de l’ancienne
église resté debout et menacant la securité publique;
qu il dotait la ville d'un règlement général sur les droits
de voirie, calqué en partie sur celui qui réglait la ma-
tière à Paris ; qu'il revendiquait avec une grande énergie
les droits de la cominune sur les flégards de la Paix, et
saisissait, à son passage, le ministre de la guerre des
justes réclamations du pays contre l'état d'abandon du
canal de la Scarpe, si précieux pour les approvision-
nements d’une ville importante et d’un des grands entre-
pôts des vivres de l’armée. C'était le zèle des néophrtes;
mais un zèle intelligent et fécond.
Le système inauguré en 1826 fut continué en 1827;
parmi les travaux les plus remarquables et dont je ne
reproduirai pas ici la fatisante nomenclature, il y a lieu
de sigi..1ler, non plus les simples embellissements précé-
— 240 —
demment entrepris au Théâtre, mais l'agrandissement
de cet édifice, dont les proportions furent mises en meil-
leure harmonie avec l'importance de la ville et le goût
des plaisirs de l'esprit.
Mentionnons aussi les réparations faites d'urgence au
couronnement du beffroi, dont le vieux lion menacçait
ruine. Du reste, les ressources que la ville pouvait emn-
ployer aux travaux extraordinaires furent diminuées en
1827 par l'important crédit qu'on dut prélever pour les
fêtes magnifiques qui signalèrent le séjour de Charles X
dans ses murs. Ce crédit s’éleva à 51,000 fr., somme
très-considérable, si l'on tient compte de la valeur rela-
tive de l'argent et qui représenterait aujourd’hui plus de
100,000 fr.
L'évènement le plus considérable de l’administration
du baron de Hauteclocque fut assurément le rèle con-
sidérable qu il eut à jouer pendant ce voyage. Le roi, en
visitant le camp de St-Omer, revoyait avec bonheur cette
ancienne province d’Artois,dont il avait porté le nom et
qui, dans les élans d’une joie sincère et les transports
réels d’un dévouement profond, se montrait heureuse de
le posséder.
L'histoire refusera peut-être à ce souverain les talents
politiques et l’habileté qui eussent été nécessaires dans
les circonstances difficiles où la destinée l'avait placé.
Mais sa justice impartiale ne lui pourra contester ni les
qualités aimables et sympathiques du cœur, ni la noblesse
et la générosité du caractere, ni ce charme attractif qu'il
exerçait,par un don naturel et sans apprèt,sur tous ceux
qui avaient l’honneur de l’approcher.
D'ailleurs, il faut bien le reconnaitre, dans nos con-
— 241 —
trées sages et paisibles, dans nos campagnes si riches et
si forissantes, le sentiment réel des chosesguide à la fois,
avec une sorte d'instinctive sûrelé, les consciences et les
cœurs.
Le paysan qui doit à la sagesse d'un gouvernement le
calme et la sécurité nécessaires à ses travaux, qui sent
arès de lui la protection de l'autorité et des lois, qui
trouve dans la prospérité générale les éléments de sa pro-
pre aisance, qui jouit paisiblement de la liberté raison-
nable, celle de ses actes et de ses opinions, rend en re-
connaissance et en dévouement, à ce souverain, ce qu'il
recoit des bienfaits d'une administration vigilante. Ce
n'est pas dans les provinces, ce n'esl pas dans les cam-
pagnes que se trament les complots et que s'ourdissent
les révolutions. La masse du peuple est indifférente à ces
subtilités de la scolastique politique, au nom desquelles
les ambitions de tous les partis s'unissent pour renverser
les pouvoirs établis, afin d'en recucillir l'héritage : luttes
stériles, qui ont quelquefois le bonheur et la sécurité de
tout un peuple pour enjeu, et qui, indépendamment de
toute sa fortune, lui coûtent trop souvent des flots de sang
généreux.
Tandis qu'au nom de certains principes mal dé-
finis, et que les emportements du régime parlemen-
aire, encore adolescent, obscurcissaient davantage, les
partis et la presse livraient au gouvernement royal des
assauts réitérés et terribles,les provinces acclamaient, en
1827, comme elles devaient le faire encore en 1898,
presqu à la veille de sa chute, la rovauté représentée par
Charles X.
Au milieu de ces transports, de cetie allégresse qui
46
— 242 —
pouvaient à bon droit nourrir ses illusions, en lui mon-
trant le vrai, le grand peuple de son royaume réellement
satisfait, le roi dut particulièrement remarquer les splen-
deurs de la réception qui l’attendait dans Arras, où tout
attestait les puissantes ressources et l’habile organisation
des plus importantes cités.
Nulle part des fêtes plus brillantes et un accueil plus
cordial n'avaient été offerts au souverain. Indépendam-
ment du spectacle émouvant de foules respectueuses et
enthousiastes à la fois, qui saluaient dans toutes les rues,
dans toutes les maisons, le monarque aimé; indépen-
damment des arcs de triomphe, des décorations de tout
genre prodiguées sur son passage, le roi avait vu dans
un bal dont la’magnificence, pour l’époque, égalait tout
ce que l’on pouvait rêver, dans un spectacle de gala, dans
de nombreuses visites aux établissements charitables et
industriels, les forces vives, la puissance réelle, qu'une
sage et habile administration assuraient à la ville d'Arras.
Il en avait, à diverses reprises, exnrimé toute sa satis-
faction au jeune magistrat, auquel on avait appliqué avec
vérité devant lui ces vers de Corneille :
Pour les âmes bien nées,
La valeur n'attend pas le nombre des années.
Le roi avait souri à cette citation, faite avec à-propos
par le vicomte Blin de Bourdon, préfet du département,
et prouvé par son extrême bienveillance envers M. le
baron de Hauteclocque, tout le prix qu'il attachait à son
dévouement. |
S'il avait le secret d'attirer les cœurs, c'est assurément
lorsque, donnant carrière à sa bonté naturelle, Charles X,
— 243 —
avec cette expansion familière, et à la fois digne, habi-
tuelle aux Bourbons, trouvait ces mots heureux et ces
éloges mérités, qu'on n'oublie pas quand ils tombent
de lèvres souveraines.
Ces témoignages, plus encore que les souvenirs pré-
cieux qu'il daigna laisser au maire d'Arras, et la décora-
tion de la Léocion d'honneur qu'il lui accorda peu de
temps après, devaient éternellement attacher à sa cause
une âme aussi élevée, un cœur aussi reconnaissant que
celui du digne magistrat.
Ce serait mentir à l’histoire que de contester les heu-
reux effets du voyage royal de 1827. Ils se firent surtout
sentir à Arras, ct rallièrent à la cause des Bourbons bien
des hommes qui s'étaient tenus à l'écart.
Ce fut un grand succès pour l'administration muniri-
pale et l'origine d'une faveur plus étroite pour son maire
qui, dés lors, et à diverses reprises, dans les fréquents
voyages qu'il faisait à Paris, obtint non-seulement l'hon-
neur d'invitations réitérées à la cour et au jeu du roi,
mais aussi des audiences particulières où il reçut tou-
jours un accueil distingué et bienveillant.
On se repose quelquefois sur ses lauriers. L’éclat de la
réception du roi, la justice si solennelle rendue à son
activité, la situation personnelle qu’il avait conquise,
auraient pu satisfaire une ambition même difficile et
inspirer le désir et le goût du repos. Il n’en fut pas
ainsi pour M. de Hauteclocque. |
Dés 1828, il reprit avec une sorte de redoublement
d'ardeur, les améliorations entreprises et y ajouta la réa-
lisation de nouveaux projets.
Il faudrait entrer dans de trop longs détails pour pré:
— 934 —
ciser chacun des travaux utiles qui signalérent cette
nouvelle phase de l'administration municipale du baron
de Hauteclocque, et surtout les nombreuses études et
et les projets réalisés depuis, dont on trouve déjà le
germe dans ses laborieuses méditations.
Les souvenirs du voyage de Charles X étaient encore
vivants, dans tout l’Artois, quand au ministère Marti-
gnac qui avait été, dans la pensée du roi, une passagere
transaction avec les exigences de plus en plus accen-
tuées de l'opinion libérale et de la presse, succéda le
ministère du prince de Polignac.
Aucun parti n'avait compris la politique habile et la
sage administration du comte de Villele. Décidé à con-
cilier les promesses de laCharte avec la consolidation du
pouvoir roval, à cicatriser les plaies encore saignantes
de la Révolution, à developper la prospérité matérielle
du pays, par ce puissant levier d'un régime financier
perfectionné, dont il pressentait déjà la force, il eut le
malheur de trouver partout, parmi les royalistes exa-
gérés comme parmi les libéraux, les résistances qui de-
vaient amener sa chüte.
I aurait, avec beaucoup plus de raison que M. de Po-
Bgnac, pu prendre celte devise: « Point de réaction, point
de concessions. »
Malheureusement. trop de concessions avaient été déjà
faites lorsqu'on voulut rendre au pouvoir un prestige et
une force que l'audace toujours croissante de la presse,
étonnée elle-même de ses progrès et de son influence,
attaquait avec une ardeur et une tenacité extrêmes.
C'est sous la menace d’un coup d'Etat, que le nom seul
des nouveaux ministres faisait pressentir, que s’opéré-
— 945 —
rent la dissolution de la Chambre et les nouvelles élec-
tions qui en furent la conséquence. Une inquiétude va-
gue, à laquelle n’échappa point le Pas-de-Calais, portait
l'alarme dans les rangs mêmes d’une grande fraction du
parti royaliste. Dans le système restreint qui n'appe-
lait à la vie politique que certaines individualités, trop
constamment ébranlées par l’œuvre lente, mais continue
et délétère de l'opposition, les masses saines et dé-
vouées ne pouvaient apporter le contre-poids de leur
modération relative.
Il naquit de cette situalion une Chambre hostile, et de-
vant laquelle la politique du cabinet devait nécessaire-
ment succomber. On eùût, peut-être, trouvé dans une
convocation de cette Chambre et dans Ie jeu régulier des
institutions, moins de difficultés qu'on ne le prévoyait.
Le renversement de la draastie n'était pas encore le but
de la majorité lézislative. Un changement de ministère
pouvait tout sauver.
C'était l’opinion des gens sages de tous les partis et je
crois savoir que M. de Hauteclocque était parmi eux.
L'exercice du pouvoir, même dans un rayon circonscrit,
lui avait montré la force de la modération: il eut le cou-
rage et l'honneur de la conseiller quelques jours avant
la catastrophe de juillet.
Il y a, Messieurs, dans les évènements de ce monde,
des forces mystérieuses, des vues providentielles dont
notre sagesse est impuissante à saisir les courants et à
diriger les effeis. [1 semble rationnel d'opposer la résis-
tance, là où la faiblesse a succombé, et la résistance,
de même que la faiblesse, ouvre et creuse les abimes.
C'est ce qui arriva en 1830.
— 216 —
Les ordonnances soupconnées, malgré les dénégations
réitérées qui répondaient aux pressentiments de la France
et de l'Europe, éclaterent comme un volcan, et soulevé-
rent, après un premier moment de stupeur, une résis-
tance que la plus vulgaire sagesse aurait dû prévoir, el
contre laquelle il eût au moins été prudent de s'armer.
Mais Paris était presque sans troupes, et le dévouement
de quelques soldats de la garde ne pouvait tenir, devant
ce flot populaire, que soulevait de nouveau la voix des
tocsins, oubliés depuis les sinistres émotions de la Ter-
reur.
Arras était sans préfet, à cette heure décisive et su-
prème de la royauté : M. Blin de Bourdon ne revint,
en vertu des ordres du ministère, que pour voir se con-
sommer le trisle sacrifice auquel elle était condamnée.
Mais, dés le 27, le Secrctaire-général de la Préfecture,
M. de la Rivière, avait adressé au maire d'Arras plusieurs
exemplaires de l'ordonnance royale du 25 juillet, qui
suspendait la liberté de la presse, et à laquelle il pres-
crivait de donner la plus grande publicité. M. le baron
_ de Hauteclocque était, en outre, chargé d'en assurer
l'exécution.
Quelques heures plus tard, et tandis que la publica-
tion prescrite soulevait déjà des attroupements dans les
rues, mais pas encore l'idée d’une résistance violente,
un second message transmettait deux arrêtés, dont l'un
retirait à trois journaux du département, le Propagateur
du Pas-de-Calais. l'Annotateur Boulonnais et l'Indicateur
de Calais, l'autorisation de paraitre, et l’autre réglait les
mesures à prendre pour interdire le transport et la lec-
ture, dans tous les lieux publics , des journaux qui pour-
-- 247 —
raient être publiés clandestinement ct en contravention
aux prescriptions des ordonnances.
En ‘outre, le maire, qui s'était transporté à la Préfecture,
avait reçu verbalement cles instructions plus détaillées
et plus secrètes, qu’il n'avait point acceplées sans les
discuter, et sans chercher à en adoucir la rigueur.
Malgré la défense qui lui en avait été faite, le Propaga-
teur parut le 27 juillet.
Dans la nuit, le baron de Hauteclocque fut de nouveau
mandé par M. de la Rivière. On lui remit, à une heure du
matin, le 28, la copie d’une dépêche télégraphique,
transmise par le Ministre de l'Intérieur etainsi conçue :
« Faites surveiller avec le plus grand soin toutes les di-
« ligences et messageries, pour vous assurer qu'elles ne
transportent ni lettres, ni journaux, ni écrits politi-
« ques quelconques. Faites rigoureusement saisir tous les
« objets en contravention aux réglements et dressez des
« procès-verbaux. Vous m'en rendrez compte sur le
« champ. » Le Secrétaire-général ajoulait : « Ces me-
« sures, M. le maire, doivent être exécutées par tous les
« moyens que la loi met en votre pouvoir. Je présume
« que vous aurez pris toutes celles nécessaires pour em-
« pêcher la circulation des numéros du Propagateur, pu-
« bliés en contravention à l’article 2 de l’ordonnance du
« 25 juillet 1830, en appliquant. au besoin, les disposi-
« tions de l'article 4 de la même ordonnance. »
On sait que cet article était ainsi conçu: « Les journaux
« où écrits publiés en contravention à l’article 2, seront
« immédiatement saisis. Les presses et caractères qui au-
« ront servi à leur impression seront placés dans un
« dépôt public, sous scellés ou mis hors de service. »
#
— 248 —
Plus près que le gouvernement central et que l'admi-
nistration préfectorale, elle-même, du public artésien, le
maire d'Arras pensait qu'il n’était pas nécessaire de re-
courir à la force et d’'user, immédiatement du moins.
de moyens coercitifs pour assurer le respect de l'autorité.
I savait, d'ailleurs, que les destinées de la France se ré-
glaient, daus ce terrible moment, sur un autre théâtre.
et que le salut ou la ruine des Bourbons ne pouvaient
venir que de l'attitude de la capitale. On espérait encore.
car les premières nouvelles n'avaient pas eu ce caractère
foudroyant, qui n'apprend quelquefois les évènements
que lorsqu ils sont irrévocablement consommés. La pru-
dence et la modération semblaient donc commandées
par les circonstances. Un abime assez profond était
creusé entre la royauté et le pays par ce que la plupart
regardaient comme une violation de la Charte, bien que
les partisans des mesures adoptées soutinssent, à la ma-
nière des rhéteurs, qui savent amplifier les textes et
leur donner l’élasticité nécessaire pour toutes les inter-
prétations, que l’article 14 de cette charte couvrait la
responsabilité du gouvernement. Il ne suffisait donc pas,
dans le cas possible encore d'un rapprochement, de pas-
sionner la lutte, par une exécution trop rigoureuse des
ordonnances, et de rendre la reconciliation plus difficile
et peut-être impossible.
M. de Hauteclocqne prit, en conséquence, sur lui d'ap-
porter, par une condescendance aussi grande que possible,
et que semblaient autoriser ces mots : au besoin, insérés
dans les ordres écrits qu'il venait de recevoir, quelque
tempéramment aux mesures dont l'exécution lui était
imposée. Il tenta de substituer, en quelque sorte, la force
— 219 —
morale à la force matérielle, bien déterminé, d'ailleurs,
à emplover la seconde,en vue de laquelle toutes les pré-
cautions nécessaires avaient été prises, dans le cas où la
première ne serait point respectée. Il se contenta donc
de mettre sous les scellés, sans les déplacer, les presses
et le matériel de l'imprimerie du Propagateur, et ils'em-
pressa de rendre compte des motifs qui avaient déter-
miné sa conduite. Mais ils ne furent pas agréés par l'au-
torité intérimaire, qui, avec l'infériorité du grade et le
zèle excessif qu'elle entraîne malheureusement trop sou-
vent, ne voulut se départir en rien de la lettre qui tue,
en faveur de l'esprit qui vivifie.
M. le Secrétaire-général se hâta d'avertir le maire que
les dispositions de l'article 4 n'étaient pas facultatives,
mais impératives, el emportaient exécution immédiate.
« Le fait seul, ajoutait-il, de la présentation des numéros
« du Propagateur à la poste, après la notification qui avait
« été faite au gérant, devait donner lieu à l'application
« de cet article. Je vous engage, en conséquence, à ne
« pas différer la saisie des presses et caractères qui ont
« servi à l'impression du journal, et à les placer sous
« scellés dans un dépôt public. »
Il fallut obéir à des ordres aussi formels. On en at-
tendait l'exécution, avec une impatience que la fièvre
naturelle à des heures aussi troublées explique suffisam-
ment. Les instructions qui précèdent étaient à peine
expédiées qu'on invitait le maire à fournir son rapport
sur leur exécution. On lui écrivait, en effet, dans l'après
midi du 28, pour la troisième fois et avec la mention
très pressé, la lettre suivante : « Je vous prie de vouloir
« bien m'envoyer immédiatement un rapport sur l'exé-
— 250 —
« cution des différents ordres qui vous ont été donnés,
« ainsi que la copie des procès-verbaux qui ont été dres-
« sés à cette occasion. Ces pièces me sont indispensables
« pour le compte que je dois rendre, ce soir, au minis-
« tre. » Un rapport fut adressé, mais on ne le trouva
probablement pas assez explicite, car le 29 au matin, une
nouvelle dépêche priait le maire de faire connaitre siles
caractères de l'imprimerie du Propagateur avaient été
mis dans un dépôt public, et si ses presses étaient hors
d'état de servir. On insistait, en outre, pour avoir, dans
la journée, expédition du procès-verbal tenu à cette oc-
casion, ainsi qu'un rapport circonstancié sur ce qui
s'étail passé. Le maire avait obéi et tout fut accompli
selon les ordres supérieurs.
Pour ceux qui voient avec les seuls yeux du corps, et
dont l'intelligence ne s'élève pas aux raisonnements les
plus élémentaires, c'est sur les agents d'exécution que
retombe toute la responsabilité des actes commandés par
leur position subordonnée.
Pour d'autres, au moment où elle s'écroulait, le dé-
vouement bien connu du baron de Hauteclocque à la
monarchie des Bourbons, devenait un crime qui devait
appeler sur lui les proscriptions et les vengeances. Il ya
d’ailleurs, à ces instants de crise, des ambitions dont le
regard se tourne vers l'avenir, et quelquefois des haines
obscures et des jalousies refoulées, qui sont heureuses de
se produire au jour et de faire explosion. C'est sans
doute ce qui arriva. Tandis qu'il vaquait aux devoirs de
ses fonctions, des attroupements menaçants se formaient
pendant la nuit, dans la rue St-Aubert, autour de la
maison habitée alors par le maire d'Arras. La populace
— 251 —
transformait en une sorte de potence un support de ré-
verbère et y balançait une corde menaçante, aux cris
trop connus de : À la lanterne!
Les sinistres souvenirs de 1793, ainsi évoqués, étaient
alors trop récents pour quon püt croire au caractère
pacifique d’une révolution, dont on ignorait encore le dé-
nouement. Sans doute, l’autorité de cette loi suprême
de la clémence.qui est devenue aujourd'hui l'honneur de
tous les partis, aurait à Arras, comme dans presque tout
le reste de la France, protégé les personnes et les biens.
Mais on eut, et cela s'explique, un instant de craintes
sérieuses, et M. le vicomte Blin de Bourdon demanda
au maire, dans un intérêt d'ordre public et pour sa pro-
pre sécurité, de quitter la ville. |
Ce départ a été, je le sais, diversement apprécié. On
a blâmé M. de Hauteclocque, et les gens surtout qui
trouvent avec tant d’habileté, après l’accomplissement
des évènements, tous les motifs et tous les calculs qui
permettent d'en prévoir l'issue, se sont montrés envers
lui d'une sévérité parfois rigoureuse.
Ce n'est pas sans résistance que M. de Hauteclocque
prit ce parti. Il voulait rester à Arras et demander, au
besoin, à la force militaire. la protection qui lui était due.
Il fallut la double autorité de l’amitié et de la situation,
pour que M. Blin de Bourdon parvint à vaincre ses scru-
pules. Cet éminent administrateur,qui venait d’être réélu
à la Chambre, n'arriva comme nous l'avons dit, dans son
chef-lieu, que pour y apprendre l'issue fatale à la
royauté, des trois journées. Il s’abstint de prendre une
part active aux mesures que son délégué pouvait pres-
crire, bien résolu à ne pas accepter les conséquenees de
— 252 —
la révolution. Mais il fit une exception à cette régle, en
signant l'arrêté du 30 juillet, qui invitait officiellement
M. le baron de Hauteclocque à s'éloigner de la ville.
Cet arrêté, qui explique pour tout le monde, et qui jus-
tifie pour ceux qui ont pu l'accuser, la conduite de ce
fonctionnaire, est ainsi conçu :
«a Nous, Préfet du Pas-de-Calais, attendu qu'il résulte
« des rapports qui nous sont faits, que la sûreté de M. le
« baron de Hauteclocque, maire de la ville d'Arras, pour-
« rait être compromise par son séjour dans cette ville:
« ARRÉTONS :
« Art. 1. — M. le baron de Hauteclocque, maire «le la
« ville d'Arras, est invité à s'éloigner de cette ville.
« Art. 2. — M. de Raulin, adjoint au maire, rembplira
« provisoirement les fonctions de maire de la ville
« d'Arras.
« Art. 3. — Ampliations du présent arrêté seront
« adressées à M. le baron de Hauteclocque et à M. de
« Raulin.
« Fait à Arras, en l'hôtel de la Préfecture, le 30 juil-
« let 1830.
« Vicomte BLIN DE BOURDON. »
Ce triste départ ne fut pas sans difficulté ni sans dan-
ger. Reconnu et insulté à diverses reprises, notamiment
par cette populace immonde qui suit les camps, M. de
Hauteclocque eut à subir, en traversant St-Omer, des
menaces et des outrages. Il parvint, toutefois, heureuse-
ment à Ypres,où il attendit que le calme, rétabli en France.
— 9253 —
lui permit de rentrer, sans danger pour l'ordre public et
sans désagréments pour lui-même, dans la ville d'Arras
où de fidèles sympathies devaient, d’ailleurs, le dédom-
mager bientôtdestristes émotions qu'il venait d’éprouver.
VI.
L'opinion est mobile. Ses réactions sont presque aussi
promptes que ses emportements.
Dès le 8 août, un ami qui avait eu le courage de cor-
respondre avec lui, faisait connaître à M. de Hauteclocque
les changements déjà survenus dans l'opinion du public
à son égard. « Je reconnais avec vous, lui disait-il,
» qu'il est souvent malheureux d'exercer des fonctions
» publiques, surtout lorsque les passions sont vivement
» agilées par des événements pohtiques. Mais le temps
» et la réflexion produisent un jour leurs heureux effets.
» Déjà l'exaltation qui a existé contre vous se calme,
» parce qu'on a acquis la certitude que vous avez cédé à
» des ordres supérieurs : les pièces que vous avez lais-
» sées ou adressées à Arras ont prouvé que la rigueur
»* des mesures vous a été imposée, le temps fera le
» resle. ».… La ville est calme : la garde nationale s'or-
» ganise avec ordre et va assurer la tranquillité pu-
» blique. Nous attendons avec anxiété la décision des
» deux:Chambres. »
On sait par quel compromis se fonda, sur les ruines
du trône, une sorte de royauté un instant presque répu-
blicaine, etqui jalouse, comme tous les pouvoirs,du main-
tien de l'ordre et de sa propre conservation,ne tarda pas
— 951 —
à retrouver sur son chemin tous les obstacles, toutes les
passions que la Restauration n'avait pu vaincre. Elle fit
des efforts pour rattacher à elle les hommes qui avaient
occupé de hautes positions sous le règne précédent, et il
sembla que les avances étaient mesurées au degré de
résistance qu'elles rencontraient. Il est certain qu on eùt
attaché un grand prix à voir M. le baron de Haute-
clocque, après les premiers et légitimes mouvements de
ses regrets, se joindre à cette fraction de la noblesse qui
n'avait pas voulu oublier le chemin des Tuileries.
Mais on avait affaire à une âme trop élevée, à un cœur
trop généreusement trempé pour que de telles ingrati-
tudes pussent le souiller. L'exil de son roi, loin d’affai-
blir les liens de la reconnaissance, ne fit que les resser-
rer, et suivant la belle et touchante expression de Chà-
teaubriand il devint, lui aussi, « courtisan du malheur.»
Je n'éprouve, je vous l'assure, Messieurs, aucun em-
barras pour glorifier ici ces hautes et solides fidélités qui
sont l'honneur de l'humanité, et dont nos temps agités
nous ont montré, dans tous les partis, de consolants et
nobles exemples. Devant tant de défections et de ruines,
tant de trahisons et de scandales, le cœur se repose et
s'apaise au spectacle de vertus qui semblent d’un autre
âge.
On aurait pu, sans doute, excuser M. le baron de
Hauteclocque, si, pensant qu'on est trop jeune, à trente-
deux ans, pour briser sans retour une brillante carrière
il avait essayé avec sa conscience ces compromis que
tant d'hommes acceptèrent alors sans difficulté. Sans
juger trop séverement ceux qui crurent pouvoir agir
ainsi, il nous est permis de dire que, dans sa situation,
— 255 —
le jeune magistrat si tôt enlevé à la vie publique se cor-
quit, même dans les rangs de ses adversaires, une es-
time méritée.
Du reste, le moment allait bientôt venir où, battu à
son tour par les tempêtes qui l'avaient élevé,le trône de
Louis-Philippe, verrait se coaliser contré lui les libé-
raux, ses anciens alliés, et les royalistes ses adversaires
naturels. Il n’est permis à äucun gouvernement de tenir
toutes les promesses que l’effervescence des révolutions
impose aux pouvoirs nouveaux. Dans les fictions repré-
sentatives, les guerres de cabinet préludent toujours
aux atlaques plus complètes, qui entrainent la chüte des
dynasties : on commença, dans les premières années du
règne de Louis-Philippe, à ériger en principe le système
des coalitions, qui montrait successivement les mêmes
hommes dans les rangs de l'opposition et sur les fauteuils
ministériels. Je ne veux ni apprécier ni juger ce sys-
tème, maïs il s’imposa comme une sorte de nécessité aux
minorités qui, seules, dans leurs nuances respectives,
seraient restées frappées d’impuissance, et qui, par les
diverses et passagères combinaisons de leurs alliances,
pouvaient, à certaines heures, compter avec le pouvoir,
et conquérir des portefeuilles.
J'aurais préféré pour le parti légitimiste moins de con-
cessions de principes qu'il n'en dut accepter, dans ce
contact avec d'anciens adversaires de la veille, qui rede-
venaient pour lui les ennemis du lendemain. Mais il
existe, dans tous les partis, une discipline à laquelle les
individualités sont tenues de se plier ; et qu'elles lui fus- ‘
sent sympathiques ou non, M. de Hauteclocque dut obéir
aux règl's que les comités jugèrent à propos d'établir.
— 256 —
Je ne sais pas s’il a toujours été un de ces soldats, dont
l’obéissance passive ne connait ni observations ni mur-
mures, et si, quelquefois, avec l'autorité de l'expérience
et d'un dévouement qu'aucun soupçon ne pouvait at-
teindre, il n'a pas essayé de sages et prudents conseils.
Mais dans les luttes électorales auxquelles il prit part,
après 1830, il se montra fidèle au mot d'ordre. Quoi
qu’il en pût coûter à son cœur de vrai gentilhomme et
de royaliste éprouvé, il accepta des alliances, sans doute
nécessaires à ses yeux, mais qui devaient certainement
lui être douloureuses.
C'est ainsi qu'il dut, à dix ans de distance, de-
mander au Propagateur, qui avait odieusement et injus-
tement attaqué le maire d'Arras, un appui électoral très-
actif, lorsque, déterminé par les vœux d'un certain
nombre d'électeurs de l'arrondissement de Béthune, il
crut devoir se mettre sur les rangs, pour la Chambre des
députés, en 1839.
L'opinion demandait déjà celte réforme électorale dont
le refus devait, quelques années plus tard, coûter à la
maison d'Orléans le trône élevé sur les barricades de
1830.
La Chambre, presqu également partagée, n'avait donné
au ministère qu'une majorité de 8 voix (213 contre 221),
bien qu'elle comptât 122 fonctionnaires, dans la discus-
sion de l'adresse. Ce vote, véritablement hostile, avait
été suivi d'une dissolution, sorte d'appel au pays, qui
amena les nouvelles élections du mois de mars 1839.
On opposait, dans l'arrondissement de Béthune,
M. Macquart à M. Delebecque, alors directeur au Minis-
tère de l'Instruction publique. Mais au dernier moment,
— 251 —
certaines difficultés paraissant avoir rendu la candidature
de M. Macquart impossible, on fit appel à M. le baron
de Hauteclocque, soutenu par les oppositions réunies,
conjointement avec MM. Lantoine-Harduin, à Arras (intra
muros\, contre M. Esnault; Leroux du Chatelct, à Arras
(extra muros), contre M. Harlé ; Thicrs, à Boulogne,
contre M. Delessert; d’'Hérembault, à Montreuil, contre
M. de Rosamel ; Armand, à Saint-Omer (intra muros),
contre M. Binan ; Lœuilleux, à Saint-Omer (ertra muros),
contre M. de Monnecove; Piéron, à Saint-Pol, contre
M. Lefebvre de Trois-Marquets.
La profession de foi de l'honorable candidat, rappro-
chée du langage violent et souvent plus que trivial mis
en œuvre par le Propagateur, contre son adversaire, at-
teste qu'il était, malgré le diapason de la luite, d’une
modération et d’une urbanité relatives, faisant un
contraste remarquable avec le ton général de la discus-
Sion.
Cette candidature tardive, annoncée moins de huit
jours avant l'ouverture du scrutin, naboutit pas, et
M. de Hauteclocque, malgré l'estime dont il put recueillir
de précieux témoignages, succomba dans une lutte qu’il
avait acceptée bien qu'il la sût d'avance inégale, et
pour permettre à l'opposition de compter ses voix.
Ce fut sans plus de succès, et dominé par les mêmes
sentiments qu'il se présenta, plus tard, aux suffrages des
électeurs de l'arrondissement de Saint-Pol.
La précision et la fermeté de son langage n'échap-
pérent à personne. Elles montrèrent que.tout en se prêlant
aux combinaisons politiques qu'il croyait utiles à sa
cause, M. le baron de Hauteclocque restait profondément
17
— 258 —
dévoué au culte de ses souvenirs et à cette royauté
déchue, dont les douleurs retentissaient si profondément
dans son äme fidèle.
Vous ne vous étonnerez donc pas, Messieurs, qu'il ait.
indépendamment d'une correspondance assez suivie dent
on retrouverait peut-être des traces, et qui honore son
caractère, saisi toutes les occasions pour témoigner pr-
bliquement de sa fidélité et de son pieux attachement à
ses anciens rois.
On se rappelle la profonde sensation que fit, dans |:
pays, le pélerinage royaliste de Belgrave-Square. Quen
on songe que ceux qui le flétrirent durent, à leur tour.
éprouver ces mêmes revers et se consoler des douleurs
de l’exil par la fidélité de quelques rares amis, il cest
impossible de ne pas voir au-dessus des agitations de ce
monde, unc force supérieure et toute puissante qui rap-
pelle aux grands et aux petits, aux forts et aux faibles, ce
sublime précepte : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne
voudrais pas qu'on te fit. » C’est surtout dans les for-
tunes si diverses de la politique, où les heureux du joar
sont si souvent les victimes du lendemain, que cs
saintes paroles ont leur plus féconde et leur plus fre-
quente application, et qu'il convient de se montrer sé-
néreux et modéré.
M. de Hauteclocque, comme il le devait, ne manqua
pas à ce rendez-vous de la fidélité et du dévoue-
ment.
Ces pieuses manifestations, où le souvenir a plus de
place que l'espérance, et qui montrent combien sont
rares et faciles à compter les serviteurs de l’adversilé, ne
sauraient effrayer des gouvernements solidement établis.
M
el qui ont pour eux, comme semblait les avoir alors la
famille d'Orléans, la force et les longs avenirs.
On doit dire, à l'éloge de la République de 1850,
qu'elle se montra moins rigoureuse pour les nombreux
royalistes qui firent, au mois d'août de cette année, le
voyage de Wiesbaden.
Un prince à peine sorti, lui-même, des douloureuses
épreuves de l'exil, devait comprendre ct honorer les
sentiments qui portaient à cette nouvelle manifestation
de respectueuse sympathie les anciens serviteurs de la
maison royale des Bourbons; et, bien qu'au milieu des
incertitudes de la politique et des sourdes conspirations
qui menacaicent déjà la République, le rapprochement
possible des deux branches de la maison de France
constituât un danger sérieux, aucune entrave ni aucun
bläme ne furent imposés aux Français, remplissant
les modestes salons du dernier des Bourbons de France,
de ce prince qui porte avec tant de noblesse et de di-
gnité la couronne sacrée du malheur.
Il est à peine nécessaire de dire que M. le baron de
Hauteclocque figura parmi les mille visiteurs qui, de
tous les points de la France et de tous les étages de la
société, se rendirent à Wiesbaden, croyant un instant
que l'avenir pouvait sourire encore à la vieille royauté,
et que le petit-fils de saint Louis portait, peut-être, avec
lui le salut de la France, dont il élait permis de déses-
pérer, au milicu du désordre et de la confusion de ces
tristes moments.
La Providence choisit alors un autre instrument pour
le rétablissement de l'ordre, pour l'affermissement d'une
sociélé si profondément ébranlée.
ne = © OR RS OU ne
— 260 —
M. le baron de Hauteclocque, qui avait fait, avec trois
de ses neveux, MM. Gustave. Edmond et Arthur de Hau-
teclocque, le voyage de Wiesbaden, y avait recu l'accueil
le plus affectueux, et avait eu l'honneur d'être invité à
la table du prince.
Revenu dans sa province, M. de Hauteclocque com-
battit jusqu à la dernière heure, dans la limite de «es
forces, et donna, par sa participation à la direction d'un
journal qui représentait, sous un voile assez transparent
pour ne tromper personne, les idées royalistes, la ime-
sure de son inaltérable dévouement.
Le coup d'État de 1851 supprima ce journal et rendit
inutile un concours dans lequel il ne s'était pas ménagé.
Instruit par les enseignements d’une longue expé-
rience et les douloureuses épreuves auxquelles sa foi
politique avait été soumise, il dut voir avec une profonde
tristesse, quoique sans étonnement, échouer la dernière
espérance qui füt permise au parti dont il avait été l'un
des représentants les plus fidèles et les plus distingués.
Le rétablissement de l'empire et l'obligation du ser-
ment qui en fut la conséquence, lui imposèrent le devoir
de renoncer aux modestes fonctions de conseiller muni-
cipal, que le suffrage populaire, plus juste et plus sage
quelquefois qu'on ne le pense, s'était, dès 1848, empressé
de lui conférer.
VII
Telle fut la fin de la carrière politique de l’homme
remarquable dont j'essaie de vous retracer la vie, et qui
mériterait un biographe plus complet ct plus éloquent.
— 961 —
Tristemenl résigné aux fatalités d'une destinée, dont il
se plaignait bien plus pour celui qu'il regardait comme
son roi que pour lui-même, il commençait à descendre
le second versant de la vie, se consacrant de plus en plus
au culte de ses souvenirs, et s'enfermant tout entier
dans cette fidélité malheureuse et sans avenir.
Dans ce recueillement nécessaire, et qui ne fut peut-
être pas toujours exempt d’amertumes, il apprit à se
courber davaniagc devant ces volontés immuables que
la sagesse de l'homme ne peut gouverner, et qui, lui
montrant de plus près son néant, le mürissent davantage
pour cette vie mystérieuse, où l'âme trouve, enfin, les
suprêmes apaisements et les rayonnements infinis de
l'éternelle justice.
Mais cette tristesse profonde et ce découragement, re-
foulés en dedans, n'altéraient, chez l'homme du monde,
ni les pétillements parfois un peu vifs de l'esprit, ni la
dignité d'unc existence qui se montrait largement hospi-
talière, et qui faisait au pur gentilhomme Île cadre de
luxe et d'élégance nécessaire à ses habitudes et à ses
goûts. La maison de M. le baron de Hauteclocque a été
longtemps, ct presque jusqu'aux derniers jours de sa vie,
un centre de bon ton et d'aristocratiques manières.
Il n'avait pas suivi dans leur désœuvrement et, il faut
le dire, quelquefois dans leur amoindrissement intellec-
tuel, tant d’honorables et nobles familles qui semblent
s'être condamnées à rester en dehors du mouvement, de
la vie, des progrès, dont il serait plus habile d’influencer
la marche que de la subir passivement. Respectant, chez
les autres, comme il aimait qu'on les respectât chez lui,
les convictions ou même les simples opinions , il n’était
— 969 —
inflexible que pour ce qui blessait les croyances reli-
gicuses, les sentiments profondément honnètes, avec
lesquels il n'admetlait aucune transaction. Rien chez lui
n'avait le caractère morose et repoussant d’une vicil-
lesse chagrine. D'une exquise politesse, d’une urbanite
parfaile, il avait conservé et faisait revivre, dans une so-
ciété qui semble l'oublier de plus en plus, l'art char-
mant et le secret perdu des conversations spirituelles et
solides en même temps.
Il est souvent difficile, dans la promptitude de saillies
spontanées, d'apporter toute la mosure et tous les calculs
de la prudence. Le baron de Hauteclocque a quelquefois,
sans le vouloir, et par des railleries qui des lèvres ne
descendaient jamais au cœur, blessé quelques suscepti-
bilités excessives. Ce léger travers, que je ne veux pas
omcttre pour la fidélité du portrait, était compensé par
tant de nobles et généreuses qualités, qu'il devenait dif-
ficile de lui en garder rancune.
Du reste, solide et sûr dans les amitiés ou les affaires
sérieuses, il avait, quand il le voulait, la puissance né-
cessaire pour se contenir. Jamais la facilité des rela-
tions mondaines ne lui fit dépasser la mesure qu'il s'é-
tail tracéc,et il a emporté dans la tombe bien des secrets,
religieusement et absolument gardés. ‘
On a dit de lui avec justesse : C’est le dernier gentil-
homme qui s’en va. » C'est au moins l’un des der-
niers.
Mais ce qui mérilait encore davantage l'estime et le
respect, c'est la bonté réelle du cœur ; l’'empressement à
être utile; le sentiment, naturel aux grandes origines, de
servir ct de protéger autour de soi. Peud'hommes, même
— 263 —
après un plus long passage aux affaires, ont signalé leur
vie par de plus nombreux bienfaits. Une influence légi-
time, et qui n'était achetée par aucune concession, suivait
partout le noble vieillard; de nombreux obligés pourraient
dire lout ce qu'ils ont dû à ses démarches.
Il ne les ménageait même pas pour des populations
qui furent trop fréquemment ingrates. Plusieurs mé-
moires ont défendu les droits de propriétaires, de com-
munes dont il se faisait l'avocat officieux et autorisé. Il a
presqu'entiérement reconstruit l'église de Roëllecourt,
village voisin de Saint-Pol, où il avait élevé, en homme
de goût qu'il était, un château que n'aurait pas désavoué
le plus habile architecte. Sa bienfaisance était grande, et
la dime du pauvre se prélevait abondamment sur ses
revenus.
Il était sccondé dans cette existence active et utile par
la femme qui fut, pendant plus de quarante ans, la com-
pagne de sa destinée. Aussi la mort de Madame la ba-
ronne de Hauteclocque, prématurément et rapidement
enlevée, porta-t-elle au digne vieillard un de ces coups
dont l'esprit et le corps ébranlés à la fois ne se relèvent
pas. Ce grand changement dans ses habitudes, ce vide
profond autour de lui, ce silence et cette tristesse dans
son vaslie hôtel devenu désert,.... tout concourut à ren
dre plus intime et plus incurable la douleur de cetts sé-
paration.
Il fut facile à l'amitié justement alarmée, de suivre et
de mesurer les ravages de cette maladie de l’âme, qui
réagissait si puissamment et si rapidement sur les forces
physiques. En vain quelques éclairs de gaicté illumi-
naient encore parfois, dans un instant d'oubli, l’horizon
— 26: —
assombri et voilé ; la tristesse reprenait soudain et con-
servait son inflexible empire.
Aussi la mort, qu'il pressentait lui-même et qu'il
sentait venir avec une pieuse résignation, sembla hâter
sa marche et le saisit, sinon dans la plénitude de ses
forces, usées déjà par une lutte si pénible, du moins
dans toute la vigueur de sa belle et vaste intelligence.
C'est à la fois à la tête et au cœur que les hommes de
celte trempe sont atteints. La mort s'empare du foyer
où la vie avait mis toutes ses forces et toute sa chaleur.
Frappé d'une apoplexie qui ne laissa, dès l’abord,aucun
espoir, mais qui eut les intermittences nécessaires pour
permettre au chrétien de se reconnaître et de livrer son
esprit entre les mains de Dieu, il souffrit les douleurs
d'une agonie prolongée pendant près d’une semaine.
C'est à Roëllecourt qu'il expira, entouré de ses frères
et de ses neveux ; regretté d’une famille qui reconnais-
sait en lui un chef d'adoption, et des nombreux amis
qu'il comptait dans tous les rangs de la société et de
l'opinion.
La terre de Wail où s'entassent, depuis longtemps, les
générations éteintes de la famille de Hauteclocque, reçut
de nouveaux ossements, et le Ciel vit se joindre aux
âmes des Gauthier, des Gilbert, des Pierron, des Phi-
lippe de Hauteclocque, une autre âme que les vieux
ancêtres durent reconnaitre et trouver digne d'eux.
VIII
Je ne puis, sans une douloureuse émotion, évoquer
le souvenir de cette séparation ; une loyale et profonde
— 265 —
amitié m'avait particulièrement attaché au vénérable
gentilhomme dont j'ai regardé comme un pieux devoir,
malgré les difficultés inhérentes à un sujet aussi délicat,
de vous retracer l'honorable carrière. Cetle amitié est de
celles qui survivent à la tombe et dont les regrets ne
s'apaisent pas. Mais je n'ai point encore accompli ma
tâche et il me reste, Messieurs, à examiner les côtés
par lesquels M. le baron de Hauteclocque vous appartint
plus spécialement. Dès le 13 juin 1821, c’est-à-dire au
sortir même de l'enfance, la solidité précoce de son
instruction inspirait assez de confiance à M. le vicomte
Siméon, alors préfet d'Arras, pour qu'il l'appelât à siéger,
sous sa présidence, dans une commission chargée de la
recherche des antiquités et des monuments de tous les
âges, existant dans le département du Pas-de-Calais, et
pour qu'il comptât, dans cette occasion, sur son amour
pour le pays et son dévouement à la science.
Réorganisée, près de vingt ans plus tard, par M. Des-
mousseaux de Givré, cette institution a pris le nom de
Commission des Antiquités départementales et a rendu
de nombreux services à l'archéologie et à l’histoire. Je
ne sache pas que la première organisation, dont M. de
Hauteclocque faisait partie, ait laissé des documents
imprimés. Mais elle développa très certainement, chez
ses membres, par le désir de concourir utilement à une
mission dont ils comprenaient l'importance, le goût des
études historiques. L'on peut attribuer en partie aux
devoirs que cette nomination lui imposa, le goût de
M. le baron de Hauteclocque pour les recherches savantes,
dans le domaine si varié et si fécond des traditions
locales.
— 966 —
Ce fut dès lors, en effet, qu'il recueillit, avec une pa-
tience qui ne s’est point lassée, les volumineux docu-
ments qui éclaireraient , s'ils étaient mis en ordre, d'un
jour si complet toutes les généalosies de l'Artois. Œuvre
longtemps et fidélement poursuivie, assises solides et
sûres, sur lesquelles la vieillesse du noble savant s'ar-
rétait parfois avec un double sentiment d'orgueil et de
découragement, comme s’il avait pressenti que le temps
et la force lui manqueraient, pour ériger ce grandiose et
ulile monument. Pas une lecture, pas une recherche
dans les vieilles archives qu'il fouillait avec persévérance
et discernement ne demeurait stérile. Non content de
graver dans sa vaste et lucide mémoire tous les détails
qu il butinait ainsi,avec la dilisence constante de l'abeille,
il consignait dans des notes substantielles, quelquefois
dans des copies curieuses, toutes ses découvertes et les
répertoriail exactement sous le titre, sous le nom aux-
quels elles se rapportaient.
C'est ainsi que, s'accumulant pendant près d'un demi-
siècle, comme ces trésors de l'épargne lente et quoti-
dienne, qui étonnent ensuite par leur abondance, tous
ces documents ont formé les matériaux d'une histoire
complète de l’Artois et de ses illustres familles.
Quatre volumes in-folio, presqu'entiérement écrits de
la main du baron de Hauteclocque, renferment assure-
ment tout ce que la généalogie de la province peut
arracher à l'oubli du passé et à la poudre des biblio-
thèques.
Mais dans un tel travail, comme de juste, la premiére
et la plus honorable place était due à la propre famille
de l'anteur. Je dépasserais les bornes déjà si é‘endues
— 267 --
de cette biographie, si j'insistais autant qu'il le faudrait
sur ce travail considérable, qui montre tout ce qu'on
peut attendre d’une intelligente persévérance et qui
effraicrait presque l'esprit d’un bénédictin.
Toutes les chartes, tous les contrats, tous les acles,
tous les titres se rapportant à la maison de Hauteclocque,
pieusement recueillis dans les mille endroits où ils
gisaient épars et incohérents, sont venus s'entasser
et se classer avec tant d'ordre, de méthode, de soins,
qu'aucune famille princière ne peut assurément se
vanter d’avoir, par le soin de ses archivistes, une histoire
plus complète et plus savante.
De tels ouvrages ne se prêtent pas à l'analyse. Ge
sont des répertoires à consulter et dans lesquels s’accu-
mule tout ce que l’invesligation la plus consciencieuse
peut faire découvrir.
C'est, probablement, en travaillant pour l’histoire de
ses ancêtres que le baron de Hauteclocque a rencontré et
recucilli les immenses matériaux que je vous ai signalés
et qui permettraient, pour presque toutes les familles
de l’Artois, un travail à peu près semblable à celui qu'il
a consacré à ses pieux souvenirs.
Vous ne vous étonnerez donc pas, Messieurs, que
l'on regardât l'homme éminent qui nous occupe comme
le d'Hozier de ce siècle, et comme une sorte de juge
d'armes dont les arrêts étaient infaillibles.
J1 apportait, dans cette sorte de magistrature que la
volonté respectueuse d’un grand nombre de savants lui
déférait, l'austère et rigoureuse impartialité d’une stricte
équité.
Il n'était pas de ceux qui transigent avec l'histoire et
— 268 —
lui demandent de honteuses complaisances. Personne
n'avait une sévérité plus grande et mieux motivée pour
ces usurpations de titres et de noms, qui seraient un
scandale, si l'opinion, devenue indulgente, probablement
à raison même de leur nombre, ne s'était blasée sur de
tels délits.
Dans un siècle qui se croit beaucoup plus égalitaire
qu'il ne l’est en réalité, car la vanité de toutes les dis-
tinctions y règne souverainement, il n'est pas sans in-
térêt, pour le moraliste et pour l'historien, d'étudier
certaines tendances et d'attaquer certains abus. Ne doit-
on pas remarquer avec quelle ardeur les fils de ces
hommes, qui ont voulu détruire les souvenirs du passé,
renverser et briser les anciens blasons, proscrire les
noms illustrés par la gloire et’le temps, tendent à se
rattacher quelquefois, par de misérables expédients,
souvent par les plus audacieuses violalions, à tout ce
lointain édifice, dont les vieilles splendeurs et les ruines
mêmes conservent un irrésistible prestige.
NH ne faut pas s'étonner qu'un homme aussi profon-
dément versé dans la connaissance des anciennes fa-
milles, vit avec quelque déplaisir, je dirai même avec
une certaine irritation, les abus qu'on faisait de leurs
noms, et se constituât le vengeur de leurs droits et le
gardien de leurs priviléges.
IX
Si les études généalogiques ont été, sans contredit,
l'œuvre capitale de sa vie, si, independamment de ses
écrits, il leur avait consacré une sorte de culte dans la
— 269 —
savante et patiente composition d’une bibliothèque spé-
ciale et précieuse, M. de Hauteclocque a cependant fait,
dans le domaine général de l’histoire, d'utiles et remar-
quables excursions. En effet, la vie des hommes et des
familles est trop étroitement liée à celle du pays pour
qu'en éclairant l'une, la lumière ne rejaillisse pas sur
l'autre.
On ne peut séparer l'individu du cadre complexe que
les événements ont fait autour de lui. La conséquence
nécessaire des travaux généalogiques du baron de Hau-
teclocque était donc de l'initier dans la connaissance des
faits, des institutions de ce moven âge dont il savait étu-
dier si bien tous les acteurs.
Nous avons lieu de croire que bien des mémoires, dont
sa générosité aidait si largement ceux qui venaient puiser
aux richesses toujours ouvertes de son érudition, ont
été égarés. Toutefois, on a retrouvé, quelquefois pres-
qu’achevés, souvent ébauchés seulement, plusieurs écrits
dont l'importance et la valeur ne sauraient être con-
testés.
Nous citerons, notamment, des recherches historiques
sur l’organisation de l’ancien échevinage d’Arras et l’ad-
ministration municipale de cette ville, contenant des
notices sur les anciens baïllis, baïillis-gouverneurs et
lieutenants-généraux ; une dissertation sur les mayeurs
ou maires, avec la succession de ces magistrats, dont le
nom est quelquefois accompagné de celui des échevins
qui participaient à leur administration ; un travail sur
les conseillers pensionnaires, sur les procureurs de
ville, argentiers, greffiers, commis aux ouvrages, et as-
sesseurs.
— 970 —
Cet ouvrage qui est, probablement, écrit de première
main et qui a débrouillé le chaos d'une branche impor-
tante de l'administration municipale, a servi, grâce aux
communicalions obligceantes de M. de Hauteclocque, à
plusieurs des écrivains qui se sont depuis occupés de
l'histoire d'Arras.
Je n’affirmerais pas quil soit absolument exempt d’er-
reurs et qu'il contienne le dernier mot des éclaircisse-
ments possibles sur cette histoire qui fait, à bon droit,
l’objet de vos plus chères prédilections, et sur laquelle
vos concours appellent sans cesse «le nouvelles études :
mais il a le mérite d'avoir ouvert la voie, et, par une
chronologie complète, posé des jalons certains autour
desquels pourront se grouper, ullérieurement, tous les
faits nouveaux, toutes les découvertes, que le travail in-
cessant des généralions nouvelles consacre au souvenir
des générations éteintes.
Nous ajouterons qu’à l'époque où M. de Hautecclocque
entreprit ce savant Mémoire, les découvertes récentes,
le soin apporté au classement des archives, les recherches
.nombreuses qui, se complétant ou s’éclairant mutuelle-
ment, facilitent l'œuvre de l'historien, n'existaient pas
encore, et quon peut le considérer comme un des
précurseurs de la grande science historique moderne.
IH profita, d'ailleurs, des progrés auxquels lui-même
semblait avoir donné un précieux concours pour retou-
cher et perfectionner ses divers écrits.
Ce n'est pas seulement à la révision et au complément
de ses propres ouvrages que M. de Hautcclocque appor-
tait des soins scrupuleux et l'infatigable recherche de
toutes les vérités. Il annotait souvent. par l’intercallation
de pages manuscrites, les ouvrages sérieux qui méri-
taient son estime ct dont il comprenait micux que per-
sonne les lacunes ou les erreurs involontaires. C'est
ainsi, notamment, qu'il a enrichi d'observations nom-
.breuses, de pages intéressantes, de documents nouveaux,
l'important ouvrage de M. Harbaville sur l'archéologie
de notre pays.
Vous savez tous, Messieurs, avec quelle discrétion,
avec quelle réserve, M. le baron de Hauteclocque abor-
dait la publicité. [l n'a d'ailleurs jamais considéré comme
terminés, les gran ls ouvrages que je viens de signaler à
votre attention. Il sentait qu'ils avaient besoin de rece-
voir la dernière main et les offrait généreusement, dans
ce but, aux travaiileurs plus jeunes qui auraient entre-
pris de les achever sous sa direction. Il n'a pas eu la
satisfaction qu'il méritait à cet égard, mais tout nous fait
espérer que des matériaux aussi précicux pourront être,
un jour, mis en œuvre dans sa famille même, avec la
double piété due au savant et au parent.
Malgré ce goût naturel qui l'éloignait du bruit et de la
môlée littéraire, M. de Hauteclocque a collaboré à di- :
verses publicalions importantes ; mais rarement on y
trouve sa signature.
Je n'ai pas besoin de vous dire combien ses avis
étaient précieux aux continuateurs des collections nobi-
haires, qui, en trop petit nombre de nos jours, se mon-
trent sévères et n'admettent que des notices rigoureuse-
ment vraics. Mais lrop souvent l'appât du gain, spéculan!
avec cerlitude sur la vanité, introduit l'erreur et le
mensonge dans des recueils qui n'offrent aucune ga-
rantie.
— 97 —
[ a aussi donné plusieurs articles à une publication
dirigée par M. le D° Danvin, l'un de ses vieux et esti-
mables amis, qui devait de si près le suivre dans la
tombe, et à une Revue éditée en Picardie.
Je n'insisterai pas sur ces travaux secondaires, dont il
serait d'ailleurs difficile de reconstituer la nomenclature,
et qui sont généralement d'une très-faible étendue.
Je ne saurais toutefois omettre une très-sage disserla-
tion sur Je rétablissement de l'art. 259 du Code pénal
qui, vous le savez, Messieurs, avait pour objet de ré-
primer les usurpations de toute nature et notamment
celles des titres de noblesse. Le savant écrivain était trop
versé dans ces délicates matières pour ne pas prévoir
que, sans l'institution de tribunaux spéciaux, le remè:le
apporté au mal serait impuissant. L'audace avec laquelle
tant de gens continuent à se parer de titres qu'ils n'ont
pas, l'indulgence des magistrats et l'indifférence du
public, qui sourit d'abord et s'habitue ensuite, ne donnent
que trop raison au baron de Hautcclocque, malgré l'ins-
titution d’un conseil du sceau des titres, dont les attri-
butions ne sont pas aussi étendues, ni la mission aussi
complète que l'eût souhaité l'écrivain héraldique.
Je dois aussi vous faire connaître l'opinion exprimée
par M. le baron de Hauteclocque au sujet d'une contes-
tation qui parait s'être élevée entre la commune de
Boiry-Becquerelle et les Hospices d'Arras, touchant les
biens d’une ancienne maladrerie. C'est moins l'avis
d'un juriste, prenant part à un débat actuel, que l’expres-
sion d'une sorte de synthèse historique sur l'assistance
au moyen âge.
Vous me permettrez aussi, Messieurs, de signaler à
— 213 —
vos souvenirs la dernière communication faite ici par
notre regretté collègue, le 26 mai 1865. Elle a trait à
des recherches savantes et approfondies sur les armoi-
ries de la ville d'Arras, dont la possession, remontant
d'une manière cerlaine au 13° siècle, a été confirmée
par arrêt des commissaires royaux députés au rôle, du
24 juillet 1699, après la réunion de l’Artois à la France,
et par lettres patentes du roi Louis XVIII, en 1817. Ce
travail est complété par diverses copies de pièces authen-
tiques qui expliquent, de la façon la plus complète, les
incertitudes que pourrait faire naître l'inspection des
sceaux variés, employés par les magistrats municipaux,
et qui n'ont pas toujours reproduit les armoiries réelles
de la ville.
Le travail que j'ai eu l'honneur de vous signaler sur
l'ancien échevinage d'Arras a également, au moins en
partic, été communiqué à l’Académie qui regrettera,
très certainement, de n'avoir conservé, dans un procès-
verbal, qu'une simple trace d'aussi importantes lectu-
res dont ses Mémoires se seraient si utilement enri-
chis.
Ce n'était donc pas tout à fail à la lettre que M. le
baron de Hauteclocque avait pris le titre de membre
honoraire, conféré au maire d'Arras, immédiatement
après son installation, cn 1826.
D'autres sociétés avaient aussi revendiqué l’honneur
de le posséder. Il faisait partie notamment, dès 1845, de
la société instituée pour la conservation des monuments
historiques de France, devenue depuis la Société fran-
çaise d'archéologie, ct déjà présidée par l’infatigable
savant auquel on doit, en grande partie, l'essor du
48
— 214 —
mouvement provincial vers l’étude des documerts et des
monuments qui nous ont été légués par le passé. J'ai
nommé M. de Caumont.
M. de Hauteclocque fit aussi partie de l'Institut des
provinces, et fut, à ce titre, fréquemment convoqué aux
divers Congrès scientifiques et archéologiques tenus par
cet Institut.
1 prit également une part active aux grandes solen-
nités littéraires qui accompagnèrent à Arras, en 1853, la
20° session des Congrès scienlifiques de France, et com-
muniqua aux délégués, venus de toutes nos provinces à
ces grandes assises intellectuelles, divers fragments de
l'important travail mentionné plus haut, sur l’Échevinage
d'Arras.
Mais, en général, M. le baron de Hauteclocque ne re-
cherchait pas plus la publicité orale que celle des jour-
_ naux et des livres. C’est à l'excès d’une réserve, dont
tant de motifs auraient pu l'éloigner , qu'il a dû de ne
pas plus souvent occuper la place éminente qui lui était
immédiatement acquise, dès qu’il voulait bien sortir de
sa retraite et de son silence. «
Tels qu'ils sont, les titres littéraires et scientifiques de
M. le baron de Hauteclocque lui assurent un rang élevé
parmi les hommes de dévouement qui ont amassé les
plus riches matériaux de l'histoire locale. Indépendam-
ment de tant d'autres motifs qui le signalent à nos
regrets, nous pouvons donc proclamer qu’il a fait dans
nos rangs, ct à son titre spécial de membre honoraire,
un vide que nous ne comblerons pas, et que sa perte est
et restera pour l’Académie un des deuils les plus légi-
times qu'elle puisse porter.
— 215 —
Et tandis que je rappelle à votre souvenir la vie de ce
noble et très-éminent confrère, voilà que d’autres tombes
se creusent, que d'autres vides douloureux se font dans
nos rangs, et que la mort, de ce pied dédaigneux qui
frappe impitovablement partout, ravit à nos affections et
à nos respects ce qu'il est permis d'appeler la meilleure
et la plus chère partie de nous-mêmes.
Nous ne pouvons, sans un profond sentiment de tris-
tesse, envisager ces pertes réitérées, qui nous montrent,
par des exemples si frappants, la fragilité de tous les
liens d'ici-bas ct les vanités profondes de ce qui est, sur la
terre, position, honneur, dignité, savoir, intelligence !.…
tout, enfin !
Ah ! devant ces anéantissements nécessaires et ces
abaissements de notre orgueil, combien il est con-
solant d'élever plus haut notre pensée, et de regarder
d'autres lumières que les clartés toujours voilées et
toujours incertaines de notre fragile et mortelle raison.
C'est vers ces régions suprèmes, et au-dessus des
luttes, des passions, des rivalités où se heurtent quel-
quefois nos esprits, dans les’ chemins divers où chacun
de nous cherche, souvent en vain, les vérités d’ici-bas,
que nous retrouverons, un jour, des confraternités éter-
nelles : c'est là que la science dont nous poursuivons
quelques éphémères rayonnements n’aura plus de secrets
ni de mesure pour nos âmes, définitivement arrivées au
terme divin de leur voyage |!
NOTICE BIOGRAPHIQUE
de
M. LE COMTE A. D'HÉRICOURT
Aucien Secrélaire perpéluel de l'Académie d'Arras,
Par M. LE CuanoIxE E. VAN DRIVAL
SECRÉTAIRE-GÉNÉRAL DE LA MÊME ACADÉMIE.
Achmet-Marie de Servins d'Héricourt naquit à Hébe-
court, commune de Ver, département de la Somme, 1:
19 août 1819, du légitime mariage de Charles-Francois
comte de Servins d Héricourt, chevalier de Malte, et de
Thérèse de Bucy des Wastines.
La famille de Servins est d’origine méridionale, mais
fixée dans l'Artois depu:s le milieu du XV* siècle. On la
trouve remplissant les charges les plus élevées, dès le
XIIT° siècle, en Sicile ; on la suit combattant en Espagne,
puis passant cn Artois où elle s'établit définitivement eu
1430.
Alliée d'abord aux de Bétencourt, elle compte ensuite
parmi ses autres alliances la plupart des nobles et histo-
riques familles de l’Artois : les de Prudhomme, de
— 271 —
Créquy, Levasseur, de Baïart, de Morel Tangry, de Cerf,
de Gosson, de Woordt, Obert, du Rietz de Willerval, de
Gennevières, Le Sergeant, de Vignacourt, de Marbais, de
Belvallet, etc., etc. Elle verse souvent son sang pour la
Patrie, en même temps qu'elle donne à l'Église plusieurs
de ses enfants, et elle est à juste titre regardée comme
unc des plus nobles familles de ce pays. La terre d’Hé-
ricourt appartenait, au moins en partie, à la famille de
Servins, dès l'an 1470.
Né le 19 août 1819, comme nous venons de le dire,
Achmet-Marie de Servins d'Héricourt perdit sa mére en
novembre 1820, c'est-à-dire à l’âge de 15 mois. [1 avait
une sœur, née sept ans avant lui, laquelle mourut avant
sa mére.
Son pére épousa en secondes noces Caroline Boistel du
Cardonnois, qui eut toujours pour lui de véritables sen-
tinents de mère et lui en donna des marques cons-
tantes.
La famille vint alors habiter Arras, où Achmet-Marie
fit sa première communion et reçut la Confirmation, au
collège de cette ville, dirigé par M. l'abbé Herbet.
Il continua ses études à Boulogne, sous la direction de
l'abbé Haffreingue, pour lequel il eut toujours une
grande vénération et une vive reconnaissance. Puis on
l'envoya à Paris au collése Stanislas. Burette fut son
professeur d'histoire, ct il se plaisait à citer le jeune
d'Héricourt comme un de ses trois élèves actifs ct de
prédilection. Il le prit même dés lors comme collabora-
teur et lui fit commencer, à Paris même, et dès ces
annécs de l'adolescence, toute une série de travaux.
Rentré à Arras à l'âge de 18 ans, il continua de tra-
— 2178 —
vailler, et dès l’an 1839 nous trouvons de lui une His-
toire de l'abbaye d'Étrun, dans le troisième volume du
Puits artésien. Il avait aussi publié ailleurs une Vie de
saint Vindicien, et le vénérable curé de Foucquières y fit
allusion lorsqu'il bénit, le 22 janvier 1840, le mariage du
jeune historien de saint Vindicien avec mademoiselle Jo-
séphine-Valentine d'Oresmieulx, fille d'Augustin, sei-
gneur de Foucquières, et de Charlotte de Beaulaincourt.
Il y eut rarement union mieux assortie. Si d’une part
on admire dans les Servins le courage militaire et le dé-
vouement sous toutes ses formes, d'autre part on ne
trouve guères chez les d’Oresmieulx que des religieux
et des soldats, c’est-à-dire encore le dévouement sous
ses deux formes les plus vraies.
En remontant dans les annales de cette noble famille,
on trouve un d'Oresmieulx combattant vaillamment les
Sarrasins, et méritant ainsi de joindre à son écu une tête
de Maure liée d’une toile d'argent. À une époque plus
rapprochée de nous, en 1630, Alphonse d'Oresmieulx,
grand prévôt de l’abbaye de Saint-Vaast, puis abbé de
Faverny, en Bourgogne, meurt en odeur de sainteté.
L'abbaye de Saint-Bertin, celles de Saint-Vaast et de
Saint-Éloi, Ja collégiale de Saint-Omer et d’autres éta-
blissements religieux montrent dans leurs annales ce
nom aimé des fidèles Artésiens : le Nécrologe de Saint-
Vaast en cite sept pour sa part. François d'Oresmieulx,
abbé de Saint-Éloi, était l’un des hommes les plus
instruits de ce pays. Les Bollandistes ont publié sa vie
de saint Vindicien, et il a laissé une chronique inédite du
prieuré d'Aubigny.
Si cette famille donna à l'Église des religieux et des
— 279 —
abbés portant avec distinction la miître et le bâton pas-
toral, elle donna à l’État des soldats pleins de valeur, et,
pendant la paix, des administrateurs distingués. Elle
comptait parmi ses nobles alliances : les de Wailly, du
Mont-Saint-Éloi, de Hauteclocque, de Wignacourt, d’Au-
brometz, de Beaulaincourt, etc., etc.
Souchez fut la résidence des jeunes époux, et dès lors
on peut dire que le château du Carricul devint le rendez-
vous habituel de ceux qui, dans la contrée et au loin,
s'occupaient de travaux archéologiques et historiques.
Une impulsion pleine de douce énergie, celle du travail
allié au zèle de la bonne propagande, partit de ce mo-
deste village, et produisit des effets remarquables et
nombreux.
L'air pur de la campagne, le calme parfait d’un séjour
au milieu d'hommes simples et paisibles, la vue directe
des œuvres de Dieu et de ses bienfaits, ne sont-ce pas là
d'excellentes conditions pour le travail intellectuel, bien
préférables à l’activité fiévreuse et maladive qui se déve-
loppe dans l'atmosphère des grandes villes? A cette
existence anormale et peu faite pour la vérité, « il pré-
férait cette activité saine et robuste qu'entretient l'air
libre de nos champs, » et plus tard c'est là qu'il voudra
mourir, « dans cette maison que nous avons tous connue
» souriante et hospitalière, et où chacun pouvail tou-
» jours attendre son fraternel accueil (1). »
C'est à que vint le prendre l’Académie d'Arras, pour
lui donner le titre d’un de ses membres ordinaires, et
celle inspiration fut heureuse, car rarement cette Société
(1) Discours sur la tombe de M. d'Héricourt par M. Pagnoul.
— 280 —
rencontra, dans le cours de son histoire aujourd'hui plus
que séculaire, un membre aussi actif et aussi influent. Il
fut recu dans la Sociélé le 1°" décembre 1843, et il avait
. été élu le 14 juillet, n'ayant pas encore 24 ans.
IL avait activement collaboré à plusieurs recueils, et,
en dehors de ceux dont il a été parlé plus haut, il avait
publié les travaux suivants : Notice sur quelques villages
de l’Artois, dans le Puits artésien, tome v, 1841, 18 pages:
Extrait du Catalogue raisonné des manuscrits de la Biblic-
thèque de Bourgogne, ibidem, tome vi, 1842, 10 pages et
un tableau ; ”
Articles sur Simon de Hesdin, sur Dom Lepez, sur les
Notes historiques relatives aux offices et aux officiers du
conseil provincial d'Artois, dans les archives du Nord de
la France et du Midi de la Belgique, tome vr de la
nouvelle série, 1842 ;
Deux articles de Biographie : Histoire de Jeanne de
Constantinople, par M. Edward Leglay, 18414, et Chro-
nique rimée des troubles de Flandre... par le mème, 1842.
Nous aurons à revenir plus loin sur sa réception à
l’Académie d'Arras et la part toute exceptionnelle qu'il
prit à ses travaux. Disons d’abord quelques mots sur deux
ouvrages réellement considérables qui furent le produit
de ses études à cette époque de sa vie laborieuse,
1844-1846.
Les Siéges d'Arras, histoire des expéditions militaires
dont cette ville et son territoire ont été le théâtre, tel
est le titre du premier ouvrage important de celui dont
nous écrivons la vie. Il forme un volume grand in-8°
de plus de 400 pages, ct parut chez Topino, à Arras, en
1844.
— 281 —
Après un court aperçu sur les désastres qu Arras a
essuyés sous les Romains et sous les Barbares, aperçu
qu'on désirerait un peu plus développé, bien que les
notes suppléent souvent au texle ; après un tableau des
ravages des hommes du Nord, de la terreur qu'ils
inspirérent, des guerres sanglantes de Hugues-Capet
contre un rival plus puissant que le roi, l’auteur com-
mence la série des siéges ‘d'Arras par la tentative que
fit contre cette ville, en 1196, le comte de Flandres
soutenu du roi d'Angleterre. I] raconte ensuite les luttes
animées des Armagnacs ct des Bourguignons, à l'époque
si triste où un roi insensé était ussis sur le trône de la
France, déchirée par les guerres civiles, luttes qui four-
nissent de belles pages à son travail. Plus loin il retrace
le courage avec lequel nos pères marchent à la mort
pour leur nationalité et leur liberté, lorsque le rusé
Louis XI vient, sans autre droit que la force, s'emparer
d'Arras et y fait dresser Îles instruments de supplice.
Puis, dominant ce sujet, il examine avec calme, il étudie
avec l’impartialité de l’histoire ce roi si décrié, et il le
montre digne, malgré beaucoup de ses actes, d'occuper,
à des points de vue différents et fort séricux, une place
distinguée dans les ännales de la France.
La surprise d'Arras en 1492 et les désordres qui en
furent la suile forment également un chapitre des plus
intéressants. Puis on woit le Béarnais sous les murs
d'Arras, la prise de cette ville en 1640 et sa réunion dé-
finitive à la France. Enfin l’auteur raconte la délivrance
d'Arras par Turenne.
Il y a une quantité étonnante de documents dans ce
livre. Ils sont puisés dans les archives municipales, dans
— 989 —
Le 2
les manuscrits de la Bibliothèque, dans les mémoires
contemporains et les correspondances : en les lisant
avec altention on y trouve une foule de notions histo-
riques du plus haut intérêt ct sur un grand nombre de
sujets sc rapportant toujours à l’histoire d’Arras ou des
environs. Les notes, pour ainsi dise perpéluelles, qui
accompagnent toutes les pages du livre, les pièces justi-
ficatives qui le terminent, forment un véritable trésor
d’érudition locale, dans lequel il y a considérablement à
puiser. Ce livre est donc un bon travail, d’une lecture
attrayante et fort instructive : c'est un des meilleurs ou-
vrages, sinon le meilleur, de l’auteur.
Le Manuel de l'histoire de France, en deux volumes
in-8°, ensemble de 1300 pages, fut publié par M. d'Héri-
court immédiatement après les siéges d'Arras, c’est-à-dire
en 1844 et 1846, chez Roret, rue Hautefeuille, à Paris.
On sait avec quel soin ont été faits la plupart des
Manuels Roret, et combien ils renferment de notions
justes et utiles. Le Manuel de l'histoire de France, bien
que dans un autre format et aussi conçu dans un sens un
peu différent, est de nature à atlcindre le même but.
Il met en œuvre, au profit de tous, une série considé-
rable de lectures que tous ne peuvent pas faire : il
donne, avec un grand amour de la vérité et une sincérité
parfaite, sans aucun esprit de part, le récit le plus exact
possible des faits qui composent cette longue ct difficile
histoire, dans laquelle la partie moderne a l'avantage du
développement, puisque le premier volume va de l’ori-
gine à Louis XIV, tandis que le second va de Louis XIV
à l'an 1846, soit environ 14 siècles d’un côté et 2 de
l'autre.
— 283 —
Fidèle à sa métho‘e de toujours envisager un sujet
dans toute son étendue naturelle, l’auteur ne commence
pas son histoire à Clovis ou Pharamond, mais bien aux
premiers essais de la Gaule voulant recouvrer son indé-
pendance, ct il a même préalablement donné deux cha-
pitres sur l'ancienne Gaule, avant César et sous les
premicrs empereurs. Ses divisions, pour la suite du
travail, sont naturelles et conformes aux faits tels qu'ils
sc sont produits.
Des tableaux et des revues d'ensemble viennent com-
pléter le récit ct fixer les idées en aidant la mémoire.
Cet ouvrage remplit bien son but : instruire ceux qui ne
savent pas, offrir un Memento à ceux qui ont déjà
étudié. |
Les travaux des Thierry, Guizot, Villemain, Thiers,
Le Bas et des autres écrivains francais modernes sont
mis sasement à profit dans cette histoire, et les chroni-
queurs contemporains des événements ont souvent été
consultés directement, ce qui permet à l'auteur de ne
pas toujours suivre ces mêmes écrivains. [Il consulte éga-
Jement avec impartialité les écrivains belges, de Reiffen-
berg, Gachard, Schayes, WarkϾnig, pour les rapports
de la France avec la Flandre, les écrivains anglais, alle-
mands, portugais, cte., pour les relations gucrrières de
la France avec l'Angleterre, l'Empire germanique, l’Au-
triche, l'Espagne, cte. Partout brille jusqu'à l'évidence
l'esprit de sincère impartialité et d'amour de la vérité
qui a toujours distingué l’auteur.
Jus'u'ici nous n'avons vu dans le jeune comte d’Hé-
ricourt (il avait hérité ce titre à la mort de son pére, en
1843), nous n'avons, dis-je, vu dans le comte d’Héricourt
— 284 —
que l'historien, il est temps de le présenter comme ar-
chéologue, et de dire la part considérable prise par lui à
ce mouvement si grand qui a distingué notre contrée,
depuis 1843 jusqu'à nos jours.
C'est en cffet en 1843 que furent fondées dans chaque
arrondissement du Pas-de-Calais des commissions spé-
ciales pour la conservation des monuments historiques,
ct dès 1841, dans sa Notice sur quelques villages de
l'Artois, le comte d'Héricourt avait indiqué les idées qui
devaient présider aux travaux de ces commissions. et
‘dans son discours de réception à l'Académie, il en avait
esquissé le plan.
Bien vite ces commissions, dont nous avions déjà
l'honneur de faire partie, furent remplacées par une
commission unique ct centrale, et le comte d'Héricourt
fut placé sur la première liste de cette Société, liste an-
nexée à l'arrêlé du 3 mars 1846, pris par M. Desmous-
seaux de Givré. Dès la première réunion, le 24 juillet
1846, il était élu membre du comité, en compagnie de
MM. Harbaville, Godin, Parentv, Grandguillaume, Grignv
et Terninck.
Il fit, dès l'année suivartc, une série de communi-
cations, sur Arras, Ablain-Saint-Nazaire, Givenchv-en-
Gohelle, le beffroi de Béthune. Plus tard, il s'occupa des
tours de Saint-Eloi, puis il fit un travail sur les tours
romancs de Souchez, d'Aix et de Vimy. Il donna ensuite
une nolice sur l'hôtel d'Artois, à Paris, sujet sur lequel
il revint plusieurs fois depuis lors, et qui est en effet du
plus grand intérêt. [l avait aussi parlé des caves si
curieuses d'Arras el pris part aux fouilles diverses faites
sous le sol de la Cité et qui ont amené de si beaux
— 285 —
résultats. Les pierres tombales de l'ancienne église des
Carmes lui fournirent encore un sujet d'étude, ainsi que
les vases gallo-romains trouvés à Souchez. Il signalait
en même temps à la commission la savante édition des
chroniques de Froissart, par M. Kervyn de Lettenhove,
avec qui il avait une très-intéressante correspondance,
dont nous parlerons plus loin. Enfin, il s'occupait de
l'église de Béthune, et il terminait ses communications
à la commission par sa notice si complète et si impar-
tiale sur le docteur Danvin.
C'est à dessein que nous avons omis un grand nombre
de communications faites par le comte d’Héricourt à la
Commission départementale des monuments historiques.
En somme, comme notices imprimées, sa part de colla-
boration n'est pas considérable. Mais là n'était pas le
vrai caractère de sa collaboration très-réelle et très-
aclive, pour ne pas dire continuclle. Parcourez les volu-
mes des Bulletins de la commission, lisez les procès-
verbaux des séances, dcpuis 1846 jusqu'à 1864, époque
à laquelle il habitait plutôt Paris que l’Artois, je ne crois
pas que vous trouviez une séance où le comte d'Héricourt
ne soit pas présent et ne fasse pas une communication
verbale.
Je ne crois pas exagérer en disant que, dans la Com-
mission des monuments, le comte d'Héricourt était
l'homme zélé, ardent, de la Société, l’homme au feu
sacré, qui incitait au travail, mettait tout le monde
en action, payant de sa personne quand il le fal-
Jait, el seïfaçant devant ses collègues avec la cour-
toisie la plus parfaite, et la plus sincère abnégation. Ces
hommes qui sont toujours à l’œuvre, qui n'oublient
— 286 —
jamais le but, sont dans les Sociétés les hommes utiles,
les agents principaux, les foyers de l’action, même
quand l'action est produite par d’autres, sous leur
inspiration.
Le comte d’Héricourt apportait encore à la Société un
autre genre de collaboration efficace. Alors nous faisions
souvent des excursions et presque des voyages. Nous
explorions ensemble les environs, nous allions parfois
fort loin visiter de nos yeux et toucher de nos mains
les découvertes signalées à notre attention. Toujours ou
presque toujours le comte d’'Héricourt était de ces
expéditions. Souvent mème nous en faisions de parti-
culières, dont nous aimions à ren.lre compte ensuite à
nos collègues, toujours reconnaissants de cette attention.
Car, notre Société archéologique du Pas - de - Calais,
pourquoi ne le dirions-nous pas? était citée avec raison
comme ane compagnie où à tou ours régné l'union la
plus parfaite. On se réjouissait sincérement et sans
arrière-pensée des succès les uns «des autres, ct à cause
de cela on a imprimé une bonne direction aux idées du
pays et on à fait beaucoup de bien. Un mauvais plaisant
nous avait, à cette occasion, donné le surnom de Société
d’admiration mutuelle, et nous avons été les premiers à
propager ce mot dont nous nous sommes honorés très-
fort. Avec MM. Harbaville et d'Héxicourt, pour ne citer
que ceux qui ne sont plus, c'était plaisir de travailler,
de discuter, de chercher la vérité historique ou artis-
tique, sans préoccupation comme sans prétention.
Nous avons vu plus haut M. d'Héricourt recu membre
de l’Académie d'Arras à l'âge de 24 ans: vovons-le dans
celle autre carrière de dévouement dépenser son activité
— 287 —
et son zèle ct rendre des services éminents à notre ville
d'Arras.
Ce titre de membre d'une Société, qui eut du renom
dans le siècle dernier et entretint le goût dutravail chez
un certain nombre d'hommes de valeur, ne fut pas pour
lui un simple titre, et cette charge ne fut pus considérée
par lui comme une sinécure. Aussi, dès le 4 juin 1846,
la Société lui donnait-elle une marque de confiance et
d'estime toute spéciale en lui confiant les fonctions de
Secrétaire-adjoint. Elle préludait ainsi à l'honneur plus
grand encore qu'elle lui ferait quatorze ans plus tard en lui
donnant les mêmes fonclions à titre principal ct à perpé-
tuité.
Immédiatement, au reste, le nouveau Secrétaire-ailjoint
s'était mis à l'œuvroets’étaitscrvide sa charge pourimpri-
mer peu à peu à la Société une direction utile aux lettres et
aux sciences. Intimément lié avec plusieurs travailleurs
de cette époque de vie intellectuelle, il avait réveillé le
goût pour les études, pour les communications sérieuses,
et celles-ci firent bicntôt disparaitre les vaines discus-
sions sur le règlement et parfois même sur la politique,
auxquelles on s’amusait beaucoup trop. Il suffit de voir
les volumes des Mémoires de l’Académie à cette époque
pour se convaincre de la réalité de cette action. On en
est encore bien plus persuadé quand on lit la longue
suite des procès-verbaux des séances. Ils reprennent en
effet l'importance des plus beaux jours de la Société, ils
sont développés, rédigés avec soin, et montrent chaque
jour une ardcur de travail de plus en plus grande chez
les membres qui assislaient aux séances.
Un Uravail des plus utiles ouvre la série des commu-
— 288 —
nications du conte d'’Héricourt insérées dans les
Mémoires de l’Académie : c’est un rapport sur les
archives de l’ancienne Académie d'Arras.
L'ancienne Académie était très riche en manuscrits et
en livres imprimés : ce qui lui restait en 1844, époque
de la révision faite par M. d'Héricourt, était relativement
bien peu considérable ; pourquoi faut-il constater que
depuis lors ce dépôt s’est encore a:oindri ? Disons pour-
tant que cet inventaire sommaire, mais parfaitement
clair et instructif, a déjà servi à fuire rentrer au bercail
bon nombre de pièces égarées : 1l sert à l’archiviste
actuel pour reconstituer un travail d'ensemble et relier
le présent au passé.
Ce travail eut d'ailleurs un autr: résultat, et celui-là
fut immédiat. Il fil connaitre uu: excellente vie de
François Richardot, évêque d'Arras, et celte vie fut
publiée en 51 pages in-8°, dans le volume des Mémoires
qui contient le rapport précité. Elle à pour auteur Dom
Berthod, et fut envoyé à l’Académie d'Arras en 1779.
Dans le volume suivant, M. d'iléricourt inaugure la
longuc liste des rapports qu'il fera sur les travaux de
l’Académie, et dès lors il s'acquitte de celle tâche déli-
_cate avec l’urbanité et le tac que tous lui reconnaitront.
Un rapport semblable se trouve dans le volume qui suit
immédiatement celui que nous verons de signaler.
Dans ce même volume de 1851, 25° de la collection,
on trouve la première partie d’un travail considérable
qui en aura quatre, (la dernière non encore imprimée),
et qui traite d'un sujet des plus intéressants, l'imprimerie
à Arras.
Le titre de cet ouvrage, fait en collaboration avec
— 989 —
M. Crron est : Recherches sur les livres onprümeés & Arras
depuis lorigine de l'imprimerie dans cette ville jusqu'à
nos j'urs.La premiere partie contient 133 pages, la
seconde 13%, ct la troisième 72, Cest done un ensemble
de 339 pages, dans lesquelles tout est nouveau, et d'ordi-
paire fort intéressant. [va là une mine véritable de
documents sur l'histoire locale et Pindication précise de
sources nombreuses à consulter, avec bien des citalions
et extraits. Malheureusement l'ordre fait défaut, et les
nomenclatures recomimencent à chaque brochure nou-
velle. [ était difficile de faire autrement, et dans ce
wenre de travaux onu est jamais complet Les trouvailles
suceédent aux trouvailles, précisément prurec qu'on à
publié 16s premières, on est réduit à enregistrer les
secondes et celles qui suivent à mesure qu'elles se pré-
sentent. serait à désirer qu'on publ la pruitie demeuré
inédite, en v joignant une bonne able, difficile à fure
mais qui faciliterait singulicrement les recherches. Quane
on saura que l'imprimerie à commencé à Arras en 1528
au plus tard, qu'elle à été fort active, et qu'elle s esl
distinguée par des édilions soignées d'onvraues souvent
fort importants, on se fera une idée de la difficulté
inhérente à une telle entreprise, etde linportanec réelle
qu'elle revêt. Les recherches sur les Hivres imprimés à
Arras pourraient done, avec uilté pour tons, être conti-
nuëécs, revues, remises en ordre, résumés, el ce serail
un service à rendre, non-seulement à ceux qui s'occu-
peut des choses de FArtois, mais eucore à bien d'autres
classes d'écritins où d'hommes siudieux, car ces livres
embrassent toutes les matières, depuis là théolouie et la
ituraie Jusqiuaux possies fusitives et aux almanaehs.
19
— 290 —
Disons, pour être complet, que la première partie de
ces recherches parut en 1851, la seconde en 1853 et la
troisième cu 1855.
La date de 1853 nous impose l'obligation de trailer un
autre sujet, car cetle date est celle du congrès scienti-
fique, 20° session, tenue à Arras, et tout le monde sait
que le comte d'Héricourt fut l'âme de ce congrès.
Non-seulement il mit le plus grand soin dans la form:-
tion des commissions chargées d'élaborer le programme,
réellement remarquable et fort complet, de cette session.
il déploya aussi la plus grande activité pour atürer à
Arras bien des notabilités scientifiques, et 1! réussit. Déjà
ses relations étaient nombreuses : elles le furent bien
davantage, et une correspondance des plus intéressantes
nous a conservé le vivant souvenir de cette époque et
des années qui suivirent.
Nous ne pouvons citer toutes les lettres dont elle se
compose, mais qu'il nous soit permis de glaner un peu
dans cette riche moisson.
C'est le baron de Stassart qui lui écrit de Bruxelles à
la date du 3 avril 1853 :
« Monsicur le comte et trés-aimable confrère,
» M°° la comtesse de Lalaing m a remis pour vous un
volume que vous recevrez en même temps que celte
lettre. J'y joins deux exemplaires de mes dernières
fables ; vous voudrez bien en garder un et faire parvenir
l'autre à l'Académie d'Arras. Voici la belle saison. Xe
viendrez-vous pas occuper bientôt votre cellule à l'hcr-
mitage du quartier Léopold ? L'hermite y passera le
— 291 —
mois d'avril, de mai et de juin; il ne partira pour l’Au-
triche que le 9 juillet. Il compte bien ètre de retour vers
le 20 août, afin d'arriver fort exactement dans la bonne
ville d'Arras, pour l'ouverture du Congrès, dont le
saccés nous est garanti par le zèle et cs talents qui pré-
sident à son organisation. »
Et l'aimable baron tint parole, et il fut un des plus
brillants ornements de notre beau Congrés.
Un an plus tard il écrivait le billet suivant, fleur suave
que nous cucillons au milicu de tout un parterre où il
nvaquà prendre sans choisir :
« Je viens de visiter Bordeaux ct les départements de
l'Ouest que je ne connaissais pas encore. J'ai fait un pèle-
rinage au château de La Brède, j'en ai fait un aux Rochers
en l'honneur de M° de Sévigné. Je retourne en Bel-
gique, mais je fais une halte dans la bonne ville d'Arras,
pour y voir l'aimable, l'excellent Secrétaire du Congrès.
Je me propose de passer ici la journée de demain, et si
vous ne venez pas en ville, un mot de vous, et je fais
une course jusqu à votre paradis terrestre.
» Je me suis avisé de réunir dans un énorme volume
de 1100 pages tout ce que j'ai publié jusqu'à ce jour. Un
exemplaire sera joint à cette lettre, et l'autre que je
vous prie de remettre de ma part à l'Académie d’Arras
restera déposé à votre hôtel. »
Un autre écrivain du plus grand mérite, depuis mi-
uistre du roi des Belwes, M. Kervyn de Lettenhove, qui
vint aussi au Congrès d'Arras, à entretenu avec le conte
d'Héricourt une correspondance active, dans laquelle il
veut bien nous permettre de puiser.
—_ 999 —
Citons d'abord cette lettre, qui est loin d'être Là pri-
mière en dite, puisqu'elle est du 5 août 1858, mais qui
est cerlaincment la premicre en nnportance, et montre
à quel haut degré d'estime un homme de R valeur de
M. Kervyn de Lcttenhoye tenait le comte d'Héricourt :
« Permellez-moi, mon cher co:léeue, de me rappeler
à votre souvenir et de renouer des relations à peine ir-
terrompues. C'est à votre oblscanec que j'ai recours
pour obtenir quelques éclaireissements que, mieux qu!
personne, vous pouvez me donner.
» M. Aucustin Thierry, d'illustre mémoire, m'avait
demandé, peu avant sa mort, des renseignements sur
ccrtains détails de la biographie de saint Thomas de
Cantorbhérv, qu'il se proposait de rendre plus vraie, sans
la rendre moins éloquente. M. Augustin Thierry, ea
vicilissant, avait vu s'étendre autour de lui, en dehors
des passions ct des préjugés, l'horizon calme ct screta
de la vérilé historique. Plus sa science avait d'autorite.
plus elle était tenue à Pimpartialité.
» Ces jours-ci, M. Amédée Thicrrv, en m apprenant
qu'il alkut publier Le dernier travail de révision ten'é
par son frérs, ma rappelé ces questions à éclairer. à
approfondir sur des points spéciaux. [me etait eutre
autres celle de lorigine de Thomas Pccket, dont on à
fait successivement un normand et un saxon. N'aie pas
lu dans les meilleurs ouvrages sur PArtois, notamment
dans les vôtres, Monsieur, que saint Thomas Boekel étit
né à Aire où à Béthune? Je serais assez porté à n.€
laisser entrainer par d'autres induclions vers celle opi-
nion, mais je licudrais beaucoup à savoir quelles en sont
les bases anciennes, authentiques et respeetables, et Si
008
les dépôts d'archives que vous avez bien voulu me citer
come fort précieux, renferment quelques documents
sur Becket el sa famille. »
Passant à un autre ordre d'idées et remerciant le
comte d'Héricourt d'un brochure qu'il recoit au mo-
ment où il écrit, M. Kervvyn de Lettenhove ajoute :
« Cette Pois encore, les Icttres et l'agriculture s'asso-
cient pour réunir l'agréable et lutile. Dans notre siécle
où les ambitions sont si inpatientes, il est bon de s'ef-
forcer d'allacher de plus en plus les hommes au sillon
fécondé par les sueurs paternelles. La science a mille
devoirs patriotiques à remplir, et celuidà n'est pas le
moins important. »
Dans celle méme année, nous trouvons une autre lettre
relative à saint Thomas de Cantorbérv, et il v est tou-
jours question de la même orisine à rechercher, pour ui
où pour son pére. L'auteur de la lettre sait que le comte
d'Héricourt va au TFréport pour sa santé, et il dit à ce
sujet :
« Jai fait moi-meme une excursion ces jours-e1 dans
les Ardennes.
» Que faut-il conclure de ce que j'ai vu? Que les sites
les plus déserts, Iles plus sauvages, nous paraissent les
plus beaux, ©l aussi que c'est dans la solitude que
l'homme est reste le plus hospitalier, le plus désinti-
ressé : ile nature, mäles vertus. Là où l'homme civi-
sé à aplani le rocher, il s'est fait Tui-méme plus petit :
il a cherehé à rabaisser Et pature à sa taille. Ne semble-
t-il pas que l'aspect des srands horizons élève l'esprit de
l'homme vers l'énergie et le dévouement en 1e détachant
— 294 —
du passé pour le porter vers l'avenir? Il y a plus d'un
rapport entre le caractère du pasteur des montagnes et
celui de l'habitant des bords de la mer. »
Beaucoup d'autres lettres du même auteur parlent de
ses nombreux et importants travaux, notamment des
éditions de Froissart et de Chastelain, des lettres de
Philippe de Commines, et demandent au comte d'Héri-
court des renseignements ou remercient de documents
fournis par lui. Elles sont très-inléressantes comme his-
toire littéraire, mais il est impossible de les insérer
toutes ici, car elles forment un véritable recueil, allant
de 1852 à 1866. Donnons encore cependant quelques
extraits.
« J'espére que vous continuez à imprimer la mème
activité à vos travaux et que les chaleurs de la canicule
sont impuissantes à les interrompre, car elles ne péné-
trent point sous les frais ombrages de Souchez. Pour
moi, je viens d'achever ma 2° édition, et la poste vous
aura sans doute déjà porté mon 4° volume... » {Le 13
août.)
« J'ai à vous remercier de votre intéressant volume
sur Arras. Îl na qu'un défaut. Au licu de dispenser le
lecteur de toute recherche individuelle, il lui inspire le
désir de parcourir lui-même vos rues pleines de tant de
souvenirs.C'est du moins l'impressior que j ai éprouvée.
Il est vrai que je me souviens de vous y avoir cu pour
guide, et on ne saurait en trouver de meilleur... »
(1858, 6 mars.)
« Il est un point sur lequel il vous sera aisé, je pré-
sume, de me donner des éclaircissements que j'aurais
— 295 —
srand'peine à recueillir moi-même. Toutes les fois que
je relis les admirables enseignements de saint Louis à
Agnés de Bourgogne, que j'ai retrouvés à la Bibliothèque
de Bruxelles, j'éprouve le désir de rechercher comment
ils ont pu se perdre en France et se conserver parmi les
manuscrits des ducs de Bourgogne. Je comprends bien
que, lors de l'invasion anglaise sous Charles VI, le ma-
nuscrit original à pu s’égarer dans les bagages des vain-
queurs, mais je voudrais savoir par vous, mon cher
collègue, comment le texte de ces enseignements est
arrivé aux sires de Flers. En cffct le manuscrit que j'ai
eu sous les veux a appartenu à Alexandre de Flers,
seigneur d’'Hayetie, natif d'Arras, qui épousa Madeleine
de la Fortrie. Celui-ci l'avait recu d’un sire de Flers (pas
de prénom) qui a inscrit son nom sur le manuscrit, et
l'écriture est du XV° siècle. Y eut-il quelque sire de Flers
attaché au service de Charles V ou à celui de Jean-sans-
Peur ? Que sait-on des sires de Flers de 1415 à 1450 ?
Pour moi j'avoue bien humblement que j'ai négligé dans
mes notcs les sires de Flers, et je n'ai à Saint-Michel
aucun livre où Je puisse les retrouver au XV° siècle.
» Je joins à cette lettre deux notices. Vous approuverez
sans doutc les conclusions de la seconde, car elle n’est
que l'écho de ce sentiment général d'horreur qui s’est
élevé contre les cruautés d’un inflexible islamisme. I]
est vrai qu'en ce moment les Apennins font un peu
oublier le Liban. » (24 sept. 1860.)
« Au milieu de la vice brillante et occupée de Paris, vous
avez eu, non-sculement Îc loisir de consulter le bulletin
électoral de la Flandre orientale, mais aussi l'extrême
obligeance de féliciter sur son élection l’un des candidats
— 296 —
qui avaient eu à lutter contre la pression et les intrigues
des elubs radicaux el maronniques. Je ne saurais vous
dire combien je vous en suis reconnaissant, et votre lettre
m'a fait oublier les fatigues et les ennuis de la lutte à
peine achevée. Elle me rappelle d’ailleurs à ce culte des
lettres, à ecs études séricuses dont rien ne pourra me
délacher, car je leur dois de précisuses svmpathies ct
des amitiés qui m'honorent. »
(SAINT-MICHEL. = 18 juin
[l faut nous,arrèter, car il n°v aurait pas de motif pour
ne pasinsérer en enlicr eclle correspondance charmante.
Qu'il nous suffise de dire que M. Kervvn de Ecttenhowe
suit le comte d'Héricourt à Arras, à Paris, en Savoic, et
que parlout Is comte d'Héricourt collabore avec lui à ces
magnifiques publications, l'honneur de la studicuse
Belsique. Partout ausst il Put prodigue l'expression des
sentiments d'une amitié vraie et profonde, et toujours
celte expression est d'une délicatesse remarquable.
Le comte d'Héricourt eut avec bien d'autres person-
naucs des correspondances qu'il nous serait facile de
reproduire, el le Congres d'Arras fut pour beaucoup dans
l'origine ou l'activité de ces relations : nous pensons que
les citalions que inous venons de faire donneront nne
idée sulfisante du caractère à la fois utile et aimable de
ces relalions et feront juger de leur importance, Test
temps d'ailleurs de revenir au Congres d'Arras, dont
nous nous sommes un peu éloignés.
Préparé avec le plus grand soin el un zèle plein d'in-
telligence, le Congrés d'Arras fut un des plus remarqua-
00
bles de :la série de ces Congrès ouverte en 1833 et qui
se continue toujours. Les adhérents furent nombreux,
choisis, assidus aux séances, prenant part aux discus-
sions, qui ne languirent jamais. Les sciences étaient
représentées ct étudiées en mème temps que les arts,
l'archéologie et l'histoire. On n'a qu'à lire le programme
pour avoir l'idée de l'importance et de a variété des
questions, et dans les deux volumes in-8° qui reprodui-
sent ces séances pleines de vie on trouve plusieurs de ces
questions parfaitement élucidées.
Mais aussi, quelle activité ne fallut-il pas chez le
comte d'Héricourt pour diriger cette œuvre difficile ! 1
travaillait tout le jour, écrivait, recevait, parlait, répon-
dait à tout. La nuit, il travaillait encore, rédigeant un
petit journal des séances de la journée, qu'on était fort
aise de lire Le matin, sans se douter de la fatigue énorme
qu'il causait à son auteur. Et puis il + avait les exeur-
sions scicntfiques et archéologiques, les détails de toute
une vaste organisation à surveiller, les ques'ions inat-
tendues à résoudre ou à diriger prudemment, les prin-
cipaux membres du Congrès à recevoir avec ectte noble
et franche hospilalité arlésienne, qui fut alors constatée
par d'élégantes improvisalions en vers ct en prose ct
même par de charmants dessins.
Mgr Parists assista à ce Congrès, comme plus tard aux
assises sctentifiques, et il + fit un discours plein de ces
hautes pensées qui lui étaient familières, lorsqu'il s'occu-
pait des grandes questions intellectuelles ou des besoins
sénéraux de l'Eglise.
L'Académie d'Arras tint une séance publique dans la
salle de réunion du Consrés, et cette séance du soir vit
— 298 —
une assistance tellement nombreuse que la circulation fut
longtemps impossible dans la salle même et aux abords
immédiats.
En somme le Congrès eut pour la ville d'Arras et pour
la contrée les meilleurs résultats. Il activa de plus en
plus l'ardeur pour l'étude, déjà considérable dans ce
pays, ct il entretint, pour quelque temps encore, le feu
sacré. C'est au comte d'Héricourt qu’Arras est redevable
de ces résultats, et c'est justice de le proclamer ici.
Il est juste aussi de dire que tout Arras fut dans la
joie, lorsque, bien peu de temps aprés, le comte d'Héri-
court fut décoré de la croix de chevalier de la Légion
d'honneur. Ge n'était pas seulement pour ses travaux
historiques ct son activité scientifique ct httéraire que
celte distinction Ini était remise, c'était aussi pour un
autre genre de services rendus à ses concitoyens.
En effet le comte d'Héricourt n'était pas seulement
un csprit distingué, il était encorc ct surtout un noble
cœur.
On l'avait vu, à Souehez, pendant le choléra, paver de
sa personne sans hésilation, sans calcul, et avec une
constance soutenue et admirée. On l'avait vu, dans Îles
malheurs publics et privés, venir en aide à tous et à
chacun. Dans les incendies, par exemple, 1l se mettait à
la tète des hommes actifs de sa commune, s’exposant à
des dangers réels, dont nous avons retrouvé la peinture
énergique, à côté d'expression de vive reconnaissance,
dans maints procès-verbaux conservés avec affection
parce qu'ils témoignent de l'affection de ses adminis-
tres.
Il était maire de sa commmnne, et il prenait ce Uitre au
— 299 —
sérieux, dans toute son extension, avec toutes ses consé-
quences. À toute heure du jour on pouvait venir le
trouver, jamais on ne le dérangeait, jamais on ne saisis-
sait chez lui de mouvement d’impatience, même quand
il était au milieu de ses chères études, et toujours on
était sûr d’être écouté avec attention et intérêt. Ilnest
peut-être pas inutile d'ajouter que, chez lui, ce n'était
pas de l'intérêt tout platonique, mais la démarche active,
renouvelée et ins'ante au besoin, suivait de près l'exa-
men de l'affaire ou le conseil.
A la lettre, il dépensait son temps, il se dépensait
lui-même pour le bien de ses administrés, dont il s'était
fait le serviteur. Leurs intérèls devenaient ses intérêts :
il prenait de leurs affaires un soin extrème, ct les cor-
respondances quotidiennes qui avaient pour but d'obtenir
pour eux aide, justice, protection, faveurs, absorbaient
une partie notable de ses journées ct nécessitaient l’em-
ploi d'un ou plusieurs secrétaires. Il était en outre le
conseil des administrateurs des localités environnantes,
ct dans les grandes occasions et dans les petites : il
était, sous ce rapport encore, l'homme de son pays et de
toute une notable circonscription, gentis homo, s’il nous
est permis d'expliquer ainsi, d'une manière douteuse
peut-être, le mot de gentilhomme.
Il étendait d'ailleurs le cercle de son action lorsqu il
espérait un bien réel. C'est ainsi que la ville d'Arras lui
doit encore une institution utile, qu'il créa en 1855 ct
qu'il dirigea jusqu'en 1861, la Société de secours mu-
tuels. Il cut à lutter beaucoup pour établir cette Société.
à laquelle 1l communiqua un excellent esprit en même
temps quil lui donna une bonne organisation. Si aujour-
— 300 —
d'hui cette œuvre est prospère, c'est grâce à ses persé-
vérants efforts.
C'est dans la mène pensés d'utilité et de services à
rendre aux populations qui l'entouraient, que le comte
d'Héricourt prit une part si grande à tous les travaux de
la Sociéte. «d'agriculture, dont il fut le secretaire plein
d'une activité qui jamais ne se démentit. Pour lui c'était
encore une forme nouvelle de dévouement. Il s occupait
de tous les détails, allait à toutes les réunions, suivait
toutes les applications pratiques, souveut peu agréables,
en. même temps qu'il discutait les théories dans les
séances et dans les journaux spéciaux, où son avis était
trés-recherché. I fit ainsi un bien immense, et 1l est
juste et consolant de dire que ses services nombreux
sous ce rapport ne lui ont pas fait d'ingrats.
On vit l'expression ardente de Là reconnaissance se
faire jour lors de ses funérailles, et tout le monde ap-
plaudir aux paroles émues de M. Pasnoul, son digne sue-
cesseur. « On peut constater, ajoutait M. Pagnoul en
» cette circonstance, on peut constater dans les comptes-
» rendus si intéressants quil publiait chaque annce, la
» marche ascendante de notre association durant celle
» époque, et les nombreux travaux auxquels 11 prèta
» toujours le concours le plus intellisent.... C'est qu'il
» aimait l'agriculture : il aimait aussi les agriculteurs, au
» milieu desquels il état toujours heureux de se re-
» trouver. — Et quand, en 1866, sa santé l'obligca à
» abandonner ses fonctions actives, il acecpta le titre de
» secrélaire honoraire. Cependant il ne resta pas étranger
» à nos travaux, ct on Jui doit même, depuis celle
» époque, plusieurs communications insérées dans nos
— 301 —
» bulletins, et surtout une notice nécrologique impor-
» fante sur son vénéré collègue, M. le baron d'Herlin-
» court, avec qui son noin demeurera uni dans l'histoire
» de notre Société. »
Il collaborait d'ailleurs à une foule de recucils et de
publicalions, pirio ques où revêtant un autre caractère.
Voici la liste, ass irément incomplète, de ces ouvrages
où souvent se trouve son nom : Encyclopédie catholique,
Encyclopédie moderne, Archives du nord de la France et
du midi de la Belgisue, Billetin du bibliophile bolye, Revue
nobiliuire, Puits art’sien, Revue de l'instruction publique,
Musée des funilles, Congrès archéologiques, scientifiques,
de l'Institut des provinces, Journal de l'agriculture pro-
gressive, Seciélé de l'histoire de l'rance, l'Académie natio-
nale, ete., ete, N'donnait en outre des articles à plusieurs
journaux du pays : le Courrier du Pas-de-Calais, en re-
cevait à peu près lous les jours.
Nous trouvons dans le Bulleun du Bibliophile belge
une série intéressante de travaux dont nous avons déjà
donné quelques tres : mais 16 plus important est celui
qui à trail aux Troubles d'Arras : 1577-1578. Le tome
second de ces documents inédits sur les troubles d'Arras,
par Pontus Paven, Nicolas Ldé et autres, a seul été
publié, en 1850, 15? pages granit in-8”. Le tome premier
a été imprimé plus lard tout entier, mais Je ne sais par
quelle mésaventure 1 n'a pas été tiré, et je n'en ai
trouvé jusqu'iei que deux exemplaires, cn épreuves, l'un
dans la bibliotheque de l'auteur, et l'autre qu'il m'a
donné. C'est la relation des Troubles d'Arras par Walle-
rand Obert, 152 pages grand in-8°, même impression
que l'autre et mêmes conditions de format, papier, ete.
— 302 —
Il serait bien à désirer qu'on réunit ces deux parties d'un
ensemble de documents très-imporiants et très-instructifs
pour l'histoire de notre ville d'Arras. Il serait aussi à
désirer qu'on formât cn collection o1 en nouvelle édition
tout ce que ie comte d'Héricourt a écrit de spécial sur la
ville d'Arras : on serait étonné de l'abondance des docu-
ments qui se trouvent dans ces publications, volumes,
plaquettes, feuilles séparées, dont l'ensemble est fort
considérable, mais extrêmement di ficile à réunir.
Ainsi, pour citer maintenant un dernier ouvrage de
l’auteur sur ce sujet, les rues d'Arrus, fait en collabora-
tion avec M. Godin, cet ouvrage e1 deux volumes in-8°
renferme : une Histoire de la ville d'Arras, des Notices
sur l’abbaye d Etrun, les Dames du Saint-Sacrement, les
Archers, le Collège d'Arras, l'Asaye d'Anchin, les
Birgittines, la Providence, l'Abbaye de Cercamp, le Cha-
pilre noble d'Avesnes, l'Hôtel-Dieu, es Dominicains, Va
Confrérie des Bouchers, les Capucins, les Casernes, l'Abbaye
d'Hénin, le Chapitre d'Arras, la Citadelle, les Poètes arté-
siens, les États d'Artois, l’Académ'e d'Arras, l'École de
médecine, la Gouvernance, les Car:nes, l'Hôtel des mon-
naies, le Couvent de la Thieuloyr, les Chariottes, les
Louez-Dieu, la Madeleine, l'Abbaye de Saint-Vaast, les
Évéques d'Arras, le Music, la Bibliothèque, les Archives
du Pas-de-Calais, le Conseil provincial d'Artois, l’Élection
provinciale, la Maréchaussée, Toutes les paroisses d'Arras,
le Mont-de-Piélé, le Séminaire, le Couvent de la Pair,
l'Institution de M. Halluin, les Sourds-Muets, la Muiscn-
Rouge, la Suinte-Chandelle, ? Hütel-le-Ville, le Beffroi, les
Éylises, la Préfecture, l'Abbaye d'Arrouaise, les Arbalétriers,
les Casernes, les Ré‘ollets, les Communautés de Sainte-
— 303 —
Agnès et de Sainte-Claire, l'Hôpital Saint-Jacques, l'Hôpital
Saint-Jean, les Ursulines, les Augustines, les Sœurs de
charilé, le Vivier, les Enceintes de la ville d'Arras. Outre
ces notices, remplies de faits et de documents avec
sources indiquées, il y a uue foule de notes sur les
familles, sur les maisons, sur des établissements moins
importants.
On voit, par cette analyse, combien il y à à puiser
et à apprendre dans les ouvrages du comte d'Héricourt,
et combien il serait à désirer qu'on eût, dans un ordre
méthodique et facile à suivre, tous ces documents pré-
cieux, fruit d'une vie de recherches continuclles. Les
plaquettes et tirés à part des diverses collections, par
exemple,ont souvent pour objet des hommes de l’Artois.
Cest Jehan Molin:!1, poète et hislorien, c'est quelque
livre rare, quelque document introuvable, ce sont des
lettres inédites, toujours des choses positives et uti-
les, quil serait facheux de laisser retomber dans
l'oubli.
Cependant l’Acailémic d'Arras avait donné, en 1860,
au comte d'Héricourt, la plus grande marque possible
de confiance en le nommant son secrétare-perpétuel. I]
justilia ce titre comme il l'avait déjà d'avance justifié
par ses travaux personnels ct surtout par son talent de
susciter des travailleurs et d'entretenir le feu sacré. Il
avait publié des notices sur Quénes de Béthune et sur le
Baron de Stassurt, ct continué ses recherches sur les
livres imprimés à Arras : il publia encore une disserta-
tion sur Baudouin-de-fer. Mais son influence sur la
Société ne se Lorna point à ces œuvres; elle s'exerea
dans un sens plus large qui mit l’Académie d'Arras en
— 304 —
relalions habituelles et persévéran'es avec la plupart des
autres Sociétes.
C'est alors qu'il conçut l'idée et l: plan d'un Annuaire
des Sooictés savantes et qu'il se mit à l'œuvre avec cette
résolution ct cet entrain bien connus de ses amis. Il avait
presque cessé d'habiter l'Artois, et Paris était dovenu
sa demeure ordinaire. Il publia, en 1863 el 186.
deux volumes in-8, ensemble de 1012 pages, sous
le titre : Annuaire des Sociétés sivantes de lu france
et de l'étranger. I v faut connaître avec les details
suffisants toutes les Sociétés de France, de Belsique, de
Hollande, d'Angleterre, d'Ecosse, d frlande, d'Allemagne
et de s?3 divers Etats, de Honzrie, des Principrutés
danubiennes, de Russie, des Etats d'a Nord, d'Talie et
d'Espagne, de Grèce, d'Asie, d'Afrique et d'Amérique et
mème d'Australie. Gest un rép':loir: unique, d'une
ulilité considérable, où sans doût il se rencontre des
défauts inséparables d'une œuv:* semblable. mais
commode au suprême degré.
En 1866 il en publia un second, en un seul volume
de 1035 pages, plus complet encore que le premier et
rempli de documents dont la réunion a nécessité un
travail énorme, une correspondan:s écrasante, même
avec l'intolligent et acuif secrétaire qu'il avait associé à
cette œuvre.
Non content de ces publications qui auraient suffi à
bien d'autres, il fit paraitre en celte mème année 1866,
une Revue mensuelle des instituliuns scientifiques. litti-
raires, artistiques et agricoles de la France e! do l'étrunyer,
intitulée L'Analyse. On + trouve un: sèrie dà documents
curieux et bien ehoisis, ds articles de Dibliosranhie
— 305 —
souvent signés E. G., nels et analytiques, faisant con-
naître l'ouvrase dont on rend compte. C'est encore un
recueil utile, aujourd'hui représenté, dans un sens plus
complet encore, par le Polybiblion ou Revue bibliogra-
phique universelle. L'analyse n’a pas été continuée par
M. d'Héricourt, parce que sa santé, ébranléce depuis
longtemps, avait subi des altérations tellement inquié-
lantes, que le séjour fortfiant et calme des montagnes
lui avait été conseillé. C'est ainsi que nous le retrouvons
en Savoie, non pas inactif, chose impossible, mais
s occupant d'études moins accablanteset se bornant à ces
intéressantes brochures ct notices locales, comme aussi
à une fête scientifique parfaitement couronnée de succès,
dans le genre de nos assises scientiques d'Arras indiquées
plus haut, souvenir de notre beau Congrès.
Avec un écrivain aussi fécond que M. d'Héricourt, on
n'est jamais certain de n'avoir rien omis. C'est ainsi que
nous n avons point parlé de ses Rapports sur les travaux
et publications des savants de province, qu'il fit paraître
presque chaque année dans les Mémoires et Recueils de
M. de Caumont, et dont les plus importants sont ceux de
1853, 82 pages, et de 1860, 120 pages. À chaque instant
d'ailleurs il est parlé de M. d'Héricourt dans les travaux
de M. de Caumont, avec qui il eut des relations cons-
tantes et dont il aimait à se dire un des lieutenants.
C'est à dessein que nous avons omis de donner la liste
complète et méthodique de ses publications locales, bien
que nous les avons indiquées presque toutes, parce que
nous nous proposons de donner cette liste plus tard,
autant que cela sera possible, car comment retrouver
tous ses mille articles dans un nombre considérable de
20
— 306 —
recueils et même de journaux ? Disons toutefois que la
brochure Carency et ses seigneurs, aujourd'hui introu-
vable, forme un volume de 152 pages imprimé à Saint-
Pol, comme beaucoup de ses autres œuvres, en 1849.
Citons encore l'Hôtel d'Artois à Paris, publié dans Ja Sta-
tistique du Pas-de-Caluis ; la Vie de saint Vaast, in-12 :
l'édition de l'Ambassade de Jean Sarrazin: les douze Verts
de noblesse; Ablain-Saint-Nazaire; une excellente Ao-
tice nécrologique sur M. le docteur Danvin, Arras, 1871,
etc., etc., etc.
Homme de foi sincère il prit part à beaucoup d'œuvres
de religion et même de piété. C'est ainsi qu'il mérita de
recevoir de Mgr Parisis les fonctions de secrétaire
de la commission de rédaction du nouveau Propre
des saints du diocèse d'Arras. Tous les procès-verbaux
sont rédigés par lui avec soin et avec érudition, et il a
laissé en manuscrit plusieurs études hagiographiques. Il
avait commencé une histoire ecclésiastique du diocése
d'Arras et m'avait honoré en m'associant à ce travail.
Déjà une partie notable était faite et même composée,
mais des difficultés survenues entre l'éditeur et nous
firent ajourner cette utile publication. Le comte d'Héri-
court a laissé bien d'autres travaux ébauchés et plusieurs
achevés, et parmi ces travaux on en trouve plusieurs
qui ont pour objet des vies de saints.
Cependant la santé du comte d'Héricourt était loin de
s'améliorer. Îl revint habiter Souchez, et pendant quelque
temps ses amis se firent illusion sur sa position et espé-
rèrent le conserver, Mais bientôt cette illusion ne fut
plus possible.
Lui-même accepta avec résignation et grandeur d’âme
— 307 —
l'annonce de sa fin prochaine. Il en parlait tout le pre-
mier à sa famille et à quelques amis fidèles qui allaient
le consoler et le fortifier. Il reçut avec piété et dans les
conditions les meilleures, car il eut sa connaissance
jusqu’à la fin, les sacrements de la sainte Église, et il
s’éteignit doucement, au milieu de sa famille, le 21 jan-
vier 1871, mais privé de la présence de son fils enfermé
dans Paris assiégé, et de sa fille ainée, alors novice et
depuis religicuse professe au couvent de Saint-Joseph à
Chambéry.
Une assistance, considérable pour les circonstances,
puisque Arras était alors entouré par les Allemands, se
trouva à ses funérailles, bien tristes, il nous en souvient,
et par les douleurs d'une telle perte, et par les douleurs
de notre pauvre patrie ! On a lu plus haut les discours
qui furent prononcés sur sa tombe.
En 1860 le comte d'Héricourt avait recu la décoration
mexicaine de N. D. de la Guadalupa, peu de temps avant
sa mort les palmes d'oflicier d'Académie, et en diverses
circonstances plusieurs médailles constatant son dévoue-
ment, notamment à l’époque du choléra. À ses funé-
railles, célébrées le 24 janvier 1871, au milieu de l’inva-
sion, l'Académie d'Arras, la Commission des monuments
et la Société d'agriculture avaient envoyé des repré-
sentants. e
Nultis ille bonis flebilis occidit:
Nulli flebilior..…. quàam mihi.
ETAT
des
MEMBRES TITULAIRES DE L'ACANÉMIE D'ARRAS
AU 1° JANVIER :871.
N. B.—Arras étant à ce moment sans communications possibles avec
le reste de la France, les noms de MM. les Membres honoraires et corres-
pondants n'ont pu être contrôlés.
Président : M. LECESNE %, ancien adjoint au
maire d'Arras.
Chancelier : M. Proyarr, doven du chanitre.
Vice-chancelier : M. Caro, bibliothécaire de la ville.
Secrétaire-général : M. VAx Drivaz %, chanoine titu-
laire.
Secrétaire-adjoint : M. N...
Archiviste : M. Gonix, archiviste du dépar-
tement.
Bibliothécaire : M. Paris, avocat, docteur en droit.
LISTE DES MEMBRES PAR ORDRE D'ANCIENNETE :
MM. 1. BRÉGEAUT, professeur à l'école de médecine
(1830).
2. CoziN (Maurice), O. %, ancien maire d'Arras
(1831.
MM. 3.
&%
— 309 —
WarTELLE LE ReTz %, membre:du Conseil gé-
néral (1832.
. Coin (Henri), juge suppléant au tribunal d'Arras
(1840).
. Gopi, archiviste du département (1844).
. Caron, bibliothécaire de la ville (1848).
. Pricnon, O. %, ancien maire d'Arras (18481.
. ProYyaRT (l'abbé), doven du chapitre (1851).
«
. Lesroouoy, professeur à l'école de médecine
(1851).
. DE MALLORTIE %, principal du collège (1852).
. LECESNE %, ancien adjoint au maire d'Arras
(1853).
. DE Lixas %, membre non résidant du Comité de
l'Instruction publique (1853).
. ROBITAILLE (l'abbé), chanoine titulaire (1855).
. LAROCHE, ancien magistrat (1856).
. DE SÈLE, rédacteur en chef du Courrier du Pas-
de-Calais (1859).
. VAN DrivaL (l'abbé) %, chanoine titulaire (1860).
. SENS %, ancien député, membre du Conseil gé-
néral (1860).
. LE GENTIL %, juge au tribunal civil (1863).
. PAGNouUL, professeur de physique au collége
d'Arras (1864).
. Paris, avocat, docteur en droit (1866).
. BOULANGÉ % , ingénieur en chef des ponts et
chaussées (1866).
. GRANDGUILLAUME, 0. % (1868.
. LENGLET, préfet du Pas-de-Calais (1868).
. GARDIN %, président du tribunal civil (1868).
— 310 —
MM.25. PLanNQcE (l abbeë\, chanoine titulaire (1868).
26.
27.
28.
29.
80.
22227
TABLE DES MATIÈRES.
I
Lectures faites dans les séances hebdomadaires.
La Sainte-Chandelle d'Arras, 1791-1804,
par M. Louis Watclet
Notice sur les tableaux des Eclises d'Arras,
par M. C. Le Genti.
Le tombeau de Robert dAcos cl de
Jeanne de Durazzo, par M. Ch. de Linas.
Communicalion relative aux Nodules phos-
phatés du Pas-de-Calais, par M. Pagnoul.
Etude sur l'instruction primaire obligatoire,
par M. l'abbé Robitaille
Rapport sur un ouvrage de M. Dancoisie,
par M. Boulangé Du
Rapport sur diverses te décous cr-
tes à Ervillers, par M. l'abbé Proyart.
Le logement d'un Gouverneur d’Arras, par
M. Lecesne .
Il
Pièces relatives au Coneours de 1870 et aux
: de la Société.
Extraits des procés-verbaux de l’Académie
Pages.
T1 à 34
39 11
78 83
84 92
92 113
114 117
. 118 195
. 126 159
Travaux
163 à 165
— 319 —
Rapport sur le concours de Poésie, par ie Lg
M. de Sède:. . . . . . . =. 165 à 177
Concours d'histoire , esta til procès-
VORDALS M MS M NN le
Rapport sur les mémoires hors concours,
par M. l'abbé Provart. . . . . . . . 178 190
Concours des Beaux-Arts . . . . . 191
Rapport sommaire sur les travaux de Fe
née, et rapport à M. le préfet, par M. l'abbé
Van Drival . . . . . . . . . . . 192 195
IT
Nécrologie et Biographie.
Discours prononcé sur la tombe de |
M. Ledieu, par l'abbé Proyart . . . . . 199 201
Discours prononcé sur la tombe «le M. Raf
foneau de Lisle, par M. Paris. . . . . 202 20:
Discours prononcé sur la tombe de M. le
comte d'Héricourt, par M. l'abbé Van Drival 205 207
Notice biographique de M. le baron de
Hautecloque, par M. de Sède . . . . . 209 275
Notice biographique de M. le conile d'Héri-
court, par M. l'abbé Van Drival. . . . . 276 307
Etat des membres titulaires de l’Académie
au 1‘ janvier 1871. . . . . . . . . 308 310
Arras, Typ. de A. COURTIN.
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